‹ Satires et chantsChapitre 61 sur 148 · LA BONNE TACTIQUE · texte numérisé non relu

LA BONNE TACTIQUE

Un matin, dégoûté de la rime indocile, Dans un coin populeux de notre grande ville J'errais, quand tout à coup s'élève une rumeur. Un homme s'enfuyait en criant : au voleur! Et désignait du doigt la route présumable Que dans son vif élan avait pris le coupable. Et chacun de bondir vers l'endroit qu'il montrait: Mais lui par un détour à l'opposé courait. Laissant s'évertuer le menu populaire Après l'ombre du gueux qui n'était que chimère. Le vrai voleur, c'était lui-même... et par son mot, Le drôle! il avait mis tout le monde en défaut... Or, comme j'admirais ce tour de passe-passe Et comme on en impose à l'ignorante masse , A part moi je me dis : Au monde des salons Que de pareilles gens aujourd'hui nous voyons ! C'est le jeu, par trop sot serait le personnage Qui se présenterait sans un masque au visage

218 SATIRES COMIQUKS.

Dans ce cliamp de lumière et de pul)licité

Où vit si follement notre société.

Que veut-on? usurper l'honneur et les hommages-

Naturellement dus à la vertu des sages ;

Non, ce hut, de nos jours, n'agite point le coeur

Et l'on a peu souci de paraître meilleur.

Ce qu'on cherche plutôt, c'est un bon artifice

Qui permette à chacun de suivre en paix son vice.

Sans craindre le scandale et les cris indiscrets

Des gratteurs de papiers, des faiseurs de caquets.

Pour cela de la règle on revêt l'apparence

Et, sous ce domino de parfaite décence,

Dans le raout mondain, jusqu'aux derniers moments

On donne libre cours à ses dél)ordements.

Ainsi, sans rappeler la commune rouerie

De tous ces fins escrocs de bonne compagnie

Qui savent attirer votre or de leur côté

En se donnant des airs d'^austère probité,

Que d'autres vont mettant la recette en usage !

Don Juan est marguillferet pousse au mariage.

Valère le joueur, héros du lansquenet,

Qui sur le tapis vert de son tripot secret

Du Pactole vingt fois épuiserait la source,

Déclare à tout venant qu'il faut fermer la Bourse.

Phryné, riche du bien de plus de vingt amants

Et le cou ruisselant d'or et de diamants ,

S'irrite à tout propos du luxe des lorettes

Et demande un décret qui borne leurs toilettes.

Puis l'on entend l'avide et gras Trimalcion

Tonner contre la table et sa profusion.

Soulouque lai-moyant flétrit la tyrannie.

Et Basile indigné crie à la calomnie.

Page 1