‹ Satires de JuvénalChapitre 29 sur 30 · LES PARASITES · texte numérisé non relu

LES PARASITES

r AIRE consister le souverain bien à vivre aux dépens d'autrui; souffrir des affronts qu,e Sarmentus et le vil Galba * n'eussent point endurés , même à la table injurieuse de César 3 5 et m'assurer, Trébius, que ce genre de vie n'a rien qui te répugne : quand tu le jurerois, je ne t'en croirois pas. Peu de chose suffit pour vivre ; mais quand ce peu te manqueroit , n'est-il plus de ponts, plus de quais , où , mal vêtu , transi de froid ^ et dévorant du pain tel qu'on en jette aux chiens , tu ne puisses subsister plus décemment qu'à ces repas d'où tu sors couvert d'ignominie et presque à jeun? D'abord, persuade-toi bien qu'en te permettant de t'asseoir à sa table , un patron te croit assez payé de tes ahciens services. Le fruit de l'amitié des grands se borne à quelques repas. Ton monarque les compte; quoique rares, il te les fait valoir. Après t'avoir négligé pendant deux mois , s'avise-t-il de t'inviter, toi son client 4 , afin qu'il n'y ait point de place vide sur le troisième lit; te dit-il : Soupons ensemble, tes vœux son comblés : que voudrois-tu de plus ? C'en est assez pour que Trébius se réveille en sursaut, qu'il laisse là ses courroies ^, de crainte d'être prévenu par ses rivaux au lever du patron , quoique le jour luise à peine, et que le Boôtès pares^ seux traîne lentement son chariot glacé ^*

i6a SATIRA V. [^. ,3.3

QuALis cœna tamen? Vinum quod succida nolit Lana pati : de conviva Corybanta videbis.

Jurgia proludunt; sed mox et pocula torques Saucius , et rubra deterges vulnera mappa ; Inter vos quotîes libertorumque cohortem Pugna saguntina fervet commissa lagena.

Ipse capillato difTusum consule potat , Calcatamque tenet bellis socialibus uvam , Cardiaco nunquam cyathum missurus amico.

Cras bU)et Albanis aliquid de montibus , aut de Setinis, cujus patriaoi titulumque senectus Delevit multa veteris fuligine testae; Quale coronati Thrasea Helvidiusque bibebant Brutorum et Cassî natalibus. Ipse capaces Heliadum crustas, et ipœquales beryllo yirro teuet phialas ; tilA non committitur aurujn ; Yel y si quando datur , custos affiicus ibidem Qui numeret gemmas, unguesque observet acutos. Da veniam , prseclara illic laudatur iaspis.

Ham Virro , ut muiti , gemmas ad pocula transfert ^ A digitis, quas in yaginae fronte solebat Ponere zelotypo juvenis prselatus Hiarbae.

Tu beneventani sutoris nomen habentem Siccabis calicem nasorum quatuor, ac jam Quassatum, et rupto poscentem sulfura vitro.

Si stomachus domini fervet vinoque ciboque, Frigidior geticis petitur decoeta pruinis.

SATIRE V. i63

Quelle chère cependant! On vous donne d^un vin

qui ne seroit pas bon à dégraisser la laine 7 : de convives que vous étiez, vous voilà Gorybantes. Préludant par les injures, bientôt les coupes et les bouteilles sagontines * volent de toutes parts ; le sang ruisselle, et . les serviettes servent à l'étancher 9 : suite ordinaire des combats qui s'élèvent entre les parasites et la cohorte des affranchis. Le patron s'abreuve d'un vin pressuré sous nos anciens consuls ^^, ou du temps de la guerre sociale, dont il ne réchaufferoit pas d'un seul verre l'estomac délabré de son ami. Demain il boira du vin des coteaux d'Albe ou deSétines 'ï, conservé dans des vases tellement noircis de vétusté, qu'on n'y reconnoît plus ni le nom du pays ni la date du consulat ; des vins tels qu'en buvoient Helvidius et Thraséas '*, lorsque, couronnés de fleurs, ik célébroient la naissance de Brutus et de Cassius. Virron se sert d'une large coupe d'ambre, enrichie de pierreries. A toi, l'on ne te confie point de coupe d'or : si par hasard on t'en donne une , on a soin de mettre à tes côtés un gardien chargé d'en compter les diamans , et de suivre de l'œU tes ongles recourbés. N'en sois pas choqué, cette coupe est ornée . d'une pierre fameuse; car Virron, à l'exemple de ses pareils, transporte de ses bagues sur ses coupes les dia«» mans que portoit au pommeau de son épée ce jeune Troyen préféré par Didon au jaloux Hiarbe. Tu n'auras qu'une tasse à quatre becs ^^, et désignée par le nom d'un cordonnier de Bénévent; tasse fêlée, bonne à troquer contre des allumettes.

Si les alimens et le vin fermentent dans l'estomac du maître, on lui verse d'une eau frappée de glace, et plus

«64 SÀTIRA V. [^. so.]

Non eadem vobis poni modo vina quei'ebar; Vos aliam potatîs aquam : tibi pocula cursor Gaetulvis dabit , aut nigri manus ossea Mauri , Et cui per mediam nolis occurrere noctem, Clivosae veheris dum per monumenta Latinae.

Flos Asiœ ante ipsum, pretio majore paratus Quam fuit et Tullî census pugnacis , et Anci ; Et, ne te teneam , romanorum omnia regum Frivola. Quod quum ita sit, tu Gaetulum Ganymedem Respice , quum sities : nescît tôt millibus emptus Pauperibus miscere puer; sed forma, sed aetas Digna supercilio. Quando ad te pervenit ille? Quando vocatus adest calidae gelidœque minisler? Quippe indignatur veteri parère clienti , Quodque aliquid poscas , et quod se stante recumbas. Maxima quaeque domus servis est plena superbis. Ecce alius quanto porrexit murmure panem Vix fractum, solidœ jam mucida frusta farinae, Quae genuinum agitent, non admittentia morsum : Sed tener et niveus , mollique siligine factus , Servatur domino. Dextram cohibere mémento ; Salva sît artoptae reverentia : fînge tamen te Improbulum; superest illic qui ponere cogat.

Vin' tu consuetis, audax conviva, canistris Impleri, panisque tui novisse colorem?

Scilicet hoc fuerat, propter quod saepe relicta Gon juge, per montem adversum gelidasque cucurri

SATIRE V. i65

froide que les frimas des Gètes. Je vous plaignois à rinstant de ne pas boire du même vin : vous buvez encore d une eau différente, et vous la recevez d'un piéton de Gétulie, ou de la main décharnée d'un noir Africain qu'on ne voudroit pas rencontrer pendant la nuit près des tombeaux qui bordent la voie Latine. Virron est servi par un esclave la fleur des esclaves d*Asie. Lesi revenus d'Ancus , ceux du belliqueux Tullus , enfin tpus; les vases d'argile des autres rois de Rome, n'auroien^ pas suffi pour en faire l'emplette. Souviens-toi donc, lorsque la soif te pressera , de t'adresser à ton Ganymède gétulien : cet esclave qui coûta tant de sesterces , ne sait pas servir un pauvre; sa jeunesse et sa beauté le rendent dédaigneux^ Quand cet enfant s'est-il seulement approché de toi? quand celui qui verse aux convives l'eau froide et l'eau chaude ^^ est-il venu, lorsque tu Vappelois ? c'est qu'il rougiroit d'obéir, fut-ce au client le plus ancien ; c'est qu'il est indigné de tes demandes importunes, et de ce que tu es assis tandis qu'il est debout. Les maisons des riches ne sont remplies que d'esclaves insolens. N'en voilà-t-il pas un autre qui te jette en murmurant un morceau de paiii, ou plutôt dq farine moisie, et tellement compacte que tu ne saurois l'entamer sans t'ébranler les dents? Mais le pain tendre et blanc comme la neige, le pain formé de^a fleur du froment le plus pur, est réservé pour la bouche du maître. N'oublie pas de contenir tes tnains et de respecter cette croûte dorée ^^ : feins seulement d'y toucher; quelqu'un est là qui te fera lâcher prise. — Convive audacieux, ne saurois-tu te remplir de ton pain ordinaire, et le reconnoître à sa couleur ? — Voilà donc pourquoi, délaissant mon épouse long-temps avant

i66 SATIRA V. i^, ^.^^

Esquiltâs , fremeret sœva quum grandine vernus Jupiter et multo stillaret paenula nimbo !

Adspice quam longo distendat pectore lancem, Quae fertur domino, squilla; et quibus undique septa . Asparagis, qua despiciat convivia cauda, Quum yenit excelsi manibus sublata ministri, Sed tibi dimidio constrictus cammarus ovo Ponitur, exigua feralis cœna patella.

Ipse Venafrano piscem perfundit; at hic qui Pallidus affertur miserotibi caulis, olebit Latemam : illud enim vestris datur alveolis , quod Canna Mieipsarum prora subvexit acuta; Propter quod Romae cum Boçchare nemo lavatur, Quod tutos etiam fjicit a serpentibus atris.

MuUus erit domino quem misit Corsica, vel quem Taurominitanae rupes ; quando omne peractum est Et jam defecit nostrum mare, dum gula saevit Retibus assiduis penitus scrutante macello Proxima, nec patitur Tyrrhenum crescere piscem. Instruit ergo focum provincia , sumitur illinc Quod captator emat Lenas, Aurélia vendat.

Yirroni murœna datur, quœ maxima venit Gurgite de siculo : nam dum se conttnet Auster, Dum sedet, ^t siccat madidas in carcere pennas^ Contemnunt mediam temeraria lina Charybdim , Vos anguilla manet longae cognata colubrse , Aut glacie adspersus maculis Tiberinus, et ipse

SATIRE V. r«7

laurore, j affrontai tant de fois la grêle, la pluie, et, percé jusqu'aux os, je gravis en trébuchant 1^ froides

Esquilies '^ !

Considère ce poisson apporté fastueusement et posé en face de Virron : vois comme il remplit un immense bassin, de quelles asperges il est couronné , comme sa queue semble narguer les convives i7. Mais on ne te glisse à toi, sur un plat mesquin, qu'un misérable coquillage farci avec la moitié d'un cèuf , offrande usitée pour les morts ^'^, Le patron arrose son poisson avec de l'huile de Vénafre '9 ; le chou fané que l'on vous sert sentira la lampe ; car l'huile versée dans vos alvéoles fut transportée d'Afrique sur des vaisseaux libyens; elle est si forte qu'elle garaiitiroit de l'approche des ser* pens : c'est pourquoi personne ici ne se baigne avec un Africain. Le maître mangera d'un rouget de Corse ou dfe Sicile , puisqu'il seroit inutile d'en attendre des parages voisins depuis que les pêcheurs, animés par la voracité des riches, ne cessent d'y jeter leurs filets jusque dans les moindres détroits , et ne laissent plus le temps aux poissons de grossir. Aussi les côtes étrangères fournissent-elles à nos marchés lés^exceUens morceaux que l'intrigant Lénas achète pour Aurélie qui les revend. On sert à Virron Tune des plus belles lamproies sorties des gouffres sicihens ; car dès que le vent du midi se calme, qu'assis dans sa caverne il laisse sécher ses ailes, le pêcheur téméraire va lancer son filet au centre deCharybde. Quant à vous, n'attendez qu'une anguille parente de la couleuvre, ou quelque sale poisson marqueté par la glace, et surpris sur les rives du Tibre dont il étoit le fidèle habitant; hideux animal >

i68 SATIRA V. [ t. 104. ^

y émula riparum, pinguis torrente cloaca , Et solidus mediae cryptam penetrare Suburr8B.

Ipsi pauca velim, facilem si praebeat aurem.

Nemo petit modicis quae mittebantur amicis A Seneca, quœ Piso bonus, quœ Cotta solebat Largiri : namque et titulis et fascibus olim Major habebatur donandi gloria : solum Poscimus, ut cœnes civiliter. Hoc face, et esto, Esto, ut nunc multi, dives tibi, pauper amicis.

Anseris ante ipsum magni jecur, anseribus par Altills , et flavi dignus ferro Meleagri Fumât aper. Post huic radentur tubera, si ver Tune erit, et facient optata tonitrua cœnas.

Majores. Tibi habe frumentum , AUedius inquit ,, O Libye; disjunge boves, dum tubera mittas.

STRUCTOREM^interea, ne qua indignatio desit,, Saltantem spectes , et chironomonta volanti Cultello j^donec peragat dictata magistri Omnia. Nec minimo sane discrimine refert , Quo gestu lepores, et quo gallina secetur!

DucERis planta, velut ictus ^ Hercule Cacus , Et ponere foris, si quid tentaveris unquam Hiscere, tanquàm habeas tria nomina.Quando propinat

SATIRE Va 169

engraissé des ordures d'un cloaque, le long duquel il avoit coutunoe de remonter jusqu'au quartier de Suburre.

J AUROis deux mots à dire à Virron j s'il daignoit m'écouter. On n'exige point de toi des présens tels qu'en faisoient à leurs moindres amis un Sénèque , un Cotta , et Pison le bienfaisant : la gloire de donner l'emportoit alors sur les titres et les faisceaux. Nous te demandons seulement un peu de bienséance à l'égard de tes con^vives ^^. Profite de cet avis , et sois , comme tant d'autres, sois riche pour toi, pauvre pour tes amis.

On met en face de Virron le foie d'une oie grasse , un chapon aussi gros qu'une oie , et un sanglier digne des traits du beau Méléagre. Viennent ensuite les truffes, soigneusement raclées ^% si l'on est au printemps , si le tonnerre, invoqué pour les mûrir, a permis d'en composer un nouveau plat. Libye, dételle tes bœufs 2», s'écrioit Allédius , et garde tes moissons, pourvu que tu nous envoies des truffes.

Regarde, pour surcroît d'indignation, et l'agilité de celui qui met sur la table , et l'adresse avec laquelle cet écuyer tranchant ^^, armé d'un coutelas , exécute ra-^ pidement jusqu'aux moindres leçons de son maître. Certes , il importe beaucoup comment on doit s'y prendre pour découper le lièvre et le poulet !

Garde-toi de risquer un seul mot, comme si tu avois trois noms ^^ : ou bien, tel que Cacus terrassé par Hercule, tu seras traîné par les pieds hors du logis ^

170 SATIRA V. [y. „7. I

Virro tibi^ sumitque tuis contacta labellis Pocula? quis vestrunt temerarius usque adeo, quîs Perditus , ut dicat régi , Bibe? Plurima sunt quae ' Non audent homines pertusa dicere laena.

Quadraginta tibi si quis deus , aut similis dis Et mélior f atis donaret homuncio , quantus Ex nihilo fieres! quantus Virronis amicus!

Da Trebio, pone ad Trebium; vis, frater, ab istis ïlibus? O nummi, vobis hune praestat honorem ! Vos estis iPRATER. Dominus tamen, et domini rex Si vis tu fieri , nullus tibi parvulus aula LusERiT iEwEAS, nec filia dulcior illo.

Jucundum et carum sterilis facit uxor amicum. Sed tua nune Mycale pariât lieet , et pueros très In gremium patris fundat simul , ipse loquaci Gaudebit nido : viridem thoraca jubebit Afferri, minimasque nuces, assemque rogatum.

Ad mensam quoties parasitus venerit infans.

ViLiBUs ancipites fungi ponentur amicis , Boletus domino , sed qualem Claudius edit Ante illum uxoris , post quem nil amplius edit. Virro sibi et reliquis Virronibus illa jubebit Poma dari , quorum solo pascaris odore ; Qualia perpetuus Phœacum autumnus habebat, Credere quœ possis surrepta sororibu3 afris : Tu scabie frueris mali, quod in aggere rodit,

Quand Virron daigna-t*il te présenter sa coupe ou recevoir la tienne ? Qui de vous seroit assez téméraire > assez imprudent pour lui dire : Mon patron veut-il boire? Que de paroles étouffées sous un mauvais habit!. Mais si quelque dieu, ou quelque parvenu 2^, pour toi semblable aux dieux , et plus favorable que le destin , te comptoit quatre cent mille sesterces; de rien, quel homme tu deviendrois I que tu serois cher à Virron ! — Servez Trébius , versez à Trébius : frsrë , voulezvous de ce plat ^^? — Plutus, ce n'est qu'à toi qu'il rend hommage : toi seul es son véritable prière ^?. Cependant, si tu veux devenir le maître de ton roi ,

qu'on ne voie POINÏ FOLATRER DANS TA COUR UN PETIT

Enée ^^ , OU une fille encore plus chère à tes yeux paternels. Rien ne rend Ai ami plus intéressant qu'une épouse stérile. ♦Mais quand la tienne verseroit d'une seule couche trois enfans dans ton sein, il.paroîtroi^ encore s'amuser de leur jargon. Toutes les fois que cesT parasites naissans le viendroient voir à table : Qu'on leur donne , diroit-il , une casaque verte , des noisettes, et quelques pièces de monnaie.

Les mousserons suspects seront servis aux cliens subalternes , les champignons au maître ; mais de tels qu'ep mangeoit Claude *9. avant celui qu'il reçut de son épouse, après lequel il ne mangea plus rien. Virron se fait apporter , ainsi qu'aux Virrons ses confrères , des fruits dont vous n'aurez que le parfum , des fruits tels qu'en produiroient les jardins d'Alcinoûs , où régnoit un éternel automne , tels enfin qu'on les croiroit dérobés aux Hespérides. Pour toi , tu seras réduit

17a 3ATIRA V. [ V. i53. ]

Qui tegitur parma et galea , metuensque flagelli Discit ab hirsuto jaculum torquere Capella.

FoRsiTAN impensae Virronem parcere credas :

Hoc agit, ut doleas. Nam quae comœdia! mimus Quis melior plorante gula? Ergo omnia fiunt, Si nescis, ut per lacrymas effundere bilem Cogaris, pressoque diu stridere molari.

Tu tibi liber homo , et régis conviva videris : Captum te nidore suae putat ille culinae :

Nec maie conjectat. Quis eiAn tam nudus, ut illum Bis ferat, etruscum puero si contigit rfurum, Vel nodus tantum, et signum de paupere loro?

Spes bene cœnandi vos decipit : ecce dabit jai» 41 Semesum leporem, atque aliquid de clunibus apri; Ad nos jam veniet minor altilis : inde parato Intactoque omnes, et stricto pane tacetis.

Ille sapit , qui te sic utitur. Omnia ferre Si potes, ut debes, pulsandum vertice raso Praebebis quandoque caput, nec dura timebis Flagra pati, his epulis et tali dignus amico.

à croquer quelques méchantes pommes , comme un soldat novice qui, le casque en tête, le. bouclier au poing, tremble dans nos camps à l'aspect des lanières , lorsqu'il apprend d'un farouche centurion à lancer le javelot 3o.

Vous croyez peut-être que Virron n*en use ainsi que par économie : il n'a dessein que de vous affliger. Quelle comédie pour lui! Les contorsions. d'un mime ^^ valent-elles la grimace avide d'un parasite en pleurs ? Sache donc , si tu l'ignores , qu'il n'a d'autre but que d'arracher de tes yeux des larmes de désespoir ; que d'entendre murmurer le dépit et la rage entre tes dents serrées. Tu te crois un personnage libre et le convive de ton patron ; mais il sait que tu n'es attiré que par l'odeur de sa cuisine, et ne se trompe pas. Seroit-il en effet un homme assez dénué de tout , s'il naquit dans une classe honnête, ne fût-ce que le fils d'un affranchi ^^ , pour essuyer deux fois de telles indignités ? Je vois ce qui vous tient. — Il nous fera passer cette moitié de lièvre et ces filets de sanglier ; ces débris de poulets ne sauroient nous échapper, — Et vous réservez, sans rien dire, votre pain tout entier. Que Virron est sage de vous traiter ainsi ! Puisque vous avez la bassesse de souffrir ces affronts trop mérités, on vous verra bientôt livrer aux soufflets votre tête rasée, vos épaules aux lanières, vils esclaves dignes de tels festins et d'un pateil ami.

' Argument. Le but de cette satire est d*iDspirer le dégoût et l'aversion que tout homme sensible et honnête doit naturellement ressentir pour le mëder de |>arasite. Si les malheureux qui l'exercent, dit l'auteur, sont méprisables, les riches qui se plaisent à les maltraiter, à les avilir, ue le sont pas moins.

* Sarmentus et le vil Galba , etc. , v. 3.] L'un fut bouffon d'Auguste, l'autre de Tibère. Horace a parlé du premier,

JYunc mihipaucis,

Sarmenti scurrœpugnas Atessigue cicerri ^ Musa a>eiim referas , etc.

et Martial du second :

Qui Galbant salibus tuis, etipsum Posses vineere Tectium CabaUum,

^ Même à la table injurieuse de César y v. 4*] Juvénal donne à cette table l'éphitète ^iniquas, inégale, pour marquer que les conditions n'y étoient pas égales, ni les mets communs à tout le monde. Je n'ai pas pu trouver d'autre mot cj^ injurieuse, pour exprimer l'inégalité des conditions, et les préférences qu elles entraînoient.

* S'açise-t-il de t' inviter , toi, son client, etc., v. i6.] L'esprit de l'institution du clientage dégénéra vers la fin de la république. Avant ce temps le patron assistoit le client dans ses besoins, et le client donnoit son suffrage au patron quand il briguoit quelque magistrature ou pour lui-même

OU pour ses amis. Les cliens dévoient respecter leur patron , et le patron, de son côté, devoit à ses cliens sa protection et son secours. Ce droit de patronage fut institué par Roraulus , pour réunir les riches et les pauvres, de façon que les uns fussent exempts de mépris , et les autres à couvert de l'envie. Mais la condition des cliens devint peu à peu une espèce d'esclavage. Voyez sur les lits des Romains , satire i, note 36.

^ Et laisse la ses courroies, etc, , v. 20.] Ligulœ étoient des courroies qui retenoient les souliers. Il y en avoit quatre qui se replioient l'une sur l'autre, et que l'on attachoit vers le milieu de la jambe.

^ Et que le Boôtès paresseux traîne lentement son chariot glacé y V. a3.] Le Boôtès est une constellation voisine du pôle arctique, et située près d'une autre constellation qu'on appelle le Chariot, de manière qu'on s'est figuré qu'elle hatoit les bœufs que Ton supposoit attelés à ce chariot. De là lui vient le nom grec de Boôtès , qui signifie bouvier. L'auteur donne Tépithète de paresseuse à cette constellation, parce que, décrivant un cercle plus petit à mesure qu'elle s'approche du pôle, elle paroît se mouvoir plus lentement.

7 D*un vin qui ne seroit pas bon à dégraisser la laine, v. 24.] Lorsque les Romains se proposoient de teindre de la laine en couleur de pourpre, ils lalavoient dans du vin immédiatement après qu'elle avoit été tondue. Nous disons , en parlant de mauvais vin, qu'il n'^st pas bon à lavei: les pieds des chevaux : il peut se faire que Juvénal n'ait aussi, dans cet endroit, employé qu'une manière de parler proverbiale, relative non à la laine , mais seulement aux brebis. Tonsas récentes , dit Varron , eodem die perungunt vino et oleo , etc. De Re rustica , lib. ii , cap. 2.

^ £e les bouteilles sagontines , etc., v. 29.] $agonte, ville d'£spagiie, étoit renommée par ses vases de terre: Pline ( liv. XXXV, chap. la) parle de 'ces vases; et Ton trouve dans Martial : Saguntlni calices et Saguntini figulii

9 Le sang ruisselle y et les serviettes servent à Vétancher ^ V. 27.] Les Romains nommoient une serviette mappa; mantile étoit la nappe. Long- temps après le siècle d'Auguste, ce n'étoit point encore la mode que l'on fournît des serviettes aux convives ; ils en apportoieut dé chez eux.

« Personne , dit Martial , n'avoit apporté de serviette , dans « la crainte qu'on ne la lui volât. Que fit Hermo|;ène? il em- « porta la nappe. »

jdUulerat mappam nemo, dum furta timeritur .* Mantile e mensa sustulit Bermogenes.

'° Le patron s* abreuve (Tun vin pressuré sous nos anùiens consuls y etc. , v. 3o.] Les Roipains laissoient fermenter leur vin pendant un ou deux ans dans des tonneaux; ensuite ils le soutiroient dans de grandes jarres , vernissées en-dedans avec de la poix fondue. On marquoit sur le dehors de la cruche le nom du vignoble et celui du consulat sous lequel le vin avoit été fait. Ce soutirage s'appeloit diffusio vinorum. Ils avoient deux sortes de vaisseaux employés à cet usage ; l'un se nommoit amphore et l'autre cade. L'amphore étoit de forme carrée ou cubique, à deux anses, et contenoit deux urnes, environ quatre-vingts pintes de liqueur : ce vaisseau se terminoit par un col étroit qu'on bouchoit avec de la poix ou de plâtre, pour empêcher le vin de Vé venter; c'est ce que nous apprennent ces mots de Pétrone : Ampkorœ vitreœ diligenter gypsatœ allatœ sunt, quorum in cervicibus pUtacia erantaffixuy cum hoc titulo.

' Falernum Opimianum annorum centum.

SUR LA SATIH,E V. I77

« On apporta de grosses bouteilles de verre bien bouchéefs , « an haut desquelles étoient attachés des écriteaux qui conte- « noient ces paroles : ^in de Falerhe de cent feuilles , SQUi le « consulat d*Opiniius.^> Le cade , • c«€/a^ , a voit à peu près la figure d'une pomme de pin : c'étoit une espèce de tonneau qui contenoit moitié plus que l'amphore. Oh botichôit bien ces deux vaisseaux, et on les mettoit dans une chambre haute, exposée au midi. Cette chambre s'appeloit horreum vinarium, apotheca vinaria, le Cellier du vin. Comme ce fut depuis le consulat de Xf» Opimius que les Romains se plurent à boire des vins vieux , il fallut multiplier les celliers dans tous les quartiers de -B-ome, pour y mettre les vins en garde et à demeure. Pétrone parle de vin de cent feuilles; mais Pline dit qu'on en bu voit de près de deux cents ans, qui, par In vieillesse, avoit acquis la consistance du miel : Adhiœ vina ducentis fere annis jam in speciem redacta mellis ^dsperi ; eterdm hœc natura vini in vetustate est (lib. xivy cap. 4)- Hs' délayoient ce vin avec de l'eau chaude poui* lé rendre lipide , et ensuite le passoient parla chausse; c'est ce qui Se nommoit saccatio vinorum.

" Demain il boira du vin des coteaux d*Albe ou de Sétines , etc., v. 33.] Les Romains tiroient leurs meilleurs vins de la Campanie, aujourd'hui la Terre de Labour, province du royaume de Naples. Les autres vins d'Italie n'approchoient point de la bonté de ces derniers. Cependant ceux d'Albe, de Sétines, de Gaurano, de Faustiniatium. et de Sorrento, étoient foi^ recherchés du temps de Pline. Martial (liv. x, épigr. 74) appelle le vin de Sétinès, delkatam uvam Setini clipt.

" ÙeMdius et Thraséas , etc. , v. 36.] Tous deux d'une vertu digne des premiers temps delà république, et grands partisans de la liberté. Néron fit mourir Thraséas Pœtus , et condamna son gendre Helvidius à l'exil.

*^ Tu n'auras qu'une tasse à quatre becs, etc. y v. 47.] Martial ( liv. xiv , épigr. 69 ) parle de ces espèces de coupes ou tasses dont Vatioius , cordonnier de Bénévent, avoit été l'inventeur , et qui portoient son nom :

nUa sutoris ealieem monumenta Fatini Aceipe,- sed nasus longior iUe fuit,

'* Celui qui verse aux corwwes Veau froide et l'eau chaude , etc., v. 63.] Quoique les esclaves, à Rome, fussent tous de même condition, on les dbtinguoit cependant par difFérens titres, dont Ténumération seroit ici trop longue : on leur donnoit des noms relatifs à leurs emplois. Les échansons, ceux qui versoipnt à boire, s'appeloient pocillabres, ad cyathos, et ministratorios. On peut voir dans Juste Lipse (Elect,, liv. i, diap. 4) que les anciens aimoient beaucoup Teau chaude, et qu'ils n'en faisoient pas moins d'usage que de la froide, comme on le remarque dans ce vers de Martial :

Frigida nondesU, non deerit calda petenti.

'* Et de respecter cette croûte dorée, v. 7a.] M. Dusaulx a traduit comme s'il y avoit artoptœ ; mais tous les manuscrits sans exception portent artocopL La leçon artoptœ est nouvelle; elle appartient à Heiminius, et je ne vois pas la raison de ce changement. Il explique artopta un pain tendre , mollet, dont la croûte est polie, ce qui fait une répétition de la même idée exprimée deux vers plus haut. Nous entendons, d'après les anciennes gloses, Artocopus, formé de tlfriç^panis ,pain , et de xùwùÇy labor, traçail, un homme qui travaille le pain , un boulanger, ou plutôt l'esclave qui , chea les Romains , étoit préposé à la distribution du pain. Dans ce sens artocopus seroit formé de «oVrivy rotitfriv, ifrêxù^ùç, qui coupe leptUn. C'est à ce dernier que je m'arrête. ( Note de l'Éditeur.)

"^ Je gravis y en trébuchant , lesffvides EsquiUes y v. 77.] Le mont Ësquiiîn est une des sept collines de l'ancienne Rome; c'est aujourd'hui le quartier de la montagne de Sainte-Marie- Majeure.

'7 Comme sa queue semble narguer les convives y v. 82.] Ici convivia est pour convivas, Juvénal a dit (satire 11, vers 119) ingens cœna sedet , pour désigner un grand nombre de convives : d'ailleurs , on voit qu'il s'agit plutôt ici de la satire des hommes que de celle des plats.

'* Offrande usitée pour les morts ^ v. 85.] L'usage de mettre la nourriture sur les sépulcres des morts est de la plus haute antiquité : il a voit, lieu chez les Grecs, chez les Romains, et dans presque tout l'Orient. On le voit encore aujourd'hui pratiqué dans la Syrie, la Babylonie et la Chine. Chez les anciens on distinguoit deux sortes de repas en l'honneur des défunts; les uns se faisoient dans la maison du mort , au retour du convoi , entre ses parens et ses amis ; les autres étoient servis sur les tombeaiix pour les âmes errantes.

'9 Le patron arrose son poisson avec de V huile de Vénafre , V. 86.] Vénafre, ville d'Italie sur le Vultume : on la nomme aujourd'hui Fenafro. Elle étoit anciennement célèbre par la bonté de son huile d'olives. Horace en parle (livre 11, ode vi) ; Pline ( liv. xv , chap. 2) , après avoir dit que l'Italie l'emporte sur tout le reste du monde , ajoute que l'huile de Vénafre l'emporte sur celle du reste de l'Italie. Les Romains , pour dire de l'huile excellente, disoient simplement Venafrum.

"* Nous te demandons seulement un peu de bienséance à l'égard de tes convives y v. lia.] Pline le Jeune ( liv. 11 , lettre vi) raconte de quelle manière un homme riche chez lequel il

l8o NOTES

avoit soupe, traitoit ses convives. « Il y avoit, dit-il, trois sortes de vins dans de petites bouteilles différentes, non pas pour en laisser le choix, mais pour Tôter. Le premier étoit pour la bouche du maître de la maison , et pour nous qui étions aux premières places; le second pour les amis du second rang (car il aime par étage) ; le dernier pour ses affranchis et pour les nôtres. Quelqu'un qui se trouva près de moi me demanda si j*approuvois l'ordonnance de ce repas : je lui répondis que non. n £t comment donc en usezvous ? dit-il. — Je fais servir également tout le monde ; car je rassemble mes amis pour les régaler , non pour les offenser par des distinctions odieuses. La différence du service ne distingue point ceux que ma table égale. — Quoi! reprit-il, traitez-vous de même les affranchis ? — Pourquoi non ? Dans ce çioment je ne vois poiqt en eux d'affranchis; je n'y vois plus que des convives. — Cela vous coûte beaucoup? ajouta-t-il. — Point du tout. — Quel secret avez-vous dpnc ? — Quel secret ? c'est que dans ces occasions je ne fais pas servir de mon vin , mais du vin de mes affranchis. » Traduction de Saci.

Pline, quoi qu'il en dise, n'en usoit pas trop honnêtement avec ses convives : pour éviter une grossièreté il tomboit dans un excès non moins insupportable. •

Quant à la bienséance recommandée par Juvénal , pn peut dire qu'elle maintient l'habitude des bonnes mœurs. Les mœurs en effet ont leurs formes comme les lois, et le mépris des formes détruit insensiblement tous les liens qui unissent les hommes.

^' Viennent ensuite les truffes soigneusement raclées , etc. y V. II 6.] On lit dans toHites les éditions : Post hune raduntur tuhera. J'ai suivi la correction de N. Heiusius , qui me paroît plus latine et plus satirique : Post hune raduntar y etc., c'est-à-dire à Virron;car les affranchis s'en passeront.

SUR LA SATIRE Y. l8l

** Libye, dételle tes bœufs, etc., v. 119.] Les Romains tirèrent presque tous, leurs blés d'Afrique quand ils eurent fait la conquête des principaux royaumes qui la composent : c*est pourquoi elle fut appelée la mère nourrice de Rome et de ritalie. .

'*' Cet écuyer tranchant, v. 121.] M. Dusaulx ne fait de Structorem et de Chironomonta qu'un seul personnage. Il paroît cependant que ce sont deux individus bien distincts, et dont les fonctions sont différentes. Structor, de struere , dresser, est celui qui dispose les tables , place les plats , et qui le fait, saltans , non pas tout-à-fait en dansant, mais avec des mouvemens mesurés et réglés par Fart du pantomime. Chironomon , de j^tt^ , main , et de vtf^ùç , loi, est celui qui , le couteau en main, coupe, d'après de.certaines lois, et avec une adresse et une célérité parfaites , les viandes po\*r les servir aux convives : celui-ci est vraiment récuyer trai^chant. ' [Note de l'Éditeur.)

*^ Comme si tu avois trois noms , v. 127.] Les Romains de distinction avoient plusieurs noms , ordinairement trois , et quelquefois quatre. Le premier étoit le prénom , qui servoit à distinguer chaque personne ; le second étoit le nom propre , qui désignoit la race d'où l'on sortoit; le troisième étoit le surnom , qui marquoit la famille dont on étoit ; enfin le quatrième étoit un autre surnom qui se donnoit, ou à cause de l'adoption , ou pour quelque grande action , ou même pour quelque défaut.

Dans ce vers :

Tanquam habeas tria nomina >

Rigauk et Graevii^s soutiennent qu'il faut diiie quanqffam au lieu de tcmquam. Je ne vois pas qu'il y ait rien à changer. Les noms en imposoient beaucoup à Rome , même après l'extinction de la république , et Juvénal le fait sentir dans plusieurs auties circonstances.

l8a NOTES

** Si quelque dieu ou quelque parvenu ^ etc. , v. i33.] La virgule mise avant homuncio détruit le sens , mise après elle le rétablit. Jouvenci et plusieurs autres éditeurs modernes ont suivi sur ce vers la pernicieuse ponctuation de I.ubin, qui n'est en général bon à suivre que lorsqu'il suit ceux qui l'ont précédé. Que Ton me pardonne si je me venge ici des mauvaises leçons que j'ai adoptées dans ma première édition , sur la foi de ce commentateur sans goût et sans critique , quoique très-instruit à plusieurs égards.

*^ FaèaE, voulez-vous de ce plat? v. i35.] Fis ^ Frater, ab ipsis ilibus ? Servius cite ainsi ce vers dans son commentaire sur l'Enéide, page 47^ de l'édition de R. Etienne. Saumaise, dans ses notes sxxv Y Histoire d' Auguste , page 287, cite ab imis ilibus. Je ne sais où il a pris cette leçon : Tune et l'autre ne valent rien. Il faut ici un pronom démonstratif: Voulez-vous de ceci? en le mqntrant. L'édition de Junte porte ab illis; celles de Cambridge et de Baskerville, ab istis, ce qui est la véritable leçon, llia étoient des intestins farcis , et répondoient à ce que nous appelons des saucisses , ou à quelque chose de semblable. Servius dit que ce mets étoit fort recherché.

*7 Toi seul es son véritable frère, etc. y v. i37.] Markland a prouvé qu'il étoit plus élégant d'écrire \c\frater que fratres,

** Qu'on ne voie point folâtrer dans ta cour un petit Énée, etc, , v. i38.] Ce vers en parodie un autre de l'Enéide, liv. IV, V. 328.

*9 Mais de tels qu'en mangeoit Claude ^ etc, v. i47- Claude, cinquième empereur romain , aimoit beaucoup les champignons. Agrippine lui en servit un qu'elle avoit empoisonné.

^** Lorsqu'il apprend d'un farouche centurion à lancer le

SUR LA SATltlE V. l83

japelot, V. i55.] Ceux qui écrivent ah hirsuta capella prétendent qu'il s'agit ici d'une chèvre. Ceux qui écrivent ab hirsuto l'entendent , comme moi , d'un centurion appelé Capella. Pour se conformer à la première leçon , voici comment il faudroit traduire : «Pour toi, tu n'auras que de méchantes pommes , telles qu'en ronge ce singe que l'on proxnène sur le rempart, monté sur une chèvre, couvert d'un casque et d'un bouclier, et à qui l'on enseigne, à coups de fouet , à lancer le javelot. » Voyez les commentateurs cités par Henninius, et surtout la note de Clavérius, page 91a. * J'ajoute ici l'explication donnée par un ancien commentateur, P. F. Omolloy ( Omnibonus) , tirée d'un manuscrit de Boulogne , du quinzième siècle , sous le n® 1 10. Il lit ab fdrsuta capella. Les tentures des navires et les tentes des soldats étoient recouvertes de peaux de bouc dont on conservoit les poils. On choisissoit de préférence cette matière, parce qu'elle garantit également du feu et de l'eau, Il est certain que les Romains faisoient un grand usage de peaux de boucs ou de chèvres dans leurs campemens. Or, discit torquere jaculum ab hirsuta capella ne signifie pas autre chose que : // apprend à lancer de Ventrée de sa tente ( e tentorio ) un javelot vers un but quelconque.» C'est au lecteur à juger du mérite de cette explication. ( Note de l'Éditeur.)

^' Les contorsions d^un mime, etc., v. i57.) Mime vient d'un mot grec qui signifie imiter; c'est un nom commun à une certaine poésie dramatique, aux auteurs qui la composoient , et aux acteurs qui la jouoient. Les Grecs eurent des mimes décentes et des mimes obscènes. Les mimes des Romains formoient la quatrième espèce de 'leurs comédies. Les acteurs s'y distinguoient par une imitation licencieuse des mœurs du temps, comme on le voit^ar ce vers d'Ovide :

Seribere si fus est imitantes turpia mimos.

Ils y jouoient sans chaussure , ce qui faisoit quelquefois

l84 NOTES SUR LA SATIRE V.

nommer cette comédie déchaussée y au lieu que dans les trois autres les acteurs chaussoient le brodequin. Aux funérailles il y avoit un archimime qui devançoit le cercueil , et peîgnoit par ses gestes les actions et les mœurs du défunt.

^» S^il naquit dans une classe honnête , ne fût-ce que le fils d^un affranchi y etc. , v. 164.] Par etruscum 'aurum Juvénal entend la bulle d'or que Tullus Hostilius fit porter aux enfans de condition libre , après qu'il eut vaincu les Étrusques. Mais il y avoit une autre bulle réservée aux affranchis : on l'appeloit bulla scortea. Plutarchus , Fita RomulL

Un affranchi étoit originairement un esclave à qui son maître avoit accordé la liberté, et qu'il avoit fait agréger au noinbre des citoyens. On l'appeloit libertus ou libertinus. Le mot libertus étoit relatif au patron; on disoit libertus Ciceronis , affranchi de Cicéron. Libertinus exprimoit la condition : homo libertinus , un homme de condition affranchie. Les affranchis avoient la tête rasée, et portoient une espèce de bonnet on chapeau qui étoit la marque de la liberté. Quoique les esclaves, par leur affranchissement, devinssent citoyens romains , ils n'étoient admis , comme ceux qui étoient nés libres, et que l'on appeloit ingénu i , ni parmi les chevaliers , ni parmi les sénateurs , quelque bien qu'ils eussent. Ils n'étoient associés qu'aux privilèges dont jouissoient les derniers citoyens; aussi n^avoient-ils place que dans les tribus de la ville qui étoient les moins considérées.

Page 1