DISCOURS
Comme si le cœur pouvoit suffire en même temps aux affections les plus contraires , il approuve dans le même ouvrage et la modestie qui se cache, et la vanité qui brûle de se produire au grand jour.
Ce qui lui concilie le plus grand nombre de lecteurs , c'est que la plupart ne le trouvent ni trop vertueux ni trop vicieux; c'est que l'extrême indulgence dont il use à propos montre plutôt un ami qu'un censeur; c'est encore parce que les aveux qu'il fait si fréquemment paettent tout le monde à l'aise ; car il déclare qu'il n'avoit pas la force de résister à l'attrait du moment , et que ses principes varioient seloti lès circonstances, a Quand j'ai peu, disoit-il, je sais m'en contenter et m'en féliciter ; mais à la moindre aisance qui me survient, je m'écrie qu'il n'y a de bonheur que pour ceux dont les revenus sont fondés sur de bonnes métairies (a).
Si nous le considérons du côté purement littéraire, voici ce qu'il exigeoit des auteurs satiriques, en s'y conformant lui-même : « Il faut de la précision, dit-il, pour que la pensée marche
(a) . Tutiu paivida îaudo
Quum res deficiunt; satis inter wUafortis :
yerum , ubi contigit melius quid et undius , idem Vos sapere et solot aio bene vwere , quorum -Consplcitur nitidisj'undata pecunia wlUs,
JÀb, I , epist. xTi , T. 4a.
toîSCOURS. Ij
rapidement , et qu'elle ne se perde pas dans un dédale de mots qui fatiguent gratuitement Toreille ; il faut un style grave quelquefois , et le plus souvent enjoué ; enfin il est nécessaire que l'éloquence, la poésie et la critique se montrent tour à tour , mais avec réserve , et de manière qu'elles sachent se détendre , qu'elles ne déploient pas toutes leurs forces (a).
La forme dramatique, jointe au ton de plaisanterie qu'Horace a pris dans la plupart de ses satires , ne laisseroit aucun doute qu'il n'eût imité la vieille comédie , quand il ne l'auroit pas déclaré lui-même. On sent que cette imitation
(a) Est hreiàtate opus ut carrât sententia , neu se Impediat ^erbis lassas onerantHus aures.
Et sêrmone opus est modo tristi, scepejoposo , Defendente vicem modo rhetoris atque poetœ , Interdum urbam, parcentis viribus, atque Extemuamtis eas eonsulto.
Lib. I , sat. X , T. $.
Heinsios a rejeté du rang des satiriques ceux qui n'ont pas fidèlement suivi ces préceptes; et même il prétend que ce qui ne produit pas le rire ne sauroit entrer dans le petit poëme dont il s'agit. Il prétend encore que la satire n'admet que des portraits, et point de tableaux. Ferbis satira pUngit singulos et laceréKy non in génère omnes , quod est prœter naturam illius. (Heins., de Satir. jHbrar. ) N'est-ce pas l'avoir trop bornée? La même poétique, en pareil cas, peut-elle convenir en tout temps, en tout lieu, et à dea hommes diversement affectés ?
lij DiSCOUJUS.
ne 9t^rde que le ityle «t le dii^ogue; car la «atire a'a point d'action f»t>prenieDt dite ; les înterloctiteiirs y restent toujoiurs dans la ménie sîtiiation, dans le même état (a).
L'aisance et la gaieté de ce poète ingénieux , son savant désordre, la familiarité de son style, et les négligences voioAtaires que Ton remarque dans ses vers, n'ont pas manqué de censeurs ^ ; mais tout atteste que son projet fut de se conformer aux sujets qu'il avoit à traiter; et que ce qui nous paroit dénué de goût ne Tétoit pas pour ses contemporains^ On ne sattroit juger les anctens avec trop de drconspection , quand les beautés répandues dans leurs ouvrages l'emportent sur les choses douteuses, et dont aujourd'hui nous ne saurions être juges compétens. Les meilleurs ' écrivains se permjpttent des agrémens de convention qui s'affoiblissent à la longue et disparoissent au point que l'on n'en peut plus retrouver la trace ; tantôt c'est une manière de parler proverbiale; tantôt IHmitatio» d'un langage rustique; ou bien ce sont des licences que ro«D ne passe qu'aux grands maîtres.
La f<Niction de satirique, après Horace qui avoit épuisé tout ce qm pouvoif iffléress<^ ses
(») TëamiM «t le l>Mli99i^e«t U CaImis 4'HQCace^ Uv, x i , sat. 'i et 4.
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contemporains, n'auroit été de long-temps exercée si de nouvelles circonstances n'avoient pas amené de nouveaux ridicules, ou plutôt de nouvelles façons de s'avilir.
Les successeurs d'Auguste ne tardèrent point à changer la scène et à jxistifier les partisans de la liberté, qui, durant le calme du despotisme naissant, avoîent présagé les tempêtes prochaines» La politique de Tibère ne ressembloit pas à celle de son prédécesseur (a) ; elle avoit d'autres ressources, pour aller à ses fins, que des vers, des jeux et des spectacles. Ce sombre et farouche empereur, qui se faisoit violence au point de tolérer quelquefois les amusemens publics, témoignoit assez par sa conduite artfificieuse qu'il n'avoit d'autre l^esoin, d'autre ambition que de consommer la servitude du peuple romain {b).
Il (iisoit néanmoins que dans une ville libre on devoit penser et parler librement Loin de se fier à ces belles paroles, chacun convenoit intérieurement, avec le rhéteur Théodore, que ce monstre n'étoit qu'une masse de boue pétrie avec du sang («).
[a) AUa morum via. Tacit. , Annal., lib. i, % 54-
[h^ Le eomp #atttortté le phu décisif qa'ait frappé Tibère
fnt de transporter les comices du champ de Mars au .sénat.
Tatert. , Annal, Kt. i, 8 i5.
(r) Sueton. , Tfber,^ S 57.
liv DISCOURS.
Ce qu'il y eut de plus fatal, c'est que les' progrès de toutes les sortes de corruptions furent encore plus rapides que ceux de la tyrannie, et que celle-ci fit, à plusieurs égards, de vains efforts pour s'y opposer. Ce fut alors qu'à la honte des dames romaines, si long-temps rêvé-* rées, on vit des femmes d'un rang illustre se faire inscrire sur le registre des courtisanes , afin de pouvoir se livrer impunément à la débauche (a).
Tout, jusqu'au vice, fut contraint de se dénaturer ; la louange même devint une arme offensive {by Des sénateurs fur(Bnt assez lâches pour épier les passions secrètes du tyran , afin de les satisfaire en paroissant les contredire ; aussi les flatteurs les plus abjects âffectèrent-ils de la rudesse et de l'inflexibilité (c). Cependant
{a) Feminœ famosœ , ut ad evitandas legum pœnas jure ac digniiate matronali exsolçerentur , lenociniam profiteri cœ^ perant. Sueton. , Fita TSber.
(b) Pessimum vûmicorum genuSy laudantes, Tacit, AgricoLj S 4i.
(c) On délîbéroit dans le sénat sur les honneurs qu'il s'agissoit de rendre à la mémoire d'Auguste. Valérius Messala proposoit d'ajouter à ce que l'on avoit déjà résolu , la formule du serment que l'on prétoit chaque année à Tibère ; sur quoi ce prince lui demanda s'il ayoit ouvert cet avis par son ordre. « Non, répondit- il; et dans tout ce qui regardera la république je n'aurai jamais, au risque de déplaire,
DISCOURS. Iv
«OB alloit solennellement au Capitole pour implorer les dieux en faveur de Tibère; on immo-» loit des victimes, on faisoit fumer l'encens sur les autels : onze villes d'Asie se disputoient l'honneur de lui bâtir un temple.
La fin de ce long règne livra pour quelques années Rome sans défense à un furieux , dont le tribuir Cfaérea ne l'affranchit que pour lui donner un imbécile non moins redoutable ; car la destruction d'un tyran n'est presque jamais celle de la tyrannie. Ce n'est pas qu'après le meurtre de Caligula il n'eût été question dans le sénat de rétablir la république; mais les vices des empereurs étoient utiles à trop de monde.
Les treize années de ce Claude , qui fut gouverné paï* une intrigante et par des affranchis, après l'avoir été par une prostituée, et surtout Néron , adopté au préjudice de Britannicus , achevèrent de dégrader le caractère romain. L'es* prit public perdit enfin tout son ressort; excepté les mercenaires, et quelques esclaves ambitieux qui cherchoient à parvenir dans les armées ,
«( d^autre avis que le mien : » Neque in lis quœ ad remptiblicam pertinerent, consiUo , nisi suo , usuruni , vel cum pericuh ojfensionis, C'étoit là le dernier terme de la flatterie : Ea soia species adalandi sapererat, Tacit. , Jnnal^ lir. i , S 8.
Wj DISCOURS,
presque tout la reste voyott ia patrie duméme œil que oe chevalier roiDaîa qui, dès le temps d'Auguste t aToit fait couper les pouces à deux de ses «afaus pour les eo^empter du service mîlir taire {a).
Dau3 ces apujoocUnreSf w chacun oraiguoit auUui; de vw le tyrasi que d'eo. être vu, on pa»soit siubîtemcpt de la ^raiute à bt terreur» et aux pius viles supersbtîa^ (^), lorsque , %près avoir ente»du promulguer des lois funestes, oo voyait tout k ooup tooiber les premières têtes de TÉ^at ; lorsqu'on apprem^t que des poètes, des orateurs et des historiens eu étoieut aussi les victimes.
De grsuds bainmes, à l'e^^emple de fcid>éoii, (pi n'avQÎt pas voulu survivre k U liberté de $00 pays, se dounèr^t volontaireiaeiit le oiort; mais il n'eu résulta q«e la terrible et stérile leçou de se résiguer à sortir de la vie sans ré-» skitapco et sans i^urmures , quand vgm fois œ
(«) ^qwtptn rom^min quai iUpbiy film ^éokfçeftiièmf % cai^sç^ 4etrecf.afidi smramçuli poUices amfiUtas^t, îp^um bo^ nague subjecit hastœ y etc, Suet. , August. y %'^i.
[b) Tacite remarcpie que la crainte perpétue le& anciennes erreurs, en produit de nouTclles, et rainène les houMncf à la pusillanimité des siècles d'ignorance et de barbarie. Après avoir fait l'éi^uinération d'une foule de prodiges , il ajoute : Et piura alla , rudijbu^ seculis etiam in pace observata y quœ Tèunc tantum in metu audiuntur. Tacit., Hist.y lib. i, S ^^•
DISCOURS. Ivij
qu'on Siçpeloitle destin, et qui n'étoit eu effet que le caprice d'un homme, l'avoit ordonné.
Découiagé», consternés ou intimidés, la piu<^ pwt des personnages les plus illustres et de ceux qui s'étoient distingués par leur caractère ou leurs talens, se réfugièrent dans l'école des sectateurs de Zenon 7, moins pour y apprendre k Tjyre qu'à mourir : science la plus nécessaire de toutes dans ces temps désastreux, puisqu'il étoit si rara de i^oir parvenir à la vieillesse un noble (a) QVk un hmnme en place, que l'histoire n'a pas dédaigné d'en &tre mention. Lorsqu'on trouve dans Tacite ces mots funèbres : <c Lucius Pison. qumque pontife et préfet de Rcmie, mourut, sous Tibère, de mort naturelle (6), » on devient triste» rêveur; puis on croit lire sur la tombe d'un seul homme l'épitaphe d'une multitude de patriciens récemment exterminés.
Frappés du même coup , les principes de la philosophie et de la littérature s'altérèrent de plus en plus. La secte stoïque outra toutes les vertus, parce que les oppresseurs avoiept franchi toutes les bornes qu'ils ont coutume de se pres-
(•) Sed oUm
(b) Fer idem tempus L. Piso ponfifex y rarum in tanta claràmdine, fato obiit, etc. Taeit, ÂnnaL, lib. vi, S »<»•.
hiij DISCOUR&
crire à eux-mêmes pour leur propre întâret ; et Qointiiien se plaint à diverses reprises de ce que le stoïcisme avoit transporté , dans les matières de goût, les ronces de Técole; de ce qu'il avoit attristé les esprits, tari l'imagination, amaigri le style (a). Caligula disoit que celui de Sénèque étoit un ciment sans chaux (b).
La corruption du goût ne fut pas seulement occasionë^ par la sécheresse et l'affectation des stoïciens : l'introduction des étrangers et des hommes, les plus vils dans le sénat n'altéra pas moins le génie de la langue latine que les mœurs nationales ^.
Les déclamations que Pline le jeune et Quintilien ont si souvent blâmées, et dont ils paroissent cependant avoir fait trop de cas (c).
(a) « Les stoïciens ne sanroient disconvenir que la richesse et le lustre de l'éloquence n'aient manqué à la plupart de leurs écrivains : » Stoici copiant nitoremque eloquentiœ fere prœceptoribus suis defuisse concédant necesse est, Quinct. , lib. XII y cap. a.
(b) Commissiones meras componere , et arenam esse sine cake. Sueton. , in Calig, ^ § 68.
(c) Pline loue beaucoup trop l'orateur Isaeus de ce qu'il parloit à l'improviste et sur toutes sortes de sujets. Il va jusqu'à préférer au barreau les écoles où l'on ne traitoit que 4es sujets feints et de pure imagination.
Sénèque {lib, Declam.) dit qu'avant Cicéron les cxer-
DISCOURS. lix
conGOurur&nt avec les cduses précédentes à perdre l'éloquence ^ et ne furent pas moins nuisibles à la poésie ^.
Les circonstances politiques, morales et littéraires que je viens d'exposer, sont bien plus relatives à Juvénal qu'à l'auteur dont nous allons examiner l'ouvrage, et cela plutôt pour suivre Tordre des satiriques, que les progrès de la satire telle que nous l'avons considérée. Ce que je dirai de Perse, néanmoins, ne sera pas étranger à mon sujet : il en résultera des observations propres à faire connoître plus particulièrement le genre dont il s'agit. Quelques précautions que je prenne, jû risque d'être, dans cet examen , d'autant plus diffus, que Perse est trop succinct : mais j'irai le plus vite qu'il me sera possible, afin dé revenir au poète intéressant dont je n'ai fait, pour ainsi dire, qu'annoncer le caractère.
Si l'on trouve de temps en temps des détracteurs qui n'étudient que pour blâmer, on ren-
cices des rhéteurs ne s'appeloient pas declamationes , mais thèses,
Quintilien atteste que cet art étoit de nouvelle invention. Quœ quidem declamandi ratio noçissime inventa multo est utilissima ; et que de son temps Ton regardoit cet art coSoime très-propre à former d'excellens orateurs. Plerisque videtur qdformandam eloquentiam vel sola sufficere, Quinctilianus ^ libj n, eap. lo. Voyçz Juvénal, sat. vu, note 38.