CHANT DES MATELOTS
Déjà le pur soleil de la voûte azurée,
A quitté le milieu ; Hypérion incline à la vague empourprée
Ses chevaux tout en feu.
Ah! lorsque de nouveau précipités dans Tonde,
Ils reboiront les flots , Nous serons près de voir la barque vagabonde
Et nos bras en repos.
En attendant la fin de notre long voyage,
Courbons-nous sur les bancs, Fendons la vague bleue, et, pendus au cordage.
Tournons la voile aux vents.
Travaillons nuit et jour, observons sans relâche
Et les flots et les cieux;
Faisons suer nos corps; à la tâche, à la tâche!
Le travail plaît aux dieux.
0 souverain puissant de la plaine liquide,
Vieux père aux larges reins !
O protecteur sacré de la barque rapide ,
Dieu des retours sereins!
Océan, loin de nous pousse les noirs orages
Qui flottent sur ton front; Écarte sous les eaux la cause des naufrages ,
L'écueil vaste et profond !
Ah! puissions-nous, amis, aux rives désirées
Revenir tous vivants, Et presser dans nos bras nos femmes éplorées
Et nos petits enfants !
LE PILOTE
Le vent est bon, la voile est tendue, et la proue, Comme un soc laboureur, dans l'onde qui se joue Trace un étroit chemin d'écume recouvert. Quel plaisir de mener sur le flot calme et vert Une barque légère , au rapide sillage , Et qui porte en ses flancs un docile équipage !
ÉnOSTRATE.
Pilote intelligent, ù toi qui sur les flots. Les yeux tournés au ciel, guides ces matelots ! N'es-tu point fatigué de consumer ta vie Au stérile labeur d'une pauvre industrie. De sillonner toujours Tabîme souverain Pour un maigre salaire et pour un faible gain, De passer sur les mers comme le vent y passe. Sans y marquer ta route et laisser d'autre trace Que l'écume du flot qui s'écroule sans bruit, Et comme la poussière au ciel monte et s'enfuit?
EROSTRATE
LE PILOTE
Je fais ce qu'avant moi toujours ont fait mes pères; Je cours dans tous les sens sur les vagues amères. Ne songeant qu'à bien vivre et bien prendre le vent : Le reste est incertain sur l'Océan mouvant.
ÉnOSTRATE.
Ah ! ce grand cœur qui bat sous ta large poitrine,
Plein d'audace sublime et de vertu divine.
Par lequel, jour et nuit, au rebours des humains.
Tu contemples, sans trouble et les regards sereins,
La foudre en traits de feu descendant sur ta tête;
Ce cœur fier qui te fait mépriser la tempête.
Braver les noirs écueils et les monstres nageants,
Ne te fut pas donné par les dieux indulgents
Pour ne tirer des mers qu'une vile pâture.
Et, comme un pauvre oiseau manquant de nourriture.
Disputer avec peine à l'humide élément
L'algue verte qui court sur le flot écumant.
LE PILOTE
Mes désirs sont bornés ; et le peu de courage Que la bonté des dieux m'a remis en partage Sert à sauver parfois des écueils et des flots Les vins que je conduis de Gorinthe à Sestos.
EROSTRATE
Laisse, laisse Sestos, Gorinthe et ses collines; Laisse Bacchus s'y fondre en ondes purpurines Et d'autres recueillir le jus des pampres verts : De plus nobles travaux t'attendent sur les mers. Je sais, au sein des flots qu'on nomme l'Atlantique, Une île sans pareille, immense, magnifique, \
Où navires mortels n'abordèrent jauoais.
Là, sur cet heureux sol, vrai séjour de la paix,
Les dieux ont répandu comme à pleines corbeilles,
Sous mille beaux aspects, les plus rares merveilles.
Là, les fruits les plus doux, des cieux toujours d'azur,
Et des fleuves roulant les perles et l'or pur.
C'est là, nous le dit on, que le divin Achille
Et le fier Diomède, au brodequin agile.
Habitèrent longtemps ensemble après la mort.
Eh bien! roi de la mer, pilote sage et fort.
Ces beaux lieux seraient-ils indignes de ta peine?
L'honneur de découvrir une terre lointaine
Ke vaut-il pas celui de conduire à Sestos
Tous les parfums de Smyrne et les bois de Naxos!
Par la blanche Téthys, si tu daignes me croire.
Tu peux cueillir les fruits d'une immortelle gloire,
Tu peux, en poursuivant la route que les dieux
Me montrent à travers les flots injurieux.
Renouveler le temps des fameux argonautes :
Enfonçons donc la proue au sein des vagues hautes,
Et, rapportant aux Grecs quelques riches toisons.
Montons au rang des dieux comme d'autres Jasons.
LE PILOTE
11 m'importe fort peu que la famille humaine Admire mes vertus et de moi te souvienne, Et qu'une fois en proie au trépas flétrissant Je laisse dans le monde un nom retentissant. Vivre sans trop de peine et sans souffrance amère Est l'unique souci de mon àme sur terre : La gloire n'est qu'un bruit par l'écho répété Que le moindre zéphyr a bien vite emporté.
ÉROSTRATE
O pilote! la gloire est mieux qu'un vain nuage Qui se fond sans laisser trace de son passage,
EROSTRATE
Elle est mieux qu'une ride, un sillon murmurant Que le vent sur les flots creuse et ferme en courant Elle est chose solide et de longue existence, Car l'homme qui l'enfante est de divine essence.
LE PILOTE
L'existence de l'iiomme est un point dans le temps;
Son corps un composé d'étranges éléments;
Son âme une vapeur, une haleine inégale
Qui s'échappe du sang et dans les airs s'exhale;
Sa fortune changeante une profonde nuit ;
Sa renommée un songe, et son nom un vain bruit.
Pour tenir sur la terre une plus large place,
Pour vivre et s'agiter un peu plus dans l'espace.
L'homme a le même sort que tous les animaux
Qui rampent dans la fange ou glissent sous les eaux ;
Il ne vit qu'un moment et n'est qu'une parcelle
Qui rentre tôt ou tard dans l'âme universelle.
ÉRO STRATE.
Non, l'homme en soi renferme un principe certain
Qui, détaché des flancs du père souverain.
Ne retourne jamais au lieu de sa naissance,
Et vit dans l'univers par sa toute-puissance.
L'homme peut dans le sein de l'horrible néant
Tomber comme un monceau de lave s'éteignant
Et laisser expirer pour toujours l'étincelle
Descendue avec lui de la voûte éternelle;
Mais il peut comme Etna, l'esclave de Yulcain,
Ce fier géant toujours en travail souterrain ,
Faire d'un pâle éclair une flamme brillante,
Et revêtir les cieux d'une clarté constante.
La gloii'e est un moyen d'étaler sa beauté :
Tout^grand acte par l'homme en Tunivers jeté
Est comme un coup de foudre, à la lueur profonde,
Dont l'éternel écho résonne par le monde.
LE PILOTE
Il n'est rien d'éternel que la Divinité :
Le reste est périssable et plein de vanité.
Puisse, jeune étranger, l'orgueil de la pensée
Ne jamais t'écarter de la route tracée;
Et puissent les grands dieux, du fond de leurs loisirs,
Te suivre et te mener au but de tes désirs
Par les sentiers du bien, les routes de l'honnête !
Pour nous, jusqu'au moment où, courbant notre tête,
La mort nous ôtera les rames de la main ,
Nous frapperons ces mers sans croire au lendemain.