LA PIÉTÉ
Il en est temps encore , ô jeune téméraire !
Arrête-toi, ne monte pas; Laisse à tes pieds rouler la torche incendiaire,
Le vent éteindre ses éclats.
Le crime suspendu sur tes tempes funèbres ,
Comme un obscur oiseau de nuit, Peut regagner encor ses épaisses ténèbres ,
Rentrer dans les enfers sans bruit.
Arrête, arrête, infâme ! il en est temps encore :
Ne force pas une cité A voir, avant le jour, une sanglante aurore
Briller sur son front agité.
Ne fais point qu'en ses murs la terreur souveraine
Traîne ses sandales d'airain; Et que, d'un œil hagard, toute la foule humaine
Cherche en vain son temple demain.
Une ville sans temple est une solitude,
Un désert immense, odieux; Et rien n'est mallieureux comme une multitude
Qui vit sans autels et sans dieux.
ÉROSTRATE
O femme, il est trop tard pour empêcher la flamme; Le ciel s'est tout entier retiré de mon âme, Et mon âme aujourd'hui ne pense qu'à s'ouvrir Un chemin lumineux aux champs de l'avenir.
LA DEAUTÉ.
Si la Piété sainte.
Par ses gémissements, ne sait pas te toucher; Si les cris du respect et tous ceux de la crainte Se brisent sur ton cœur comme sur un rocher ; Grâce pour la Beauté , fille de l'Harmonie !
Grâce pour un de ses enfants
Que, du haut des cieux triomphants, Protégea l'œil divin de Cypris-Uranie !
Grâce pour l'âme de ces lieux !
Grâce pour celle qui respire Dans les nobles contours et les marbres pieux
De ce beau temple qu'on admire !
Que le flambeau qui brûle et pétille à ta main
Piespecte ses formes puissantes !
Que son fronton doré , ses colonnes luisantes Ke soient pas l'aliment du vorace Vulcain I Ah! s'il faut qu'il périsse, ô mortel en délire,
Avec lui je mourrai soudain.
Comme le son léger qui dans les airs expire.
Lorsqu'une main brise la lyre Qui l'enfermait dans le creux de son sein !
ÉROSTRATE
Je suis comme un nocher battu par la tempête;
ERO STRATE. 4i
J'ai le cœur insensible, et, pour sauver ma tète,
Je pousserais du pied dans les flots écumeux
Les plus beaux corps du monde étalés sous mes yeux.