SUR LE DISCOURS. CXCJ
Perse , sans égard à toutes des sottises et au ridicule de cet ordre contradictoire, se contente de dire qu'il est arrivé ui)e lettre couronnée de launers , et que cette lettre annonce la défaite des Germains ; que déjà Ton fait dans les temples les préparatifs du triomphe; que déjà l'impératrice Césonie y append les armes des vaincus ; qu'elle a loué et des manteaux de pourpre pour en revêtir les rois prisonniers, et des casaques jaunes pour les soldats captifs ; enfin qu'elle a loué des chariots et des Gaulois remarquables par leur grande taille (a) . On voit bien que Perse veut railler; mais Heinsius avoitil tort d'appeler de pareilles satires des satires édentées {b) ?
"4 Pourquoi recourir, comme Perse le fait si souvent, à des ironies triviales , et plus injurieuses que plaisantes ? page Ixxviij.] Quelque ridicule que soit un poëte, un stoïcien doit-il, après l'avoir appelé chauve, lui reprocher d'avoir un ventre en forme de cruche , un ventre d'un pied et demi de saillie (c) ? doit-il en faire parler un autre du nez , et dire qu'il sort de ses narines bégayantes des sons qui ont je ne sais quoi de rance (^?
(a) Misscf est a Ccesare laurus
Insignem ob cladem Gemtanas pubis , et ans Fngidus excutitur ciais ; ac jam postibus arma , Jam chlamydes regum, Jam lutea gausapa captis Essedaque , ingentesque locat Cœsorùa Rhenos,
Sat. VI, T. 43.
(b) Edentuhtm poema, Heins. , de Sat, Horai,
(c) Nugaiis, cum tibi, calve ,
Pinguis aqualiculus pwtenso sesquipede exset, Sat. I , V. 56.
Cependant Perse lui-même dit qu'il ne veut pas être lu par celui qui se plait à railler sur les sandales des Grecs, et qui cherche un loUche pour lui dire tu es louche :
Et lusco qui possit dicere : Lusce.
Sat. I, V. 127.
{d) Randiculum quiddam balba de nare locutus.
Sat. I , V. 33.
cxcij îvotEd
L'apostrophe à Janus , que le bec de la cicogne n'a , dit-il f jamais pincé par le dos , à qui on n'a jamais fait les corne» par derrière, et à qui on n'a jamais tiré une langue aussi longue que celle d'un chien de la Fouille mourant de soif [a) ; cette apostrophe est-elle dans le goût d'Horace ? Pour exprimer d'une manière ingénieuse que des vers sont énervés , Horace auroit-il dit qu'ils nagent sur les lèvres inondées de salive? auroit-il prolongé cette métaphore en ajoutant qu'Atys et la Ménade y sont à flot [b) ?
Voici une plaisanterie d'un autre .genre , et qui tient du sarcasme ; il s'agit de ces prières que les four))es adressoient secrètement aux dieux, de crainte que les hommes ne les entendissent. Celles , dit Perse , que vous employez pour séduire Jupiter, osez les adresser même à Staïus. O bon Jupiter ! s'écriera-t-il ; ô Jupiter ! Et Jupiter lui-même ne " s'écriera pas , ô Jupiter (c) ! Cela peut être fort piquant , mais j'avoue que je n'en sens pas le sel. Je conçois qu'un scélérat ignorant et brutal ait recours au maître des dieux avant de consommer le crime ; mais qu'un Jupiter s'atteste lui-même, qu'il s'anime à la vengeance, ^t cherche à réveiller
(a ) o Jane , a tergo quem nuUa ciconia pinsit > Nec manus auriculas imitata est mobilis alBas , Nec lingiue ; quantum sitiat canis Apula > tantum.
Sat. I , V. 58.
La preuve que ces vers sont de très -bon goût, disent quelques com^ mentateurs, c'est que saint Jérôme, écrivant à un moine, emploie aussi le bec de la cicogne\ les oreilles d'âne et la langue du chien , pour l'avertir qu'on le louoit en face, mais qu'en arrière on se moquoit de lui. . '
(h) Summa deïumbe salira
Hoc natat in labris ; et in udo est Mœnas et Atjrs.
Sat. I, v. 104.
(c) Die agedum Staïo. Proh Jupiter ! 6 bone , clamet , Jupiter / At sese non clamet Jupiter ipse ?
Sat. ir, V. aa.
SURLB DISCOURS. CXClij
sa justice assoupie, par des exclamations humaines, j'avoue (pie je n'y comprends rien. Quand je lis au contraire dans Sénèque : Quel est l'aveuglement de ceux qui n'oseroient déclarer aux hommes ce qu'ils disent aux dieux (a) ? Je comprends cela ) et je le retiens.
. *^ Un de ses moyens (de Perse) les plus familiers était de raHkr dans les autres ce qu'on apoit coutume de reprocher à ses pareils, pagelxxviij.] Pour moi, je ne pense qu'à lui lors* qu'il s'écrie : «Voilà donc pourquoi vous dépérissez? La science n'est donc rien pour vous si quelqu'un ne sait pas que vous êtes savant (b) ?» Je ne pense qu'à lui lorsque , pour dissimuler ses tr&vaux assidus, il fait ainsi parler un centurion en faveur de l'ignorance : « Ce que j'ai de science me suffit ; je n'ai point envie d'être un Arcésilas, ni de ressembler à ces tristes Soloni qui marchent la tête basse et les yeux fixés contre la terre , lorsque, méditant Jl^s rêveries de quelque ancien maniaque, on les entend sourdement murmurer entre leurs dents , ou qu'on les voit pesant des paroles sur leurs lèvres avancées (c), »
•* Je veux parler des interlocuteurs dont ^ (Verse) fait un
(a) Nimc quanta est dementia hominum ! TurpUsima 'vota deis insusurrant : si quis admoperit aurem, conticescent. Et quodscire hominem Holunt , deo uarranL Seaec , epist. x.
{b) En paUor senàtmque ? S mon* I usque ad&one
Scire tuum nihil est, nisi te scire hoc sciât alter.
Sat. I , T. 16.
(c) Hic atiquis de gerUe hircosa centurionttm
Dieat; Quod sapio , satis est mihii non ego euro
Esse quod Arcenlas , œrumnosique Solones,
Ohsdpo capite y et^figentes lumine terram /
Mummra cum secum , et rabiosa silentia roduiU,
Atque exporrecto truCinarUur ^verba labeUo
j£groU veUris méditantes somnia.
Sat. XII, T. 78.