‹ Satires et chantsChapitre 6 sur 148 · UN ALCYON · texte numérisé non relu

UN ALCYON

Hâtez-vous, matelots, fermez, fermez les voiles; Hâtez-vous, car les vents vont mugir dans vos toiles!

Alerte, matelots! — La conque des Tritons Rappelle de Téthys les coursiers vagabonds. Le souverain des cieux, le maître du tonnerre Va, ce soir, visiter les palais de son frère : Déjà le vieux Neptune, aux approches du sang, De plaisir et de joie enfle son sein puissant.

Adieu, braves marins, bonne chance et courage! Le couchant est en feu ; je vais, avant l'orage, Chercher le nid flottant de mes chères amours Qu'au branle de la mer les vents bercent toujours.

ÉROSTRATE

Alcyon bienveillant, qui d'une aile assurée Vas joiidre sur les flots ta famille égarée,

EROSTRATE

Puisses-tu, jeune oiseau qui files loin de moi, M'emporter dans ton vol ! Si j'étais comme toi , Je n'aurais pas assez de plumes et d'haleine Pour gagner les hauteurs de la voûte sereine. Et quitter cette barque où mes élans hardis Ont heurté vainement des cœurs abâtardis.

LES MATELOTS

A l'ouvrage! la mer gonflée et mugissante

Fait écumer les flots; La Nuit qt la Terreur, sa compagne puissante.

Descendent sur les eaux; Par de fauves clartés les sillons de la foudre

Interrompent la nuit; On dirait que le ciel entier va se dissoudre,

Et le monde avec lui.

ÉROST RATE.

O Mort, pourrais-tu bien, triste enfant de la Parque,

T'abattre en ce moment sur cette frêle barque.

Et la couvrant de l'aile, ainsi qu'un sombre oiseau.

Me saisir au milieu de ce blême troupeau?

O Mort, quand tu parais sur le champ des batailles,

Maniant le fer dur, aux profondes entailles,

Et compagne de Mars, et debout sur les chars,

A travers l'incendie et le bruit des remparts,

Conduisant les mourants à la rive éternelle I

Ah! tu me semblés grande et ta figure est belle!

Mais à cette heure, ô dieux, sous un horizon noir,

A la pâle lueur d'un ciel horrible à voir.

Au sifflement aigu des ondes pluvieuses.

Au choc étourdissant des vagues monstrueuses,

O fille de la nuit, du tonnerre et des vents,

"Mort inféconde, ô Mort, tu me glaces les sens!

LES MATELOTS

Nous avons beau lutter contre la vague forte ,

Nous courber sur les bancs ; La rame est impuissante , et la mer nous emporte

Au gré de ses courants.

Nous sommes tourmentés de la poupe à la proue

Par le rude aquilon , Et nous tournons sur l'eau comme tourne la roue

De l'infâme Ixion.

ÉROSTRATE

Dans les plaines du temps, solitudes immenses, Heureux celui qui peut jeter quelques semences; Comme un rose laurier la tige de son nom Fleurira pour toujours dans l'avenir profond. Mon âme, en secouant sa terrestre poussière. Devait faire autour d'elle éclater la lumière. Et sur l'éternité , comme un autre soleil , Tracer les reflets d'or de son disque vermeil : Elle ne sera pas môme la flamme obscure \ Qui sur l'eau des étangs rôde d'une aile impure; Elle ne sera rien, car nul acte important Ne la préservera des ombres du néant.

Pour aller s'enfouir au vaste sein des choses, Et pour ne plus comjJter dans la masse des causes; Pour être après la mort autant qu'un flot amer. Un fragile globule, un léger souffle d'air, Était-ce donc la peine ici-bas d'apparaître. D'avoir de la pensée afin de tout connaître, D'être toujours gonflé de vœux ambitieux. De porter le nom d'homme et de parler aux dieux?

LES MATELOTS

Ah! nous sommes perdus! Tonde emplit le navire Et roule avec fracas;

EROSTRATE. 2'

Sous les vents déchaînés la voile se déchire

Et tombe avec les niàts ; O Jupiter sauveur, père de tous les hommes,

Calme l'onde en courroux !

Étends ta large main sur l'abîme où nous sommes.

Ou nous périssons tous !

KROSTRATE.

Misérable Destin ! implacable Fortune!

C'en est fait de mes jours, l'empire est à Neptune;

Et le dieu mugissant, prenant les matelots.

Aux avides poissons les livre sous les flots.

Qu'ils plongent tous avec la pâleur au visage,

Moi , je me sens au cœur revenir le courage.

Féroce dieu des mers ! je ne veux pas mourir.

Sous les flots comme un plomb descendre et m'engloutir

Sans pouvoir remonter jamais à la surface;

Non, non, je ne veux pas, dans l'ondoyante masse,

Me perdre et m'absorber comme le grain de sel

Que fond en peu de temps le liquide éternel.

Que les feux de Vulcain redoublent sur nos têtes!

Qu'Éole crève l'outre où grondent les tempêtes !

Qu'il confonde et la terre et les cieux et les flots,

Et que le monde aspire à l'antique chaos !

Toujours je lutterai; jusqu'cà ma dernière heure.

Sur ce tremblant esquif fermement je demeure;

Et si la foudre y tombe, et si de son trident

Neptune courroucé l'entr'ouvre horriblement.

Et comme un vain amas de pailles toutes blanches

Disperse ses agrès, sa mâture et ses planches,

Je m'attache en serpent à ses moindres débris :

Ah! si tout m'abandonne, enfin, si je péris.

Je te disputerai. Mort jalouse et cruelle,

Du flambeau de mes jours la dernière étincelle !

La foudre tombe sur le navire et le brise.

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