‹ Satires de JuvénalChapitre 18 sur 30 · CXCIV NOTES · texte numérisé non relu

CXCIV NOTES

usage trop fréquent, et quil emploie souvent mal à propos , etc. , page Ixxxiv.] Lorsqu'on a recours au dialogue dans des ouvrages où il n'est pas nécessaire f on est tenu de lui conserver autant de vérité que dans le genre dramatique. Les dilTérentes manières de se débattre de vive voix «itre deux ou plusieurs autres personnes, sont les modèles de cette forme. S'il arrive donc qu'un satirique néglige de faire parler ses interlocuteurs d'une manière conséquente et conforme à leurs véritables intérêts; s'il ne leur prête que des lieux communs et des motifs supposés , pour avoir le plaisir de lès réfuter ensuite; enfin si l'on, aperçoit qu'il ne songe qu'à se ménager quelques places propres à recevoir des détails préparés d'avance : tous ces vains artifices , loin d'aller au but, ne causent que de la fatigue et de l'ennui.

On ne sauroit disconvenir que le dialogisme de Perse ne soit sujet à tous ces inconvéniens. Parmi ceux qui ont successivement traduit ou commenté cet aulieur , on remarque que la plupart ont changé Tordre des interlocuteurs étabii par ceux qui les avoient précédés. Il parle de temps en temps par la bouche de ses personnages [a] ; ce qui détruit toute illusion , ce qui jette le lecteur dans l'incertitude et lui fait soupçonner de l'inconséquence où il n'y a -que du désordre. Au lieu de répondre à ce qu'on lui objecte , il imagine un nouveau dialogue , et joue les deux rôles. Mais voici ce qui en impose à bien des gens, parée qu'ils prennent pour de la vivacité ce qui n'est chez lui qu'une sorte de délire; c'est lorsque les personnages mis en scène en introduisent d'autres,

(<z) Casaubon n*en est point choqué : Observandus aiuem Persil mos proprius : quoties enim alium uiduc'u sihi allquid objicieniem , sic personam alienam sustinet, ut suam irOeren non portât. Gaâiub. , Comment, in Pers.f pag. 74.

Quelques-uns prétendent qu'il n'y a point dans les satires de Perse de dialogue proprement dit; mais que cet auteur, à la manière des stoïciens, se fait à lui-même des objections , et y répond.

SUR L£ DISCOURS. OXCV

et ainsi de suite. Le comble de la confusion , c'est lorsque les premiers interlocuteurs rq>arpissent , et continuent coibme s'ils n'avoient pas été interrompus.

Je n'in^sterai pas davantage sur cet. article) de crainte queLl'on ne m applique ce que Ion a dit d un ceVbain phi-: losophe : » Q^ il avoit des balances assez justes , tuais qu'il n'y pesoit que de la paille. »

'7 On me dira peut-épre qiie fai manqué de circonspection en m* expliquant d'une, façon trop libre sur un auteur que QuintiUen et Martial ont célébré, page Ixxxvj.] « Quoique Perse , dit Quintilien, n'ait laissé qu'um.seul liyre, il a mérité beau-» coup de vraie gloire [a). Plus }e considère ce passage, moins je le trouve conforme aux préceptes de ce fameux rhéteur. Songeoit-ily en s'ex primant ainsi , à cette gloire qui ne fait que s'accroître avec le temps , qû bien ik'étoit*<;é qu'une «lanière de parler , une louange de contemporaita , et telle que l'on en donne lorsque , pour n'entrer dans aucun détail y oo dit vaguement d'un Ouvragé qu'il fait beaucoup d'honnenir à celui qui l'a composé ? J'insisterois sur cette conjecture si je n'iivois égard qu'à ses règles de goût , et aux reproches qu'il fait si souvent à ceux qui ne vôuloient rien dire comme les autres ; à ceux qui ne croyoient avpir de l'esprit que lors^ qu'il en falloit beaucoup pour les. comprendre {b). Mais il faut avoir grand spin^ de dbtingUer elitre les préceptes et les jugemens : les preiKiiers peuvent ne venir q«e.de \f justesse et de la sagacité, au lieu que les seconds partenjt toujours des circonstances, du caractère, et surtout des liaisons.

Quintilien et plusieurs autres écrivains de son temps,

(a) Mullum et verœ gloriœ quamm uno libro Persius meruit, Quinct. , lib. X, cap. I.

(b) Tum demum ingeniosi scilicetj si ad irUBÎtigendos nos opus s'a ingenio. Quinct. , Proem, , lib. viij.

CXCviij NOTES

créditée; car je ne saurois me figurer que celui qui reprochoit à la philosophie d'avoir usurpé sur l'éloquence, n'ait pas senti qu'il étoit encore plus ridicule à la poésie d'affecter le langage du Portique. Ajoutez que la rivalité qui régnoit entre les épicuriens et les stoïciens ne pou voit manquer de rendre ceux-ci jaloux du grand poëte dont les premiers avoient lieu de se féliciter , et qu'ils voypient peut-être dans leur élève le r^val du sublime Lucrèce.

Dès lors le crédit de Perse s'expliqiie naturellenient ; les perdes philosophiques, qui l'entendoient à demi-mot, s 'ex: tasioient à chacun des vers qui rappeloient un article de leur doctrine favorite. On se fait illusion en pareil cas -, on ne juge point. à la rigueur une ébauche, une simple esquisse, surtout quand elle offre une foule de traits assez heureux pour •faire présumer le talent. D'ailleurs , la modestie de l'auteur, son peu de prétention et la brièveté de son ouvrage, dévoient inspirer de l'indulgence., dévoient persuader qu'il lui auroit été facile 4^ se. surpasser lui-même s'il avpit vécu plus long-temps.

Il est donc probable que Perse ne doit sa renommée qu'à la secte dont les opinions , tant débattues, n'ont point encore ipanqué. de défef|s^urs. S'il Vjenoit k perdre une partie de cette gloire jdont Quiptilifçn l'a gratifié sans .restriction , ce seroit moins p<>ui: ^voit été trop fidèle aux principes qu'il avoit adoptés dçins sa jeunesse , ^que.pour n'avoir pas su les mettre. en œuvre d'une manière plus s^tisfante.

Les partls^iis de ce ppëte s'autorisent encore de deux vers de Martial. Ce faiseur d'épigranimes dit à son ami que 1^ prolixité- fatigue et que la précision soutient ,r4m juvant; puis il ajou(^ qu^ .

Sœpius in libro niemoratur Persius uiio , Quamlevis in tota Marsus Amazonide.

Lib. IV , epigr. xxix.

Il y a loin d« ce passage à celui de Quintilien , car il ne

SUR LE Dr COUR S. CXCIX

signifie presque rien en faveur de Perse : tout Téloge , si c'en est un , se réduit à dire que son petit ouvrage foumissoit plus de vers à citer, que Timmense volume du poëte Marsus ; ce qui , par le sens même de Tépigramme , n'étoit qu'un médiocre avantage ; d'ailleurs l'exemption d'un défaut, dit Horace, ne suppose pas toujours les qualités qui lui sont opposées.

Brevis esse laboro ,

I Ohscurusjio ; sectantem lenia ; nervi

DeJleUmt animiqne.

DeÂrt.poet., v. a5<

Les deux vers de Martial ne formant qu'une simple comparaison ne sauroient servir à fixer le degré d'estime que luimême accordoit à Perse , considéré comme satirique ; et c'est là ce qu'il faudroit constater.

'* J'ai donné des raisons, et je suis prêt à me rétracter quand on m'aura prouvé qu'elles sont insuffisantes , page Ixxxvij.] Qu'on ne se figure pas néanmoins que j'aie, à l'exemple de quelques savans , formé le projet de supprimer le livre du vertueux élève de Cornutus [a) : je décrierois mon jugement beaucoup plus que sa mémoire. Quand je ne songe qu'à ses beaux vers , à ses grands sentimens , à quelques-uns de ses morceaux sublimes , et qui paroîtront toujours tels , pourvu qu'on les sépare de ce qui les précède et les suit , je me plais à croire que, s'il avoit joui ' d,' une plus longue vie, il auroit , comme Cicéron , retouché les productions de sa jeunesse , et même qu'il en auroit désavoué quelques-unes (b) ;

(a) Solus ad nos pervenit liber sex Satirarum, doctus et argutus, sed cum acerbis saUbus plenus, tum obscurus , ut propterea aliquibus abjiciendus esse \ideretiir. Fàbr., Bibl. lat,, tom. ii, pag. 64.

(b) M, TuUius non dubitavit aliquos jam éditas libres aliis postea sctiptis ipse damnare , sicut CatuUum atque LucuUuniy et hos ipsos de quibus modo sum loculus , artis rhetoricce, Quinct. , lib. m , cap. 4.

ce NOTES SUR LB DISCOURS.

OU plutôt lorsque je trouve chez lui l'esquisse d'un poëiue digne de sa secte et de sa gravité (à) , j'aime à croire que, renonçant à la satire, il auroit fait pour Zenon ce que fit Lucrèce pour Épicure, et qu'il seroit maintenant assis sur le Parnasse à côté de ce grand poëte. C'est accorder à Perse beaucoup plus que je ne lui refuse.

(a) J*ai préTenu , page Ixxv , que je me servirois de la traduction de M. Le Moonler.

« iDStruisez-vouSy malheureux ; des effets remontez aux caufes ; sachez ce que vous êtes , à quelle condition Tétre tous est donné , quel ordre vous est prescrit, à quel endroit vous devez mollement faire le tour de la borne , de quel point vous devez partir ; sachez jusqu'où doit aller l'amour de l'argent, ce qu'on peut licitement désirer, quelle est l'utilité d'un écu , quelle portion vous en devez à la patrie , à des parens chéris ; enfin sachez quel poste la Providence vous a donné , quel rang elle vous a marqué dans la nature humaine. «

Discite, 6 miseri, et causas cognoscite rerum > Quid sumus, aut quidnam ^icturi gignimur, ordo Quis datas, aut metœ qua mollis ^exus, et unde/ Quis modus argento; quid f as optare; quid asper UHle nummus habet; patriœ, carisque propinquis Quantum elargiri deceat, quem te Deum esse Jussit, et kumana qua parte locatus es in re.

Sat.iu,v. 66*

Page 1