‹ SathanielChapitre 17 sur 17 · VU · texte numérisé non relu

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Huit jours après celui où ce meurtre fut accompli , les funérailles de Tbéodoric furent célébrées avee une magnificence extraordinaire. Grâce à cette habileté que Tbéodoric avait si bien devinée, Euric lit, pour ainsi dire, une féte de cette pompe funèbre; son ostentation fit supposer une douleur profonde, et personne n'osa soupçonner que celui qui rendait de si éclatans honneurs à la mémoire de son frère pût être son meurtrier.

L'élection d'Euric se fit le lendemain de celle cérémonie , el le premier acte de justice dont il voulut honorer son règne fut la punition de l'assassin du roi. Selon la coutume pour les jugemens de cette importance , il fit appeler la cause devant •tout le peuple assemblé. Euric , toujours soupçonneux, avait

entoure son tribunal de ses plus dévoués serviteurs. Us devaient applaudir à toutes ses paroles et couvrir de leurs murmures celles de Firrain ou de ses défenseurs. Euric avait compris que plus il augmenterait le nombre des juges, inoins ceux-ci pourraient entendre la cause qu'ils avaient à juger. Il savait que le peuple est ainsi fait, et qu'il croit avoir étésngc et prudent en écoutant une voix dont le son môme n'anive pas à son oreille. Des bruits sourds Pavaient averti que Firmin n était pas considéré comme coupable par tous les Visigoths , et qu'il devait se présenter des témoignages en sa faveur.

Euric prit donc toutes ses précautions, et quand Firmin parut dans le forum Jovien , où le roi avait établi le tribunal , il se trouva enfermé dans une enceinte de gardes et de nobles qui devaient absorber sa défense mieux que n'eussent fait les murs , si resserrés qu'ils fussent , d'une salle d'audience.

Euric ne commença pas toutefois par cette cause , et le premier jugement qu'il invoqua, fut celui qui cassa son mariage avec Satbaniel disparue avec le prince Frédéric. En effet, depuis le moment où le jeune prince , obéissant au perfide conseil d'Euric , avait emmené Sathaniel hors de la ville , on n'avait eu aucune nouvelle d'eux. Nulle trace de leur fuite n'avait pu être découverte ; et cette ignorance de ce qu'était devenue son épouse , troublait Euric au sein même du pouvoir qu'il avait enfin conquis. Toutefois, nulle voix ne s'éleva pour la défense de Sathaniel lorsque le jugement qui la concernait fut rendu.

11 n'en fut pas ainsi quand l'accusation appela Aspar comme meurtrier du roi Théodoric. Le moine Barthélemi , qui avait accompagné le jeune prisonnier, se leva en annonçant qu'il essaierait de le défendre. Euric attacha son regard perçant sur le moine ; il devina que c'était l'ennemi qu'il avait à redouter. Il se pencha vers Léon qui était près de lui , et qui lui parla quelque temps à voix basse. Un moment après, il commença son interrogatoire.

— Firmin , dit-il , tu es ici sous une double accusation : la première, d'avoir voulu attenter à mes jours, et voici, dit-il en montrant Salomon , celui qui t'accuse de ce projet.

— Il est inutile que cet homme m'accuse , dit Aspar. Je reconnais avoir voulu te sacrifier au salut d'Alidah , et plût à Dieu que j'eusse réussi ! le roi Théodoric ne serait point mort, et la fille du comte Bold ne serait point flétrie par un jugement que tu sais mieux que personne être injuste.

— Tu sus raison , répondit Euric , et je le sais si bien , que ce jugement sera cassé ; car nous connaissons maintenant le coupable. Rassure-toi, Firmin, ton épouse te sera rendue. Mais ce n'est point la cause pour laquelle lu es appelé ; il s'agit du meurtre du roi.

— Qui en accuses-tu? dit le moine en se levant.

— J'en accuse Firmin , le pupille d'Attale.

— Il n'y a point ici d'homme qui s'appelle Firmin. Il y a ici Aspar, le fils de Thorismond.

Le moine éleva la voix en disant celle parole qu'il croyait propre à produire un grand effet; mais Euric répondit froidement :

— C'est juste, et j'ai eu tort de lui donner un nom qui ne lui appartient plus. Oui , continua-l-il , ce jeune homme est Aspar, le fils de mon frère infortuné, qui , égaré par la vengeance , a frappé Théodoric. Vous le saviez déjà tous et je ne veux point contester un nom qui vous eût été sacré s'il n'était déjà souillé par une horrible suite de crimes et de lâchetés. La séduction d'une jeune fille, l'espionnage, la délation, les projets de meurtre insolemment avoués, et enfin le meurtre luimême. Je ne viens point nier ce qui est la vérité, car je veux que mon règne soit celui de la justice , et c'est pour cela que vous m'avez choisi. La nation visigolhe est lasse de ces rois régicides qui traînent à leur suite une vengeance toujours prête à jeter l'État dans les dangers d'une rivalité criminelle ; lu as donc raison : c'est Aspar, fils de Thorismond , que j'accuse du meurtre de Théodoric.

— Puisse Dieu faire que tu aies raison quand tu as dit que la nation visigolhe était lasse des rois régicides ! s'écria Barihélemi avec une autorité si puissante qu'elle étonna tous ceux qui pouvaient l'entendre; car, s'il en est ainsi, roi régicide, descends de ce trône, viens à cette place, car moi je t'accuse

Savoir assassiné ton frère. Visîgolhs , reprit-il en montrant Aspar et Euric, voici le roi, et voici le coupable !

Malgré toutes les précautions d'Euric, cette accusation si formelle étonna les Visigolbs , et un murmure profond se fit entendre : chacun se pencha pour examiner la figure de ce moine hardi et surprendre le trouble qu'il avait dû causer à Euric. Mais la surprise augmenta encore lorsqu'on vit Euric se laisser aller à un rire inconsidéré. Le bruit qui s'était élevé redoubla ; les plus éloignés, voyant rire le prince et entendant le murmure dont il était entouré, se prirent à rire de même, croyant que chacun partageait son hilarité , et ce tumulte n'était pas calmé qu'Euric disait en continuant à rire :

— Ah ! je reconnais ce moine... c'est ce fou qui a failli faire périr Narbonne dans le cirque... c'est Barlhélemi... Emmenez cet homme...

Cet ordre parut si étrange , que quelques personnes en témoignèrent leur élonnement. -

— Emmenez cet homme , reprit Euric , et surtout qu'on ne le maltraite point... il est digne de pitié pour le maHieur dont il est frappé.

— Je témoigne de la vérité! s'écria Barthélcmi d'une voix retentissante... j'ai vu le erime... j'étais près du lieu où il. a été commis...

— Écoutez-le , reprit Aspar, il dit la vérité : c'est Dieu qui l'envoie ici, après l'avoir placé près de l'endroit où le meurtre s'est accompli. Eurk, ou4, lu es le meurtrier de ton frère !

— Je suis 1© roi-dos Visigoths , dit Euric err se levant de son siège , et avec un tel éclat de voix , qu'il retentit jusqu'aux extrémités du forum, et je demande qu' Aspar, fds de Thorismond, soit condamne à mort.

— Oui , la mort! la mort ! s'écrièrent des voix lointaines... la mort! la mort! répéta-l-on de tous côtés, tandis que les plus rapprochés se consultaient.

— La mort! dirent les gardes d'Euric, à qui l'or avait donné d'avanco une opinion. — La mort ! répétèrent ceux que l'ambition ou la crainte attachaient à la fortune du nou-

veau roi, et bientôt le cri unanime , la mort! retentit d'une extrémité à l'autre de la place.

— Le peuple est unanime, dit Euric, et son pouvoir est au dessus du mien. Le jugement est irrévocable, car il est le juge souverain. Aspar, je prononce la peine de mort contre toi.

Un moment après, Firmin et le moine Barthélemi furent entraînés de l'enceinte des juges, et ils durent à l'effort des gardes qui les entouraient de ne pas être massacrés par la justice populaire.

Le triomphe d'Euric était complet , et rien ne semblait devoir le troubler, lorsqu'un bruit lointain se fit entendre , et un homme couvert dépoussière , pâle et exténué, parut à l'extrémité du forum, cet homme , c'était Frédéric. La foule à son aspect se rangea , et le laissa arriver jusqu'au pied du tribunal. La nouvelle qu'il apportait devait singulièrement contrarier les projets d'Euric. En effet, il apprit aux nobles visigolhs, qui entouraient le tribunal , comment son frère l'avait éloigné du palais de Théodoric , où il avait été appelé ; comment lui , Frédéric, avait emmené Salhanicl hors de Narbonne, sur la prière instante de son époux.

Cette lumière, jointe à la déclaration de Barthélemi * éclaira tout à coup les Visigoths ; chacun frémit de l'arrêt qoi venait d'être prononcé; mais ils s'aperçurent trop lard qu'Euric était véritablement leur roi et leur maitre. Sur un signe , les gardes, qu'il avait placés autour de lui, tirèrent leurs épées et le roi s'empressa de détourner leur attention de ce qu'ils venaient d'entendre en demandant à Frédéric ce qu'il avait fait de Sathaniel.

— Ton épouse? répondit celui-ci...

— Sathaniel , n'est plus mon épouse, repartit Euric en l'interrompant : continue toutefois , et dis-moi ce que tu en as fait?

— Sathaniel , dit Frédéric, est au pouvoir du Bagaude Armand qui, accompagné de quelques uns des siens, nous a surpris au moment où nous venions de quitter Narbonne et presque aux portes de cette ville.

— Salhaniel, s'écria Euric, Salhaniel cl le Bagaudc Armand ! C'est donc la guerre que tu nous annonces?

— Salhaniel ignore encore que tu Tas chassée du trône où tu viens de l'asseoir, et nnû-même je n'étais pas encore parvenu à m'échapper, quand j'ai appris que notre frère avait été lâchement assassiné.

— Et quand elle le saura , et qu'elle saura aussi que j'ai brisé le lien infâme qui m'a été imposé , ce sera la guerre , te dis-je, la guerre avec cette troupe de brigands qui promènent partout le meurtre et le pillage ; préparez-vous donc à la guerre, compagnons; car, avant de penser à de nouvelles conquêtes , il faut purger nos états de celte race d'assassins , toujours prête à profiter de l'éloignement du vainqueur pour susciter la révolte et allumer la guerre civile.

Et, sans en dire davantage, il se leva et rentra dans son palais, tandis que la foule s'écoulait de tous côtés, en se rendant aux fêtes et aux jeux qui avaient été préparés pour la distraire des graves événemens de ce jour.

Par une précaution digne en tout de l'habileté d'Euric , le supplice de Firmin fut retardé jusqu'au moment où il quilla Narbonne ; de celle manière il put emmener avec lui l'immense majorité des Visigolhs en qui la vue du fils de Thorismond pouvait faire renaître des remords et des regrets. Ainsi qu'il l'avait prévu , Armand avait commencé ses hostilités et avait apporté à Euric de justes motifs de s'éloigner pour aller le combattre. Plusieurs corps de Visigoths avaient été surpris et massacrés par les Bagaudes; plusieurs villages , soumis à la domination des vainqueurs des Romains , avaient élé saccagés et livrés aux flammes. Cette guerre d'extermination qui avait , à plusieurs reprises , épouvanté la grande république elle-même, recommençait avec toutes ses fureurs et ses horribles désastres. La nécessité de la faire cesser détourna le peuple et les nobles de l'attention qu'ils auraient pu porter au sort d'Aspar, si la paix leur en avait laissé le loisir. Ce fut donc comme un criminel de la plus basse classe du peuple que le petit-fils du grand Théodoric, le fils du vainqueur d'Attila fut conduit à l'cchafaud ; et rien n'eût marqué ce jour comme

un jour solennel, si un événement imprévu n'était venu ajouter un intérêt puissant à ce spectacle que la population romaine de Narbonnc avait suivi d'un œil indifférent.

Au moment où Aspar s'avançait vers le billot fatal où l'attendait la hache du bourreau , une jeune fille conduite et soutenue par un prêtre s'avança au devant du condamné. Tant de souffrances étaient écrites sur sa jeune et pâle figure , que personne ne put reconnaître en elle celte charmante AHdah , si fraîche et si suave , que nous avons montrée au commencement de ce livre. Aspar seul pouvait deviner tant de beautés éteintes sous tant de douleur. Pour s'approcher d'elle, il retrouva une force que semblaient avoir épuisée les lorlufes et les privations du cachot; il se dégagea des mains qui le tenaient, et la défaillante Alidah passa des bras d'Herme dans les bras de son amant

— Toi ici ! s'écria Aspar, toi t

— Il a bien fallu que je vinsse ici , reprit Alidah , d'une voix mourante , car j'ai vainement frappé à la porte de la prison ; on n'a point voulu me l'ouvrir.

— Mais tu sais, tu sais, n'est-ce pas, dit Aspar, tu sais que je suis innocent?

— Je le crois , dit Alidah , et c'est pour cela que je viens le demander de donner à l'enfant que je porte dans mon sein, et qui naîtra bientôt, le nom d'un noble visigolh.

— Le nom d'un innocent et d'un martyr, dit Hermc. Agenouillez-vous , enfans, pour que celui qui va paraître le premier devant Dieu ne soit point accusé d'avoir laissé sur la terre une victime de ses folles passions, pour que celle qui a commis une faute en reçoive l'absolution devant Dieu et devant les hommes.

Les deux jeunes gens , âmes faibles et tendres, comme toutes celles que l'ambition humaine brise et écrase dans sa course de fer, les deux jeunes gens tombèrent â genoux sur le pavé , le pieux évêque prononça la bénédiction nuptiale sur la tète de ces deux mourans , et , lorsque après de si longues traverses, la main du prêtre les eut unis, celle du bourreau les sépara.

Cependant ils ne moururenj pas tous deux dans ce jour fa-

tal. Aspar offrit à la hache une tète aussi fatiguée de tous les crimes dont il avait été témoin , que résignée aux épreuves cruelles auxquelles le Très-Haut l'avait réservé.

Alidah vécut pour voir vivre son fils , et quand ce dernier descendant des Baltes eut atteint cet Age où les soins maternels peuvent être remplacés par ceux de l'amitié , elle le confia au vénérable Hernie et se relira dans une solitude où elle appela autour d'elle les femmes qui n'osaient pas braver les douleurs de la vie et celles qui ne pouvaient plus les supporter. Et cette contrée dut à l'infortunée Alidah le premier couvent de femmes qui y fut établi.

Euric marqua aussi son passage sur la terre d'une manière bien digne de lui. Après plusieurs mois de guerre contre le Bagaude Armand , reconnaissant enfin qu'il ne pourrait jamais se rendre maître, par la force , d'un homme qui se servait de montagnes comme de forteresses, qui le fatiguait par des combats incessans et imprévus , Euric lit demander une entrevue au Bagaude Armand , sous ce même chêne royal où Hs s'étaient rencontrés tous deux pour la première fois.

Comme la première fois, ce fut Mascezel, que la prudence d'Euric avait retenu esclave près de lui, ce fut Mascezel qui alla porter à Armand le message de son maître, et, comme la première fois encore, ils se trouvèrent face à face sur cette colline ; mais celte fois l'habileté d'Euric trompa la haine du Bagaude.

Ccpedant toutes les précautions avaient été prises ; un nombre égal de guerriers les avaient suivis de chaque côté jusqu'au pied de la colline; une autre troupe moins nombreuse, mais d'une force égale, les avait accompagnés jusqu'à quelque dislance du chêne royal ; tous deux étaient sans armes; mais l'un avait compté sur sa force et l'autre sur son adresse. Et quand Armand , voyant approcher le prince monté sur son cheval , cherchait à quel endroit et comment il pourrait le saisir, Euric lui lança ce terrible filet avec lequel les Visigoths savaient s'emparer des bêles fauves les plus redoutables. 1 Le nœud fatal se noua au cou du Bagaude , et le prince,

' Idacc parle souvent de ce lilel des Visigolli , el Gibbon n'bésile

5iO LIVRE -IV.

ayant détourné son cheval , entraîna au galop le malheureux qui cherchait vainement à se débattre, et dont les mains crispées labouraient cette terre qui lui avait appartenu , et y laissaient une longue trace de sang.

Quand le prince arriva au pied de la colline , son ennemi était mort , et le peu de Bagaudes qui avaient accompagné Armand, surpris et entourés de tous côtés , s'enfuirent ou tombèrent sous les coups des Visigoths. Dès qu'ils furent dispersés, Euric monta sur cette colline dominée par le chêne auquel on disait que le destin des Gaules était attaché ; mais, soit qu'il craignît la vertu magique qui lui était attribuée , soit qu'il voulût le laisser debout comme un trophée de son mépris pour la superstition populaire , il y fit suspendre le cadavre d'Armand comme un exemple de sa justice , et la Narbonnaise dut à Euric la première fourche patibulaire. Après cette exécution , il osa passer la nuit et dormir sous ce chêne et sous ce cadavre qui y était pendu : et certes une grande fortune était réservée à cet homme , ou un instinct de sang devait lui faire deviner les crimes qui veillaient autour de lui ; car, au milieu de cette nuit , quand tout dormait , une ombre blanche se glissa dans les ténèbres , une femme s'approcha de la couche sur laquelle Euric était étendu , et, tirant un poignard de son sein , elle allait l'en frapper, quand Euric, lui arrêtant soudainement le bras, lui dit d'un ton léger et railleur :

— Sathaniel, je t'attendais.

Ce n'était plus Sathaniel éblouissante de beauté, qui avait subjugué tant de nobles cœurs, c'était une femme misérable , que le Bagaude Armand avait traînée sous des haillons à la

pas à dire qu'ils en faisaient une arme contre leurs ennemis. Les Visigoths s'en serraient comme les Mexicains 8e serventencore aujourd'hui de filets dans leur chasse de betes féroces. Il est donc permis de présumer que les Visigoths s'étant pour la plupart retirés en Espagne, apportèrent cet instrument aux Espagnols, et que les Espagnols, dans la conquête du Mexique , l'apportèrent à leur tour aux Mexicains. Le filet des Mexicains remonte donc au filet des Visigoths.

suite de ses courses aventureuses. Euric la considéra à la lueur d'un flambeau de résine qu'il venait d'allumer.

— Puisque tu as tué tous tes ennemis , lui dit Sathaniel , pourquoi ne m'as-tu pas déjà tuée ; il y a place pour ma tête sur l'échafaud d'Aspar, il y a place pour mon cadavre sur cet arbre où ta main royale fait naître de si nobles fruits.

— Non, dit Euric, tu ne mourras pas, car je t'ai aimée. Demain, accompagnée de ton père et de ton frère, tu quitteras cette contrée ; demain un vaisseau te reconduira jusque sur la rive d'Afrique, et te rendra cette patrie que tu n'aurais jamais dû quitter.

— Et toi qui me laisses vivre , dit Sathaniel , tu crois donc qu'il y a un exil assez lointain pour que ma vengeance n'en puisse sorlir ?

— S'il en est ainsi, dit Euric , je l'attendrai.

— Et moi , répondit Sathaniel, je te jure de te l'apporter, ou , si je ne puis te l'apporter moi-même , de te l'envoyer, ou , si je ne puis te l'envoyer à toi , de l'envoyer à ceux de ta race , jusqu'à ce qu'elle disparaisse de ce monde. Regarde ce chêne, les Visigothsy ont pendu le dernier Gaulois, les Arabes y pendront le dernier Visigoth.

Cette fatale prédiction devait s'accomplir, mais Euric ne devait pas être la victime. Il continua à régner sans ennemis, sans rivaux, toujours vainqueur et toujours heureux, jusqu'à ce que, selon l'expression de Grégoire de Tours, «Dieu brisa » dans ses mains son sceptre de fer, » car Dieu seul était plus puissant qu'Euric.

Il y avait deux moyens (l'attaquer les places: par l'escalade et par la brèche.

Ad cnpiendos miiros scatœ vel machina; plurimum valent , si va magnitudine compacta: fuerint , ut altitudincm exsuperent civitatis.

( Vègèce , liv. iv. )

Pour l'escalade , la première mesure à prendre était de s'assurer de la hauteur des murs, afin d'y proportionner les échelles ou autres machines qui doivent servir de conducteur.

Pour obtenir celte mesure exacte, on lançait au plus haut du mur une flèche qui emportait a\ec elle un long fil , et lVlé\aliou de la muraille était estimée sur la longueur comme du fil.

Linum tenue et expeditum uno capite nectitur in sagitia, quœ quant ad mûri fastigium directa pervencrit , ex mensura Uni murorum altitudo deprehendatur. ( Végèce t liv. iv.)

Les échelles étaient de plusieurs espèces : les unes, d'une seule pièce ; les autres , brisées. Appien appelle ces échelles plient i les. Llles sont composées de plusieurs morceaux qui peuvent se ployer <'t se déployer. Quœ pluribus partibus constant , et plicuri, rursumque explicari possint , aut ipsi gradus removeri, et recondi quasi in vaginam stipile coeunte. [Just. Lips., Poliore.)

11 y avait aussi des échelles formées avec de fortes courroies de cuir tordu, frottées de graisse aux jointures. ( Plut., in Arato. ) Il y eu a en étoupes et en cordes : E slupeis funibus, instar rctis, contexLa.

On se sen ait aussi pour escalader de la tortue -bouc Hère, de laterrasse, des tours et de la bascule.

La tortue-bouclière se forme de plusieurs étages de boucliers : Densatis super capila scutis , primi instabant armât i ; alii post hos. ( Amm. Marcel!., liv. xxvi.) Les étages se succédaient ainsi jusqu'à ce qu'ils fussent parvenus aux parapets. Jules César employa une tortue à trois étages en Belgique : Xam testitudine parti murorum admotay quum armait superstantes subissent , propugnatoribus muro fastigio altitudine œquabantur. [Cœs., in Belgic.) Les tortues pouvaient supporter des chevaux et des chars : Quorum scuta in caput sublala vet currus sustincant , atqnc etiam cquitibus sint vehendis. { Pol. y p. 31.) Adeo enim valide firmant , ut super cumhomines aliqnut. ingredi possint , imo etiam cqui et currus agi. [ Dion.)

Appien,cn parlant du cheval de guerre , parle de sa tranquillité a se tenir sur la plate-forme d'une tortue. (Juictus quamio cfypeum super caput latum tronsversum sustentai.

Je suppose que ceci excuse suffisamment le combat d'Euric et d'Armand.

La terrasse est l'agir ou Vaggestus des Latins : Agger auUm ex terra lignisque extollitur contra murum aequo telajacerct. [Vêgère, liv. îv, chap. ii. ) Ces terrasses avaient quelquefois trente, quarante ou cinquante pieds : Interdum tricenos pedes per quadrum , interdum quadragenos vcl quinquagenos. { Vtgèce , liv. iv.)

Les plus redoutables instrumens d'escalade étaient les tours fixes ou mobiles.

Ces tours étaient de grands batimens assemblés avec des poutres et des madriers, et revêtus de peaux crues et de couvertures de laine pour les mettre à l'abri du feu de l'ennemi. Leur hauteur devait dépasser les tours les plus élevées des remparts. .

Il y avait de ces tours établies sur des terrasses a pied fixe, et dont la fabrication se faisait sous les yeux mômes des assiégés.

Au siège de Massa de, en Judée , Sylla fit élever une terrasse de cinquante coudées, sur laquelle il plaça une tour de soixante coudées [Joseph., de BclL Judaic.) Constantin en fit autant au siège de lîyzancc : tncumbens oppugnationi urbis, Constantinus , aggerem oiquali altitudine cummuris excitons .turrcs.in eo constitua ligneas y altiorcs ipsis mûris. [Zozim., lib. n.)

11 y en avait d'autres qui étaient mobiles , et qui approchaient des murs à l'aide de roues ou de rouleaux. Elles s'appelaient turres rotatœ. Diodore de Sicile en attribue l'invention à Denys l'ancien : His plures rotœ , aria mecanica, subduntur, quorum lopsu volubili mognitudo tom ampla moveatur. ( l'égècc, liv. iv.)

On avait môme imaginé des tours portatives: tarres portât iles , ou plicatiles.

Aussitôt que la tour ambulatoire élait proche des remparts, on voyait s'avancer de son second étage un pont à coulisses formé de deux membrures , dont l'espace intermédiaire était rempli par des planches ; les deux côtés garnis de clayonnage en forme de parapet. Ce pont s'abaissait [circa mediom vero portem occipit , pon- 1cm factum de duobus trabibus , septum de vimine, quem subito cla- 1um inter turrim murumque constituant) ( Végèce, liv. iv) sur le sommet des remparts, et en livrait l'accès à des flots de soldats armés qui s'y précipitaient, et descendaient ensuite dans la place à l'aide d'échelles toutes préparées à cet effet; leur descente élait protégée par les soldats logés sur l'étage supérieur de la tour, et qui accablaient les assiégés d'une nuée de traits et de pierres. Pendant cette agitation des deux premiers étages, une autre opération

s'exécutait au rez-de-chaussée de la tour, rempli de sapeurs et de mineurs qui, hachant et perçant, démolissent le pied des murs; et Ton peut imaginer quel travail ce devait cire pour des remparts d'avoir à se défendre contre cette triple attaque.

Les assiégés n'avaient d'autre moyen, pour éviter cette espèce d'abordage , que d'élever leurs murailles au dessus de la tour, de manière à faire disparaître le niveau, indispensable pour cette opération : Constat autem ineflicax machinarum usus , si inveniatur in fer tus, ( Végèce , liv. îv. )

11 y a aussi uue autre invention dont on se sert avec avantage , c'est celle de faire hisser sur le rempart des paniers remplis d'hommes armés , à l'aide d'une machine appelée tollenon /et qui peut se rendre en français par le mot bascule. La construction en est fort simple. On implante en terre un poteau très fort et de la plus haute élévation possible , qui porte une entaille à son extrémité supérieure : Una trabes in terram prœalta defigitur. Dans cette entaille on place transversalement un long mât, qui n'est pas assis sur son milieu, mais de manière qu'il y ait un côté plus long qui facilite le jeu de la bascule : Cui in summo vertlce t atia transversa trabes : longior dimensa medictatc connectitur; eo libramentô, ut si uni us caput depresscris ♦ aliud erigatur. ( Végèce, )

A la portion la plus courte , qui est dirigée vers l'ennemi , on ajuste un vaste panier ou corbeille qui contient un certain nombre d'hommes armés ( in uno capite de cratibus sive tabulatis contexituv machina , in qua pauci collocantur armât i) ; ceux-ci se trouvent rapidement élevés jusque sur les remparts aussitôt que l'autre extrémité du levier a été abaissée à force de bras et de cordes : Nunc per funes uno attracto , depressoque alio capite , élevât i imponuntur In murum. On remplaçait , comme je l'ai dit dans ce livre, les paniers par des crochets. ( Végèce, )

En outre de ces machines, il y a encore la tortue , le bélier* l'hélépole, la vigne, les mulots.

La tortue (machine de siège qui ne doit pas être confondue avec celle dont nous avons déjà parlé), ainsi nommée de ce que dans son ensemble et dans son jeu elle représente assez bien les mou* vemens de cet animal : Testudo autem a similiiudine verœ testudinls vocabulum sumpsit : quia sicut iila modo reducit, modo profert caput ; ita machinamentum hoc interdum reducit trabem t interdum exserit , ut fort tus cœdat. ( Végi l ce , liv* x, )

Elle est encore mieux connue sous le nom de bélier , qui est celui de la principale pièce. C'est un châssis formé de membrures ou madriers qui sont couverts de cuirs crus, de couvertures de poil ou de pièces de laine pour être à l'abri du feu. Cette construction renferme un grand frenc ou sapin revêtu de lames de

fer, et dont une extrémité est garnie d'un fer long et crochu , qui sert a arracher les pierres de la muraille , et alors cette pièce prend le nom de faux on de tarriére ; mais le plus souvent cette poutre f au lieu d'un «fer crochu ou pointu , est armée d'une tete de fer ou de foute, et alors elle s'appelle bélier , ou poutre ariétaire : Et appellatur ariet , vel quod habet durissimam frontem qua subruat muros ; vel quod). more arietum, retrocedit , ut , cum impetu , véhément ius feriat. ( Vêgèce , liv. xv.)

Cette poutre tient au haut du châssis par une forte chaîne qui la suspend en forme de balance.

Voici comment on s'en sert : on la retire en arrière autant que possible, à force de bras, et, panrcnuc.à son plus grand éloignement , on la lâche rapidement sur la muraille, puis on la reprend pour la renvoyer encore. Quand cette machine est vigoureusement raanœuvrée , elle est d'un succès infaillible : ses coups redoublés entr'ouvrent les édifices les plus solides et les murailles les mieux conditionnées : Qua crebritate [ vetut reciproci fulminis impetu ) œdificils scissis in rimas , concidunt structurai laxatœ murorum. ( Amm. Marceliin. ) Et si ce que l'on débite sur les ravages de cet instrument est exact , c'est avec raison qu'on lui donne le nom d'exterminateur : Exterminatorio instrumento [quod arietem vocant) facto. ( Paul Diac. )

Il y a une autre espèce de tortue qu'on appelle hclipole, et dont on faisait aussi grand cas. L'extérieur de la cage est le même que celui de la tortue ariétaire ; mais au lieu de renfermer un arbre mobile , cette machine porte un front armé de pointes en forme de trident. Sous cette machine sont renfermés beaucoup de soldats qui la font marcher, avec des roues et des cordes , contre la partie la plus faible de la muraille , où elle ne tarde pas à faire une grande brèche : Collisis parietibus aditus paiefacit ingentes.

(Amm. Marceliin.)

On se sert aussi d'une machine d'abord appelée vigne, et que le soldat a surnommée ensuite la chatte. C'est une galerie de sept pieds de haut sur huit de largeur et seize de longueur, formée d'une charpente légère avec un double toit de planches et de claies. Les côtés sont défendus par un tissu d'osier impénétrable aux coups de pierres et aux traits, et le tout est revêtu en dehors de cuirs frais et de couvertures de laine. On pose de front plusieurs de ces galeries, sous lesquelles les assiégeans s'avancent à couvert jusqu'au pied des remparts , pour les saper et en préparer la chute.

On se sert aussi de mulots , qui sont de petites machines couvertes sous lesquelles les assiégeans comblent les fosses et aplanissent le terrain au pied des murailles pour faciliter l'approche des

tours mobiles et des tortues. Elles sont encore employées à démolir le bas des remparts.

Outre ces machines , qui attaquent le matériel de la place assiégée, il y en a d'autres qui sont dirigées coutre ceux qui sont dedans, et surtout contre ceux qui la défendent : telles sont la catapulte, la balistc , l'onagre , le scorpion , le mantelet, etc.

La catapulte : chacun la décrit à sa manière, et tout ce que nous avons pu comprendre , ç/est que c'était une machine à traits dont l'usage s'est insensiblement perdu, parce qu'on a trouvé le moyen de tirer le même parti de la batiste, qui a fini par remplacer la catapulte cl la faire abandonner.

La balistc est une machine redoutable qui projette des pierres énormes et qui fait aussi l'office de catapulte, en lançant des traits du plus fort calibre, tels que de douze coudées à la distance de vingt-cinq stades. Elle se compose d'un châssis solide, aux deux côtés duquel sont deux bras solidement arrêtés : Ferrum interaxiculos duos firmum compaginatur, et vastum in modum regulœ major is extenditur. ( Amm. MarcclUn , liv. xxn. ) Entre ces deux bras on ajuste transversalement une large règle de fer bien poli. Du milieu de cette règle sort et se projette en avant un style ou timon de fer carré, et portant dans toute sa longueur une rainure qui est destinée à servir de gitc à un trait : (Juadratus eminet stylus, extensius recto canalis angustimeatu cavatus. ( Ibid. ) Enfin, à chaque côté de l'instrument, il y a une noix ou poulie qui lient une corde de nerfs bien tendue et d'une extrême force. Deux hommes robustes, exercés a cet emploi, relèvent la corde à l'aide d'un moulinet , jusqu'à ce qu'elle soit arrivée a son dernier degré de tension sur une entaille fabriquée à cet effet. Alors, avec un ressort de détente , la corde se précipite sur la tète du trait , de soixante livres de poids et de douze coudées de long { hastam duodecim eubitorum. ( Athen. , in Vita. Hicronis), et le chassant à la portée de trois stades , le met en état d'outrepercer tout ce qu'il atteint.

L'effet est si violent que le trait, en s'échappant du canal, fait feu, et qu'il donne la mort avant d'avoir été aperçu : Ex oculis (votât interdumexnimio ardore scintillans, et evenit sœpius ut antequam telum cernatur, dolor lethale vulnus agnoscat. [Végèce. )

A l'égard de la balistc pierrière, elle produit encore de plus grands ravages. On en distingue deux espèces, la petite etla grande.

La balistc de petite espèce ne lance que des poids de cent livres. Il en est autrement de la grande baliste , qui projette , à la distance de mille pas, des meules de moulins, des quartiers de rochers, des pierres de taille du poids de douze cents livres. Slace dit :

Librati satiunt portorum in claustra molarcs.

MACHINES DE SIÉtiE. 517

On a même trouvé le moyen de lancer à la balislc des boulets, de* cadavres d'hommes et de chevaux : Equorum hominnmque cadavera. [Poliorcète p. 131.) Calapultis ad viginti simul plumbeos grave* globos cmistt. A partlcbruit que fait de plus une batterie d'artillerie.

11 existe une autre espèce de balistc, qui est, dans son genre, aussi redoutable que la grande baliste : c'est celle qu'on appelle scorpion, mais plus souvent onagre ou âne sauvage, parce qu'elle frappe par les œuvres placées en arrière, à la manière de ces animaux : En rc quod asiniferi, cum à venant ibus agitantur, ita eininus lapides post terga calcinando, ut cmillant , ut perforent pectora scquenlium y aut perfraclis ossibus capita illorum displodant. [Amnu Marccll. /?<?«., p. 233.)

Son effet est d'assaillir l'ennemi d'une nuée de cailloux, qui, lancés avec la violence de la foudre, distribuent les plus profondes blessures et balaient les remparts avec rapidité, plutôt parla force du jet que parle poids de la pierre : Concussione violenta , non pondère. ( Amm. 3Iarcell. )

Après ces grandes machines viennent celles d'un ordre inférieur, telles que lcmantelet, Tare -baliste devenu l'arbalète, la fronde, le scorpion , elc.

Mais nous ne croyons pas nécessaire de pousser plus loin cetle description.

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