‹ Satires de JuvénalChapitre 11 sur 30 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

C'Kst dails le cœur humain, beaucoup inoins reconnoissant de ce qui le flatte que révolté de ce qui le blesse , qu'il faut chercher Ife véritable essprit de la satire antique, et telle que nous allons la considérer; esprit qui d'ailleurs est répandu, depuis les tenips les plus reculés jusqu'à nos jours, dans toutes les productions littéraires faites pour instruire les hommes ou pour les amuser. Homère n'est-il pas de temps en temps satirique '? Le début de Salluste, dans sa Guerre de Jugurthuy ne forme-t-il pas, jusqu'au moment où Juvénal prit la plume, la satire la plus véhé^ mente que l'on eût encore faite des progrès de la corruption des Romains? Et le seul nom de Tacite ne sera-t-il pas toujours plus formidable pour les tyrans, que celui de la plupart des sa-

* Les lettres renvoient aux notes qui sont au bas des pages , et les chiffres à oelies qui se trouvent à la suite du Discours^

xxxvj DISCOUBrS.

tiriques de profession? Mais entrons en matière*

La satire romaine, gr<lssière tt licencieuse dans son origine, subit différentes formes successives ^. Après avoir été épurée par £nnius, Pacuvius, et surtout pat le > redoutable Lucilius (a); après avoir été ensuite perfectionnée par des hommes transcendans , elle devint enfin une école de mœurs et de goût :. cependant elle enseignoLt moins qu'elle n'encourageoit. Vous avez fait un poème, disoit Cicéron à Varron, dont l'objet est plutôt d'exciter que d'instruire (b).

Afin d'inspirer aux citoyens des goûts et des penchans qui les fissent commercer entre eux de la manière la plus agréable et la plus sûre, elle reprenoit les défauts et les vices, c'est-à-dire ce qui importune et ce qui nuit; ainsi

. Ii'ardeiv* de se montir^r, et lum pas de iqédire > Arma la Vérité du vers de la satire ( c).

(a) <t Lorsque Lucilius, frémissant dWe sainte indignation, s'arme de sa phime , non moins redoutable qa'un glaive étin^ celant, le orâiinel, en proie à des friasona internes, rougit, et la sueur des remords dégoutte de son oœur : »

4ns4 nfHn^ 0inci^ fuotUë LuçUUu àrdenê In/remuit , rubet auditor cuifrigida mens est Cnminibua , taeita sudant prœcor£a culpa,

Jqy^. , wt* I , T. x6i5.

{b) Fecisti poema ad impeUendum satis , ad docendum fmrum.

{c) Boileau, An poétique f cbant u, y. i45.

DISCOURS. xxxvij

Da^ns 4e premier cas Mie étoit enjoufie et }>a«* flipe ; dgiis le scscond eUe étoit grave et s^ntfsn*^ cieuser; mais q^aqid les âpoit^ de Vlmmaniié étoîeiit YÎpl^s^ quand la nat:ure étQÎf: publlqQefQeot putrs^ée pair (diBS aUi9^ce$ i^on^trueusQ^ (ff), pe pouvant plus se contenir^ çHe méconnQi3$0i|: le^ bîeoâéaDce$ et les ég^s. Quelle^ qm fu^nt Qéaiu4D^03 B0n in<}i^atioii et sa (Goler^, §U^ aimok mieux ofiS^o^er quie d0 hfûr.

Obserii^ons que pjar le 9044: «â^yi? on n'ei^l^ndoît pas alor$ , comme aujourd'l^ui, le hont^u-i: efforH d€ la haine qu de l'envie, qui ^è^^rcbeiit qu'à déprécier le mérite, à temir les vertus. Il ed» étoîl

(a) « O llars! prbteoteur de nos piurs, quel (îi|feeàl}e igéiii^ alluma ces feox criminels dam le cœur des pas^urs latins ? Qni donc souffla ces ardeurs détestables au sein de tes enfans? Un homme illustre par sa naissance et par ses richesses épouser un iMftre homme! TAea de la guerre, tu rertes initnobile ! tu ose frappa pa3 de ta ^ce cette indigne coi^tiîSe] tu n'impleres pas la foudre de ton père ! etc. » Juvénal ajoute : « Vivons seulement, nous verrons former en public ces exécrables nœuds ; nous les verrons légitimer : »

. . . . , . . . . O pater urbis /

Unik nefas tantum latiispastoribus? unde ffœc Migiip Qmdive , iucif urtica n^pates ^ Traditur ecce wro clarus génère atque opibus vir ! Nec galeam quassas, nec terrant cuspide puisas!

Nec quereris pcUril etc

idùeat'modo'vmsp^fjitui ,

Fje^t ista paUun v eifpict^f «^ in acia rtfeni, ^

Sat. xt , V. laGetseq.

xxxvUj DISCOURS,

de la satire comme de l'histoire : le premier devoir de celle-ci , dît Tacite, est de ne pas laisser languir la vertu dans l'oubli , de faire redouter au vice l'infamie et la postérité (a). La louange, quoique moins souvent employée que le blâme, étoit donc du ressort d'un vrai satirique.

Le caractère de celui-ci supposoit toujours assez de générosité pour faire croire qu'il étoit plus sensible aux bonnes qualités que révolté des mauvaises; et dès-lors on le regardoit comme le protecteur des gens de bien, comme l'ennemi déclaré des méchans. Il étoit censé suppléer aux lois, qui ne sauroient tout prévoir, ne doivent pas tout châtier, et quûsouvent ont besoin d'être, réveillées par les cris d'un sage dénonciateur.

Ce qu'Horace exigeoit de la part du chœur, qui jouoit un rôle passif dsgis la tragédie des anciens, convient parfaitement à la fonction de satirique telle que je la conçois. « Que le chœur, dit-il , accorde aux gens de bien sa faveur et ses conseils; qu'il tempère la colère, adoucisse la fierté; qu'il célèbre la frugalité, les lois et la justice; que, médiateur entre les dieux et les hommes , il supplie les immortels de secourir ceux qui lan-

(a) Prœcipuum munus annaUum reor, ne virtiUes sUeantur^ utquepravis dictis factisque ex posleritate et infamia metus sit. Tacit. , AnnaL, lib. ni, $ 65.

DISCOURS. xxxix

guisseni dans Toppressioiiy et d'humilier le superbe oppresseur (a).

La satire, maintenante si! décriée, n'étoit donc rien autre chose que là morale et le goût appliqués aux actions', aux discours, aux écrits; ce qui embrasse tous les intérêts de l'humamté, soit qu'elle ppnseou; qu'elle agisse. Ju vénal l'avoit bien senti, puisqu'il . déclare que tout ce qui afifecté, tout ce qui meut les humaips, sera la matière de^son livre (3). Vaste carrière! mais un seul l^omme, quel que fut son siècle efson génie 9 ne pouYoit pas la parcourir en tous sens, parce que la même époque ne sauroit fournir en même temps tous les modèles; que les vicissitudes des gouvernemens changent les mœurs et les inclinations des peuples; que le talent dépend des circonstances, qui^i{|i£ljuent sur le cs^ractère; enfin parce qu'il est dans chaque écrivain des qualités qui s'excluent réciproquement.

Celui qui est doué , comme Horace , du sangfroid nécessaire pour laisser toujours dans le fourreau le glaive de la satire, et pour n'attaquer

(a) Deosque preeetur et oret

Ut redeat miseriSf abeat/çHuna superbU.

De Art. poet. , v. aoo.

{b) Çuidquitl aguat hommes, votum, Umor, ira , ^oluptas , Gaudia , discursus , noslri eslfarrago libelU^

Sat. I , V. 85.

%,\ ^ DISCOU&â.

qu'indirectement le vice aocrédité^ ft^aufa ni ce feu dévorant, ni cette audace généreuse qin ifonc palir les tyrans sous le dais. Perse , absorbé dans la recherche du souY€»*aki bien, et fortemeirt épris d'une liberté plus que romaine^ je vieaaoc idîne de la liberté stôïque^ Perse ne pcAiveîft avoir ni les grâces d'Hdracè , ni la v^émence de Juvéxial. Quant à celui-ci , dopt les prèixiiet^ et ies derniers regards ne virent guère que du ôlnag <ét des larmes, pouvoit-îl faire autretâént , aviec clin caractère tel <jue le sien , que d^invoquer Némiésis «t d'écrire sous sa dictée ?

JLei^ Homains , le plus souvent imitateurs^ et qui ont presque tout eàiprunté des Orecs {a) , se félicitent d'avoir du moins inventé 4a' satire. Mais 0^ petit poëme, libre dans sa marcbe , n'a fKi^ilil; d'inventidn propremwt dit^. Excepté le ir^rs |(e3canièt3re , que Ton . étoit convpnitt , à l'exemple de Lucilius, d'employer sans inéiange, le re^tedépsiafdoît des ressources et de l'intention du poète, qui étoit son propre législateur. Ainsi ^ quand je parle du génie d'un satirique, ji^ n'aitends point l'art de former une chaîne qui pro-

(a) «La Grèce y snbjugnée, subjugua ses farondies vainqueurs, et ti^ainspartà les arts dans l'agreste Italie : »

Grœcia capta ferum o^ictorem cepit , et artês Intulit agresii Latio.

floRAT. , lib. II, epist. i, y. i56.

DISCOURS. xy

longe l'intérêt , et tienne toujoturs l'attention suBpexidue sur un même objet. Les satitiquies sont en générai dispensés de cette manche sa-' vante et graduée , si nécessaire au poète épique on dramatique, ou même à Toi^ateur. Mais aussi , quelque ^enre qu'ils adoptent ^ le sérieux ou l'enjoué, soit qu'ils caressenlt ou qu'ils chlU:iekit| on ne leur permet rien de ibible, riea de oommim. li faut qu'ils dédommagent de l'orcjre et de ia combinaison par l'abondance, la cb^leur, le choix, la f^omptitude et la variété des idées; il faut surtout qu'ils tiennent ce qu'ib prô* mettent; que toujours conséquens , qtje l'œil presque toujours fixé sur ^e mouvement et Tesprût du siècle, ils n'omettent rien de ce qui peut en caarriger les moeurs et les faire connoître : à ce prix on peut aussi leur accorder une sorte de génie.

Cette carrière , qoi nous paroit aujourd'hui si bornée, parce que «lous avons un Molière, étc»t d'autant plus vaste à Rome , qu'on n'y avoit pomt, en quelque sorte, entendu de comédie nationale, etcda parce que Plaute et Térence, qui s'étoient contentés de transporter sur le théâtre les mœurs des Grecs et leur costume , avoient négligé la correction des travers et des vices de leu^s concitoyens. La satire n'étoit doiic pas alors aiîfissi ressenrée qu'elle Ye^ mai^-s

xlij DISCOURS,

tenant par !a comédie ; elle n'en étoit pas le supplément et Taccessoire : tous les matériaux de celle-ci lui appartenoient, et les satiriques, dont il est temps de parler , n'étoient pas prévenus ou supplantés par les poètes comiques.

Boileau n'a peut-être touché si légèrement l'article des mœurs , que parce qu'il n'a pas osé se mesurer avec Molière.

Horace , qui avoit irrévocablement fixé , je ne dis pas le ton, mais les diverses formes de la satire ^, fut suivi de Perse, de Juvénal, et de plusieurs autres satiriques qui fiorissoient .du temps de Quintilien (a). Les noms même de ces derniers n'existent plus. Je vais considérer les autres relativement à leur siècle, à leurs moyens, et surtout à leurs intentions, c'est-àdire aux effets qu'ils ont voulu produire. J'aurai soin de les placer au centre des événemens et des mœurs du temps où ils vécurent , afin que l'on puisse juger de leur pénétration, de l'importance de leurs travaux. Au lieu d'exalter l'un au préjudice de l'autre, à l'exemple de ceux qui ont déjà traité ce sujet, j'insisterai sur ce qui

(a) « U en est aujourd'hui plusieurs de renommés, et dont la postérité parlera : » Sunt clari kodieque et qui olim nominabuntur, ( Quinct. , lib, x, cap. i.) Ce passage ne sauroit regarder Juvénal. Quintilien avoit depuis long-temps cessé d'écrire lorsque les satires de ce poète furent lues et publiées.

DISCOURS. xmi

les caractérise le mieux, résolu de n'approuver dans leurs ouvrages que ce qui me paroltra utile ou agréable. Plusieurs sàvans ont donné la préférence à celui qu'ils avoient traduit ou commenté {a). On ne finiroit pas si l'on vouloit peser tous leurs motifs de prédilection : il est temps de suivre une autre route.

Horace naquit dans les circonstances les plus favorables à la littérature. La langue latine^ déjà maniée par de grands maîtres, étoit presque fixée par des chefs-d'œuvre en plus d'un genre {b\ Le sublime Lucrèce et l'élégant Catulle avoient illustré l'Italie ; Salluste avoit publié le petit volume qui le place à côté de Tite-Live; César n'avoit pas moins charmé ses concitoyens par la pureté de son style, qu'il ne les avoit étonnés par ses talens militaires; enfin Cicéron, qui venoit de porter l'éloquence romaine à son. plus haut degré, avoit embelli la prose de toute l'harmonie dont elle est susceptible.

{a) Heînsiiis est tellement épris d'Horace , qu'il semble mépriser Perse et Juvénal. Casaubon s'efiforce à chaque page de faire adjuger à Perse la palme de son art. Rigault , non moins exclusif, et combattant pour Juvénal , lui donne le pas sur les deux autres, etc. , etc.

[b) Cela n'empécb^ pas Horace d'enrichir cette langue d'une foule de tours et d'expressions empruntés des Grecs; et c'est pourquoi Bentley, dans ses notes, page 64, l'appelle magnus novaior.

^y DISCOURS.

Indépeadamaient des escdlens niadètes- (pii avdient formé le goût dHorace dans son propre pays, à l'âge de viuf^ ans il étudia les lettres et la philosophie dans Athènes ; à vingttsix , il fut présenté à Mécène par Virgile et Varius ^ et peu de temps atprè^ à Auguste par Mécène luimême. L'empereur l'enrichit à deux reprises (»); mais il ne put pas ku faire accepter un «emploi qui l'auitoit attacbé innatiédiatement à sa per-^ sonne •(^).

Au sein de la paix récente dont jomssok enfin l'Italie , Octave et ses complices avoiâit besoin d'être amusés et célébrés : d'ailleurs il entroit dans leur politique de protéger les ants , et sur* tout d'^icoarager les poètes, plus capables que d'autres de seconder leurs vues, c'est-jiKlire de les aider à consommer l'œuvre des proscriptions, à ^métamudlrphoser les Gitx>yîens en courtisans. La passion des vers succéda bientôt aux intrigues et aux fureurs de la guerre. Tout le monde en fit , les sa vans et les ignorans (c) , le peuple et la

(a) Unaque et altéra Uberalitate locupletavU, Sueton. , T^ita Horat

{h) Auguste (que Foil avoit d'abord appelé Octave) lui offrit la place de secrétaire du cabinet in^érial : Augustus epistolariim quoque ei officium obtulit. Idem y ibid.

(c) Scribûnus indpcti doetique poenuUa pas^im,

Horat. , lib. ii, epist. i, t. 117.

DISCOURS. xlv

jeunesaç; on vit mêxnt^ le3 pères conscra^, cou- 7QAnés de fleurs^ ea dicter pendant leurs repa&(â[). Le talectt et rurbanité, qui avoient produit lioface auprès de& grands ^, ne sùffiainent paa pQur Vy maintenir. Ou verra, dans le parallèle que j'annonce, quelles furent à cet égard son adré^^se et ses ressources; car il fut doué d'i^ine prudence consommée (é), la seule vertu peutêtre qui reste à pratiquer quand il n'e^ plus permis d'«i exercer d'autres. On y verra le parti qu'il a BU tirer de laiouange et du blâme, en les Qomhbiant ensemble d'une manière vraiment originale ; et l'on sera forcé de convenir qu'il paroît sincère, même lorsqu'il flatte aux dépeus de quelqu'un. Je ne saurois m'em pêcher d'en citer ce trait par anticipation : « Quand je fends la presse, dit-il, un brutal me crie : A qui en veut ce forcené? il renverse tout lorsqu'il s'agit de revoir son Mécène^ » -^^ «c Que ces injures me plaisênl: ! âjôute-t-U ; en vérité , je les trouve aussi douces

(a) Populus levis hoc calet uno

SetiiâniU tmdiù , fimeri patMtqUe âéHori Fronde contas 'vinàtif cœnant et termina dictant,

Ho&AT., lib. II , epist. x , ▼. io8.

(h) n Prenez garde à ce que vous dites des personnes , et devant qui vous en parlez ; »

. Qtûd da ^urijMtf wro , et eut diças , Sicfe ^idela.

lab. I , epist xtixx , t. 68.

xlvj DISCOURS.

que du miel (a).» C'est ainsi qu'il savoit préparer ses éloges; et c'étoit presque toujours avec tant de finesse, tant de séduction^ que le conamun des hommes en jouit autant aujourd'hui , que si chacun d'eux étoil des puissantes familles qu*il ne cessoit de caresser. Mais je renvoie à un morceau plein de goût, et qu'Horace lui*méme n'auroit pas désavoué (jh).

Quant à ses opinions, il convient qu'il n'en avoit pas de bien arrêtées (c); que, guidé par son seul intérêt, il n'épousoit aucune secte, et passoit volontiers d'une école dans une autre : à

(a) Quid vis, ùuàne , et guas res agis ? improhus urget Iratis preeibus , tu puises omne quod ohstet , Ad Mœcenatem memori si mente recurras.

Hocjuvat,etmelUest,nonmeMtiar, . . i .

Lib. II , Mt. TC , T. a^

(i>) Personne n'a mieux ùàt sentir que M. de MVerâois combien les louanges que donnoit Horace étoient déHcates et séduisantes. Foyez les Mélanges de poésie, de littérature et d'histoire , par l'académie des belles-lettres de Montauban , pour les années i744> i745 et 1746.

(c) Heinsius veut qu'Horace ait été de la secte des éclectiques , fondée par Potamos d'Alexandrie , contemporain . d'Auguste; Ces philosophes diffétoient des sceptiques, en ce que ceux-ci doutoient de tout ; au lieu que les éclectiques choisissoient dans les différens systèmes ce qui leur paroissoit de plus utile et de plus convenable. Bien des gens aujourd'hui en usent de même , et sont éclectiques sans le savoir.

DISCOURS. xlvij

l'en croire cependant il n'en étoit pas moins le défenseur le plus zélé de la vertu (u).

Quant à son humeur, si quelque chose est capable de prouver que le cœur d'un courtisan , quelque initié qu'il soit dans la philosophie, ne sauroit être pleinement satisfait, ce sont les contrariétés et les chagrins dont il ne cessoit de se plaindre, quoiqu'il fut comblé de gloire et de faveur dans la cour la plus brillante qui ait jamais existé (b). Ce poète avoit, n'en doutons pas, la'

(a) «Si vous me demandez quelle est ma secte, quel est mon maître , je n*en ai point, et je ne jure d'après personne. Tranquille et résigné , je m'établis partout où me jette la tempête. Tantôt, plein d'activité, je me livre aux affîiires ; tantôt je me déclare le partisan le plus rigide de l'austère vertu. Quelquefois aussi je rentre furtivement dans Técple d'Aristippe, et je tâche de me soumettre les choses de la vie sans en dépendre : »

Ac ne forte roges quo me duce^ quo lare tuter ; lYallius addictttsjurare in verba magistri , Quo me cumque rapit tempeétas deferor hospes, Nnmc ttgUisJio , et mersor cwUibus undis ,

VXRTUTIS VKRiE CU8T08 , RIGID^SQUE 8ATBLLE8 \

Nunc in Aristippi furUm prœcepta relahcr , Et miki res , non me rébus subjungere conor.

Lib. I, epist. t, ▼. i3.

[b) « O ma chère maison de campagne, quand te reverraije? quand me sera-t-il permis d'oublier, au sein du repos, et lisant les anciens, une vie, hélas! trop inquiète ? »

O rus/ quando ego te adspiciamP quandoque lieebit Nunc nfeterum tibris , mtne somno et inertibus horis Ducere soUiciUe jucunda obVina wtœ?

' Lib. II , sat. VI , t. 6o.

xlviij DISCOURS,

maladie de ceux qui parvienoent trop vite , 1^ satiété; mais , tournant ses dégoûts au pi^ofit de son ouTFage, ii a pris le. parti de les peindre; ce qu'il eatécute de manière que l'on diroit que ce fut moin» pour intéresser les autres que pour se soulager lui-même, ce Malgré mes beaux projets^ écriToit'-il à Celsus ^, je ne saurois parveair à me i-endre meilleur et plus heureux, et cela puce que }e suis en effet moins sain d'esprit que de 'eorps. Je ne veux rien écouter, rien lire de tout ce qui pourroit me calmer ; je me fâche et contre les médecins fidèles qui veulent me gué^ rir, et contre les amis qui cherchent à n^e tirer de cet état funeste. Enfin je fais, au préjudice de mon bonheur , ce que ma propre raison désavoue. Qus^nd je suis à Tivoli, je voudrois être à Rome; quand je suis à Rome, je voudrois être à Tivoli (a). »

Écrivant selon qu'il étoit affecté , il admet souvent les contraires; il a autant de maximes pour les ambitieux que pour ceux qui savent se contenter de leur sort. Tantôt il invite à recher-

(a) Sed quia mente minus iwlidus quam corpore toto , Nil audire velim , nil discere quod levet cegrum ; Fidis ojfendar medicis , irascar amicis , Cur me /unegto propereHt areere veiemo / Quœ nocuera sequar , fugùan quœ prqfore credam i Romof Tiburamem, ventofus^ Tibute Romam.

Lib. I , epistt xtiii » y. 7.

mSCOURS. xlix

cher là MK»été dm grands et des rkhes; tantôt il avoue que leur commerce^ si doux en apparence quand on les Yoit de loin^ est redoutable en ^et Idrsqu'onf les approche de trop près (a). Ouvres son livre I au hasard , vous y verrez qu'il exalte txnir à tour Topulance et la médiocrité (^) , la modération de l'àme et son activité dans k pour^ suite des honneurs; qu'il vante et la souplesse d'ArIstippe (c), et l'inflexibilité de Caton (d).

(ff) DuleU mexpertù cultura potetUis amici , Expertus mettût.

Uh^ t , epiat* xrui » ▼. 84.

(b) « Lo bonheur n'appartient pas exclusiTcment anx riches; et celui, qui , depuis sa naissance jusqu'à sa mort, 8*est soustrait aux regards des hommes , n'en a pas été plus à plaindre : v

Ham nêque dkfùOtitê àantinguiu gamMm soliâ »• Net 'vbeit male^ quinmtus moriensfue/efellit.

LiL. I, epîst. XYii, V. 9.

(e) n Aristippe, qnd que fht son iort, ne s'en plidgnoii jamais; il cherchoit le mieux, mam â étcât satiflfiût du présent: »

Omnit Ariitippmm deeuit eohr et status et res^ Tentantem majora , /ère prœsentihus œquuin^

1/ib. 1 , 0pbtr xTn « T. 21.

Horace ne pouvoit pas ignorer que c^ même Aristippe avoit eu la bassesse de souf&ir que Ibenys lui crachât au TÎsage, et cela pour avoir le privilège de manger du turbot a la table de ce tyran.

[d) « Tout l'univers dompté , excepté l'indomptable Caton : »

Et cuneta terrarmH mbaêtm »

Prœter atrocem animam Cmems.

LU». II , earmin. , od. i , t. 23.

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