‹ Satires et chantsChapitre 60 sur 148 · ARÉTIN · texte numérisé non relu

ARÉTIN

Faiblesse , non , cher maître , Dites du savoir-vivre et de l'habileté.

Au fait, voyons la chose avec sa nudité.

Pour moi vous n'avez pas abondance d'estime,

Un grand fonds d'intérêt, mais vous craignez ma rime

Et tout doucettement vous me faites la cour ,

Pour que sur vos tableaux mon esprit, en retour,

Fixe l'attention des puissances du monde.

Sans doute la science est chez vous très-profonde,

Votre génie est beau; mais on le saurait moins

Si de ma verte muse il n'occupait les soins.

Et si ma plume, ainsi qu'une trompe sonore,

A tous les connaisseurs, du couchant à l'aurore.

Ne le proclamait tel; c'est là du jugement.

Mais moi , je montre aussi quelque discernement

En sachant vous frapper l'âme d'un peu de crainte;

Car, si j'étais pour vous une cervelle empreinte

Des fadeurs du Parnasse, un rimeur doucereux,

Point n'aurais-je espéré que le pinceau fameux.

Qui vêt de pourpre et d'or les princes de la terre.

Voulût bien retracer les traits d'un pauvre hère.

Ce que vous dites là n'est point sans vérité,

Et vous touchez mon faible, ami, la vanité.

Oui, dans cette carrière aux chances incertaines

Où je cours, j'aime mieux votre amour que vos haines."

Ce n'est pas qu'à part moi je ne sois convaincu

De ma force et certain qu'au vrai beau revenu ,

Le monde en l'avenir ne me rende justice;

Mais je ne me sens pas né pour le sacrifice,

Ni fait, sauf à m'en voir récompenser plus tard.

Pour contenter mon cœur du seul travail de l'art.

Je veux être applaudi d'une façon notoire

Moi vivant, et tirer gros profit de ma gbire.

Point ne faut, à ce compte, être en hostilité

Avec un Apollon aussi plein d'àpreté

Que le vôtre... On sait trop que dans les faits suprême

LE SECRET DE BIEN DES GENS

De l'art bien peu de gens vont jugeant par eux-mêmes Et comme il est facile en l'océan des sots De couler un artiste avec quelques bons mots. Cependant, quoiqu'un bout d'égoïsme apparaisse Dans les bons sentiments que pour vous je professe, Croyez bien qu'il s'y trouve aussi désir ardent De vous voir désormais plus sage, plus prudent, Plus glorieux enfin que vous n'avez pu l'ètro.

ARÉTI\.

Ce désir-là, seigneur, me touche et me pénètre.

Vous voyez qu'avec vousje ne me cache pas

Et dis vrai : j'admets donc que, parti de très-bas,

Sous le mépris des gens, sans guide et sans ressource.

Pour prendre votre élan et porter votre course

Au sommet fabuleux où vous êtes monté.

Vous ayez dû combattre avec brutalité.

Frapper plus fort que juste et, comme maints bélîtres

Attaquer toutes gens et casser toutes vitres ;

Mais vainqueur aujourd'hui, triomphant et fêté

Des riches et des grands et de la royauté ,

Souverain du public, maître de la fortune.

Pourquoi ne pas saisir cette chance opportune.

Laisser là le pamphlet et faire à nos neveux

Le don de quelque écrit noble et consciencieux?

Pour de justes raisons, cher maître, et la meilleure C'est que tout mon esprit disparaîtrait sur l'heure, Et que ce bon public, si friand de mes vers. Se boucherait l'oreille au bruit de mes concerts. Ce qu'on attend de moi, c'est de la calomnie,

•210 SATIRRS COMIQUES.

De l'injure aux puissants, du sarcasme au gciiie,

C'est le plaisir de rire aux dépens du voisin ,

De le voir écumer sous un peu de venin ;

Voilà, voilà pourquoi la foule m'idolâtre.

Mais qu'un jour je lui serve un ragoût moins saumàtn

Et moins assaisonné d'ingrédients mordants,

Vous verrez si la bête y met le bout des dents...

Puis, faut-il l'avouer et vous le dire en face?

Quand sérieusement au sommet du Parnasse

Je voudrais m'élever et maintenir mes pas

Au pur sentier de l'art, je n'y parviendrais pas :

Je me connais, je suis peu dupe de moi-même.

Si dans ce que j'écris, soit conte, soit poëmc.

Je me livre sans gène aux écarts du cerveau.

C'est qu'en moi je n'ai pas la faculté du beau,

Le sens d'un esprit juste, et que ma fantaisie

N'est rien qu'extravagance et folle poésie.

Quand, pour rendre les tons de mon style pius vifs

Et plus piquants, je fais des colliers d'adjectifs.

Que j'enfle et je nourris jusques à la pléthore

Les maigreurs de ma phrase avec la métaphore.

Ou que de leur vrai sens je détourne Iqp mots

Et leur fais contracter les hymens les plus faux.

Enfin, lorsque, plongeant aux bas-fonds populaires.

J'en tire effrontément les tours les plus vulgaires,

Croyez-vous que j'ignore, en écrivant ainsi,

Que j'offense et la règle et le goût?... Pardieu si,

Je le sais, et très-bien; mais il faut aller vite',

Étonner le commun par un trait insolite.

Lui donner pour du neuf et pour du feu divin

Des lazzis de taverne et des mots d'arlequin...

Je n'ai point de génie, et si dans mon audace

Je prétends égaler l'Arioste et le Tasse,

Je mens et du public j'outrage la candeur.

LE SECRET DE BIEN DES GEN

C'est aussi là le fait de plus d'un barbouilleur Que les faveurs des sots encouragent à peindre; Au juste, au naturel ne pouvant pas atteindre, Ils recherchent l'effet, et leur crayon outré Tombe dans le bizarre (ju dans l'exagéré.

Impuissance est le mot de leur folle pointure Plus encor qu'elle n'est un travers de nature.

Je le crois. — Mais, seigneur, ne redoutez-vous pas Que ce style par vous jugé fantasque et bas Ne rebute, et que, las de vos façons d'écrire, Le public à la fin ne veuille plus vous lire ? Alors, abandonné de son rire flatteur Et les échos manquant à votre vers railleur , Que deviendra pour vous cette puissance vaine Dont vous vous targuez tant?

Je n'en suis pas en peine; Elle a pour fondement quelque chose de mieux Qu'une phrase bien faite, un vers mélodieux : C'est la malignité, nourriture éternelle Et sur appui de toute impuissante cervelle. Caressez l'intérêt, les sens, la vanité. L'envie au rire faux et plein de cruauté, Vous serez les héros et les dieux de la foule ! C'est dans le vil crottin que s'engraisse la poule ; C'est avec du fumier qu'on obtient le froment. Tant que l'homme en son cœur aura quelque agrément A voir calomnier et mordre ses semblables ,

Tant qu'il aura les sens aisément excitables Au tableau croustilleux des voluptés, enfin Tant que l'homme sera méchant et libertin , Je serai craint, flatté comme un roi de la terre Et mieux qu'un front mitre j'y ferai bonne chère.

C'est fort possible, vu l'humaine lâcheté ; Mais gi-àce aussi, seigneur, à cette indignité, Dès l'instant qu'Atropos vous aura mis en poudre Et fait tomber des doigts votre terrible foudre , Les choses reprendront leur place , et nos neveux Pourraient bien ne garder de vous qu'un nom fâcheux, Celui d'un...

Achevez, dites le mot, compère!

Celui d'un impudent, d'un bandit littéraire. Vous détroussant le monde une plume à la main Comme un reître embusqué sur le bord du chemin ! Je sais ce que de moi le prochain pourra dire, Mais j'en ris et m'en moque... assez peu je soupire Après les vains honneurs de l'immortalité, Ignorant si Dieu même est en réalité.

Le présent seul, au pied léger comme la femme Et comme elle amusant, est le but qui m'enflamme. Ainsi, quand le rideau sur moi sera tiré. Que le ver sépulcral m'aura tout dévoré , Qu'importe à mon égard la sotte comédie Que sur le méchant bois des tréteaux de la vie Joueront de vertueux baladins ! l'on fera De mon corps, de mon nom, tout ce que l'on voudra, On pourra tout salir, le sac et l'étiquette. L'un aura toujours eu la panse rondelette Le temps qu'il tut debout, et l'autre aura jeté

LE SECRET DE BIEN DES GENS

Par ce monde un rayon d'assez vive clarté. ' Qui sait? Peut-être un jour même ferai-je école, Peut-être qu'un sophiste à l'ardente parole, Travaillant le public à mon intention.

Aura l'insigne honneur de relever mon nom.

Je le vois, vous avez la volonté très-ferme De rester dans le cercle où votre goût s'enferme, Vouloir triste et, je crois, d'un exemple fatal. Et qui peut vous causer à vous-même grand mal. Soit, suivez ce cliemin, je renonce à combattre Votre penchant; d'ailleurs, à force de débattre. Je craindrais de jouer le rôle bête et faux D'un froid pédant, stérile éplucheur de défauts.

Et c'est bien raisonner, car, à l'âge où nous sommes,

Cher maître, ou change peu les sentiments des hommes;

Ils reprennent toujours leur courant naturel.

Qu'on tente l'idéal ou le matériel ,

Chacun , tout compte fait , a ce qu'il cherche au monde.

A vous donc la fortune en bien-être féconde ,

Les constantes faveurs d'un public enchanté ,

L'amitié des Césars et l'immortalité ;

A moi le bruit d'un jour, les fureurs de l'orage,

A moi les vils surnoms, les haines et l'outrage,

Mais de l'or, du plaisir, et mon portrait enfin,

Du pinceau le plus vrai qu'ait produit l'art divin.

Publié en 1855.

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