LE TEMPLE D'ÉPHÈSE
ÉROSTRATE
11 arrive devant le temple, une torche à la main; il fait nuit.
Depuis trois jours, pensif et muet comme une ombre,
Au bord des flots bruyants et dans la forêt sombre.
Je promène mes pas et cherche vainement
A calmer de mon cœur le fatal rongement.
Un invisible dieu me ramène sans cesse
Devant le monument de la grande déesse.
Et toujours me remplit l'àme du noir désir
De voir le vieux Vulcain dans ses bras le saisir.
Toujours le temple est là qui brille sur ma tête;
Toujours mon œil ardent se tourne vers son faîte ;
Et le bois résineux qui fume dans ma main
Toujours d'un feu plus vif éclaire mon chemin.
O vision constante, éternelle pensée.
Ainsi qu'une couleuvre à mon âme enlacée,
Qui le mord et l'étreint plus vigoureusement
Que le lin vénéneux du rouge vêtement
Êtincelant jadis aux épaules d'Hercule !
O poison de mon cœur ! ô venin qui me brûle
Plus que le corps puissant du rejeton des dieux !
Pour éteindre à jamais tes ferments douloureux,
Je vais te préparer un nouveau lit de flamme,
Et peut-être qu'alors tu quitteras mon âme !
Qui pourrait m'arrêter? L'homme et les animaux
Dans les lacs du sommeil ont oublié leurs maux;
Les- dieux même, étendus sur leur couche odorante,
Respirent les pavots de la nuit étouffante ;
La lune, dans les airs orageux et brûlants,
Ne guide point encor ses jeunes coursiers blancs;
Le silence est partout, sur la terre, sur l'onde;
Et tout autour de moi l'obscurité profonde
Rend le sol montueux , les arbres, le gazon,
Plus noirs que les bosquets des jardins de Pluton.
Nul astre dans les cieux qui luise et me contemple;
Nul mortel qui se tienne à la porte du temple;
Et moi, seul devant lui, comme un dieu souverain,
Prêt à le foudroyer des lueurs de ma main.
Quel sublime moment ! quelle énorme puissance !
Moi, créature humaine et de faible existence,
Rien qu'avec un charbon, un mouvement de bras,
Je puis mettre d'un coup une merveille à bas.
Réveiller tous les dieux comme au bruit du tonnerre,
Jusqu'au fond de son cœur épouvanter la terre.
Et sur l'éternité, comme au haut d'un fronton.
Avec des clous d'airain fixer mon large nom.
Et je craindrais le bruit... Quoi ! de la tourbe humaine,
Des peuples ignorants la clameur incertaine ,
Les malédictions des pontifes menteurs ,
Et tout le vain fracas qui suit les destructeurs...
Ah ! tous ces bruits ne sont qu'une pâle fumée
Capable d'arrêter une âme mal armée ;
EROSTRATE. 4
Et la mienne est trop forte, et puis il faut finir
Ces terreurs dont la Mort vient toujours m'assaiilir.
Le sort en est jeté : marchons au sacrifice !
O vents ! éveillez-vous, de votre aile propice
Secourez l'incendie en ses fougueux élans;
Car ce rameau de pin qui, dans mes doigts tremblants,
Consume avec lenteur sa robe de résine,
Va , comme le porteur de la foudre divine ,
L'aigle au bec flamboyant, aux ongles lumineux ,
S'abattre sur le temple et l'inonder de feux.
An moment où. il franchit les premiers degrés dn temple, trois femmes en descendent et le font reculer.
Mais que vois-je? grands dieux ! on dirait trois statues Qui, de leur piédestal tout à coup descendues. S'élancent du lieu saint et semblent vouloir fuir Le terrible fléau prêt à les engloutir.