‹ Satires et chantsChapitre 3 sur 148 · UN AUTRE PATRE · texte numérisé non relu

UN AUTRE PATRE

C'est le cri d'une de nos sœurs Qu'on outrage, et qui fuit pleurante, échevelée!

iROSTRA-TE.

LES PATRES

Descendons tous du haut des monts,

Avec nos chiens et nos bâtons,

Descendons, pasteurs, descendons!

Il faut que le méchant qui poursuit nos compagnes

Subisse le prompt châtiment

Que Pan inflige rudement A tous les destructeurs du repos des campagnes.

ÉnOSTRATE.

Que voulez-vous de moi, Cyclopes furieux, Vils humains recouverts de vêtements hideux. Pâtres aux cheveux noirs, à la peau sale et rance?

LES PATRES

Infâme, nous venons punir ton insolence, Arracher cette fille à tes bras vigoureux !

ÉROSTRATE

Cette femme est à moi par l'amour et ses feux !

LA JEUNE FILLE

Frères, n'écoutez point cette parole impie!

LES PATRES

Arrière, si tu veux qu'on respecte ta vie!

ÉROSTRATE

Vous-mêmes, reculez, stupides assaillants!

LA JELXE FILLE.

Frères, lâchez sur lui vos dogues dévorants.

ÉROSTRATE; il arrache une branche d'arbre. Arrêtez, ou ce bois armé de pointes noires Brise, à coups redoublés, leurs reins et leurs mâchoires.

IN VIEILLARD

Jeunes gens, jeunes gens, d'où viennent ces combats? Pourquoi contre cet homme invoquer le trépas ? Suspendez à ma voix votre bras redoutable !

LES PATRES

0 noble magistrat ! ô père vénérable ! C'est la main de Thémis qui vous guide en ces lieux! Rendez-nous la justice : au nom sacré des dieux, Punissez ce méchant par un arrêt sévère !

LE VIEILLARD

Enfants, pour exciter votre ardente colère Qu'a-t-il fait?

LA J E L N E FILLE

Comme un loup par la faim excité, Ce jeune homme soudain sur mon corps s'est jeté. L'œil allumé d'un feu lascif, illégitime...

LE VIEILLARD

Ce que dit cette fille est-il vraiment ton crime? Parle, réponds:

ÉROSTRATE

J'ai fait ce qu'un dieu fortuné Fit jadis sur la terre en poursuivant Daphné; Ce que fait tous les jours, le rire sur les lèvres. Pan , le vieux protecteur des bouviers et des clièvres, Lorsque son œil furtif, planant du haut des monts, Voit des nymphes dormir dans le creux des vallons.

LES PATRES

Vous Fentendez encor, c'est nn dieu qu'il outrage!

:rostrati

LE VIEILLARD

Ne niûle pas les dieux, jeune homme, à ton langage! Mais dis-moi d'où tu sors, quel est ton lieu natal, Et qui peut t'entraîner à cet acte brutal?

ÉRO STRATE.

Je suis un étranger errant par aventure

Sur ces bords désolés; ma coupable luxure

Est le crime éternel de tous les animaux

S'accouplant nuit et jour, dans l'air et sous les eaux,

Pour ne jamais laisser le feu de l'existence

Un seul moment s'éteindre en l'univers immense.

Ah ! l'effroi du néant s'est emparé de moi,

Je redoute la mort; voilà, voilà pourquoi.

Du vin pur de l'amour ivre comme un satyre,

J'ai saisi cette fille, et, la tète en délire,

J'ai tenté de bâtir sur son sein agité

Le temple somptueux de ma postérité.

LE VIEILLARD

Qui que tu sois, jeune homme à la parole ardente,

Le sophisme jaillit de ta lèvre impudente;

Tu te trompes sur l'homme, et ses désirs puissants

Ne peuvent tendre au ciel par la route des sens.

L'enfant de la déesse engendrée avec l'onde

Du même javelot n'atteint pas tout le monde.

11 a pour l'animal un aiguillon d'airain ,

Mais ses nobles traits d'or volent au cœur humain.

Il faut, pour que l'amour joigne l'homme à la femme,

Que dans leurs seins brûlants l'âme réponde à l'âme;

Sinon, l'amour n'est plus que l'élan détesté

De la brute en chaleur. Ah ! sans la chasteté ,

La paix ne metti-ait point son pied blanc dans les villes,

Les forêts et les champs ne seraient pas tranquillvs,

Et les dieux iroseraient y venir quelquefois; Malheur donc au mortel qui transgresse leurs lois, Et qui ne comprend pas le vœu de sa nature : Qu'il soit traqué pai'tout comme une bête impure !

O nature immortelle! ô mère des humains! Comme l'on remplit mal ici-bas tes desseins, Et que l'homme est stupide, alors qu'il se retranche Les désirs qu'en son cœur ta main divine épanche!

LE VIEILLARD

Jeune homme, sur mon front la main lourde du temps

A gravé la sagesse en sillons éclatants;

Mais le tien , enflammé des rougeurs de la vie ,

Me semble tout empreint du sceau de la folie.

Insensé qui ne peux contenir tes humeurs.

Tu viens d'épouvanter de paisibles pasteurs

Et de porter le trouble au sein de leurs familles :

Pour garantir l'honneur des femmes et des tilles,

La pudeur et la paix veulent que de ces lieux

Tu partes à l'instant, ô jeune audacieux!

Et la première voile abordée à la plage

T'emportera soudain sur quelque autre rivage.

F.RO STRATE

Vous êtes les j)lus forts; eh bien ! aux flots amers Livrez-moi, jetez-moi sur des rochers déserts. Au fond des vastes bois qui noircissent la Thrace, Ou sur des monts blanchis d'une éternelle glace. Sous les coups de l'hiver, sous les feux de l'été. Dans quelque lieu terrible où je sois emporté. On n'empêchera point que je sente tes flammes, , Grande immortalité, désir des fortes âmes!

EROSTRATE

Car partout est la mort, et son veut destructeur Partout au cœur de Thomme inspire la terreur.

ES PATRES

Là-bas, au pied des monts que la vague déchire. Voici des nautoniers qui chargent un navire : Hàtons-nous de les joindre, et qu'avec eux sur l'eau Ils emportent bien loin ce satyre nouveau.

EROSTRATE

Oui , brutes , je vous suis : ah ! de l'onde elle-même Que n'ai-je la terreur et le pouvoir suprême! Loin de heurter la terre et le pâle mortel , J'irais briser du front les hauts remparts du ciel !

LE VIEILLARD

Celui qui tourne au mal une forte pensée

Ressemble tout à fait à la vague insensée

Qui, dans ses bonds hardis et ses jets écumeux,

Prodigue vainement des pouvoirs merveilleux.

Mais celui qui sait faire un juste et sain usage

Des dons qu'il a reçus de Minerve la sage.

Est comme le pilote au front calme, à l'œil clair,

Qui, bien que très-chétif devant la grande mer.

Courbe à ses pieds vainqueurs la vague mugissante

Et mène jusqu'au port sa barque chancelante.

Enfant , remplis ce rôle , il est noble et plus sûr

Que le rôle où te pousse un mouvement impur.

Ne cherche que le bien ; c'est la seule puissance

Qui subjugue la mort : à la divine essence

C'est par là qu'on retourne, et que montant aux cieux

L'homme tout transformé devient semblable aux dieux.

LES PATRES, eiifraÎQant Erostrate.

Allons, pasteurs, louons le maître du tonnerre

18 SATIRr;!? DRAMATIQUES.

Qui nous a suscité ce vieillard, ce bon père, Pour punir l'insolence et ses lâches desseins :

D"un pied joyeux frappons la terre, Et partons en chantant ["arbitre des humains.

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