I.A VOIX SOUTERRAIiNE
Oui, tu touches le seuil de ce temple superbe, Les amours de Diane et son plus bel honneur; Et nous le signalons à ton bras destructeur,
Comme le chien couché dans Therbe Signale la perdrix aux flèches du chasseur.
ÉROSTRATE
Achevez, achevez ! Ah ! que voulez-vous dire?
LA VOIX SOUTERRAINE
Ce que le temps et l'art s'efforcent de construire. L'homme peut d'un seul coup sans peine le détruire, Car, ainsi que l'enfer, Jupiter l'a doté Du pouvoir de donner la mort à volonté.
ÉROSTRATE
Anéantir le temple, ô terrible pensée!
Tout mon sang en bouillonne, et mon âme insensée
Y boit comme l'éponge avide boit les eaux !
Eh quoi ! je lancerais la flamme incendiaire!
Mais je vois l'Ionie et la Grèce ma mère
Invoquer le Ténare et les dieux infernaux.
Et l'Olympe envoyer sur moi tous ses carreaux.
LA VOIX SOlTER RAINE.
Mortel ambitieux, mais de peu de courage, Que t'importe la Grèce et l'Olympe et sa rage? Diomède en blessant le dieu Mars aux genoux, Thésée en enlevant Proserpine la sage, Ont-ils été frappés du céleste courroux. Et n'ont-ils pas conquis une gloire infinie Par les faits éclaiants de leur audace impie?
EROSTRATE. 3o
ÉROSTRATE
0 dieux! n'égarez pas tout à fait ma raison l
LA VOIX SOUTERRAINE
Ah! nous avons pitié de tes longues souffrances! Nous voulons te donner un éternel renom, Et nous sommes surpris de voir que tu balances. Quand le but se présente à ton ardent désir. Comme le daim léger tu trembles et veux fuir !
ÉROSTRATE
Non, non, je ne suis pas d'une vile matière.
Je ne suis point pétri d'une fange grossière.
Je sens mouvoir en moi quelque chose de fort ;
MaisTaut-il recevoir, dans le fond de mon âme.
Tous les poisons du crime, et, les deux mains en flamme,
M' attaquer même aux dieux pour surmonter ia mort?
LA VOIX SOUTERRAINE
Il n'est point de grandeurs pour une âme timide : Son sort est de ramper comme le ver stupide.
ÉROSTRATE
Ramper, mordre la terre! ô destin flétrissant!
Être comme le ver que le pied du passant,
Sans terreur et sans bruit, foule et fait disparaître!
Vivre et mourir ainsi que ce misérable être !
Non, je ne puis.,. O dieux! dites, mon cœur tremblant
N'a-t-il que ce moyen d'échapper au néant?
LA VOIX SOLTERRAINE.
Nous ne pouvons changer d'essence ; Créés pour la destruction, La flamme ardente et le poison
36 SATIRES DRAM ATI QUKS.
Sont les armes de notre engeance.
La flamme au cruel aiguillon Est un boh lot; notre puissance Ne peut te faire un plus beau don,
ÉROSTRATE
Ainsi donc , l'incendie ! — Hélas ! pourquoi , mon fime, As-tu , quittant là-haut le foyer paternel , Revêtu tes lueurs d'un vêtement charnel? Pourquoi suis-je sorti du ventre d'une femme? Pourquoi mon sein s'est-il empli d'air, et mes yeux Ont-ils appris sur terre à mesurer les cieux? La vie, au lieu d'ofi"rir à mon âme intrépide Les jalons glorieux d'une route splendide. Afin de parvenir aux suprêmes honneurs De l'immortalité, ces divines douceurs, La vie est un chemin impraticable, aride. Où mon âme ne voit , par un charme fatal , Devant elle surgir que réchelle du mal. Le néant ou le mal ! — Le néant, noir abîme Entr'ouvert et tout prêt à saisir sa victime, Si vers l'Enfer lui-même elle ne tend les bras ; Mais le mal , tout mon être en tremble et n'en veut pas. Ah ! que l'ombre du temps descende sur ma tête 1 Pareille au large flot que la folle tempête A roulé cette nuit sur mon corps défaillant. Que l'onde de l'oubli tout entier me revête, Plutôt que de commettre un forfait éclatant I Non, je ne serai pas pour vous une conquête, Démons, soufflez ailleurs votre infâme poison : Dans les bras de la mort je tomberai sans nom. Il s'éloigne.
l'NE VOIX SOL TER RAINE.
Comme le sanglier frappé d'une main sûre
EROSTRATE. î
Emporte avec lui sa blessure, Et sous les bois profonds, malgré ses forts élans. Ses bonds dans les fourrés, ses bains de fange impure. Meurt sans pouvoir ôter la flècbe de ses flancs :
Ainsi, dans une cbair mortelle.
Notre infernale idée est plantée à jamais. L'homme a beau regimber, se débattre contre elle; 11 a beau repousser la pointe de ses traits ; Invincible, elle ira plonger jusqu'en sa moelle.