‹ Satires et chantsChapitre 68 sur 148 · UNE SOIREE D'ESPRITS · texte numérisé non relu

UNE SOIREE D'ESPRITS

Lâche son pied, chacun se lève, on fait lumière ; Et tous de rechercher la cause singulière D'un tel bruit. Que voit-on? sur sa chaise, pâmé , 4ie pontife étendu, muet, inanimé.

On lui tape les mains, on lui mouille la tempe , Et notre homme bientôt aux clartés de la lampe. Se réveille, s'étire et d'un air plein d'effroi: H Qu'est-ce? oùsuis-je? mon Dieu !suis-je encore bien moi — Qu'avez-vous? lui dit-on. — Hélas! dans l'assistanct Il a dû se commettre une grosse indécence A l'endroit des esprits, si bien qu'en sa douleur L'un d'entre eux m'a frappé d'un coup si fort au cœur Que j'en ai cru mourir... mais, je le sens, la vie M'est encore laissée, et je-l'en remercie. Une autre fois soyons moins imprudents ; ce soir , Nul esprit ne voudrait se laisser entrevoir. La séance est levée. » Et , la mine refaite , Notre compère prend la poudre d'escampette.

L'assemblée à son tour s'écoule peu à peu ,

Pérorant, discutant, expliquant avec feu

Le cas du médium... Quant à la pauvre dame.

Auteur fort innocent d'une si noire trame ,

Elle n'y comprend rien, et dit : » C'est singulier !

La main que je tenais, pourtant, c'était un pied... ■

LE REVE DE M. PRUDHOMME

LE REVE DE M. PRUDHOMME

Ma femme, apportez-moi vite mon encrier Et mes plumes , je veux coucher sur le papier Le rêve éblouissant de grandeur et d'aisance Que je viens tout d'un coup de faire pour la France Ainsi que pour le monde!... Assis au Champ de iMars Ce matin, je voyais sous nos fiers étendards Manœuvrer bravement les fils de la patrie. Cavaliers, fantassins, sur la terre pétrie Avançaient, reculaient, piétinaient, galopaient, Se tournaient, se croisaient, ou se développaient En colonnes, en cercle, en parallélogramme, Épuisant, comme on dit, tous les tons de la gamme Dans l'évolution de leurs différents corps ; Merveilleux mannequins à faciles ressorts Dont un seul cavalier au milieu de la plaine Faisait mouvoir les fils d'une main souveraine. C'était fort étonnant, mais voici plus encor:

Lorsque de cent façons ils curent pris l'essor.

Fait des milliers de pas en avant , en arrière,

Haletants, éciimants et blanchis de poussière.

Un mouvement d'arrêt de la main, quelques mots

Mirent soudainement cette foule en repos ;

Et tous, chefs et soldats, oubliant l'exercice

Et les rudes labeurs de la poudreuse lice.

Vinrent à la cantine, alertes et gaîment,

Fôter la vivandière et son doux fourniment.

Quel sublime spectacle, et comme ma pensée

A bon droit avait lieu par là d'être exercée!

Je me disais : Vraiment nous sommes bien niais

D'aller si loin chercher et l'ordre et le progrès.

Républicains fougueux , farouches communistes ,

Doux Saiht-Simoniens, élégants Fouriéristes,

Utopistes hardis qui depuis cinquante ans

Cassez plus d'une tête et ruinez les gens

Pour leur fournir plus d'aise et les mieux faire vivie.

Sans avoir la hauteur d'esprit qui vous enivre.

Et sans m'être donné surtout autant de mal ,

J'ai trouvé le grand mot de l'ordre social ,

C'est l'armée. . . Oui , vraiment, tant que son beau système

N'aura pas transformé la famille elle-même,

La terre ne sera qu'un horrible chaos ,

Un sol sans consistance et jamais en repos.

Vous riez de mon dire, ô madame Prudhommc !

Mais ce profond discours n'est point d'un mauvais somme

Le cauchemar fantasque et le songe malsain ,

C'est un rêve sensé. . . le bien du genre humain.

Si notre belle France est la gloire du monde,

Elle doit son pouvoir sur la terre et sur l'onde

Siirement à l'idée heureuse dont le nom

Est ce magique mot: Cen-tra-li-sa-ti-on.

Or, cette idée heureuse a l'armée elle-même

Pour incarnation et pour forme suprême.

LE REVE DE M. PRUDHOMME. -^39

O France! ô mon pays, grand parmi les plus grands!

Qui ne serait point fier d'être un de tes enfants

Quand l'on voit, comme moi, l'exemple que tu donnes

Au reste des humains ! — Arbitre des couronnes,

Reine des nations, continue à marcher

Dans la route où première et sans jamais broncher

Tu mis pied vaillamment! chaque jour l'industrie

T'apporte les secours de son puissant génie ,

Ses fils électrisés qui s'allongent dans l'air,

Sa bouillante vapeur et ses chemins de fer ;

Avec tous ces engins porteurs de la pensée , '

Vites comme la foudre à travers cieux lancée.

Tu dois toucher le but où depuis si longtemps

Et par de si grands rois tu vises et tu tends :

L'enrégimentement de ton beau territoire.

Redouble donc d'efforts, et, jaloux de ta gloire.

Tous les peuples du monde imiteront tes pas.

Et bientôt brillera le jour aux purs éclats

Où l'Éternel, du haut de son céleste dôme,

Verra le globe entier marcher comme un seul homme.

Quel moment! J'y crois être en esprit transporté !

C'est alors qu'on pourra dire avec vérité

Que notre genre humain n'est qu'un peuple de frères ;

Car, n'étant plus sujet à passions contraires.

On ne trouvera plus en toute nation

Qu'une seule pensée,' une seule action.

Des plus grosses cités au plus petit village

La règle en ses réseaux tiendra le sexe et l'âge;

Et, comme au régiment, dans l'intérêt commun,

Et pour le juste emploi des forces de chacun,

Les lois ordonneront le temps de toute affaire ;

Temps pour être au travail et temps pour ne rien faire,

Temps pour garder la chambre et temps pour en sortir,

Temps pour dîner, souper, déjeuner et dormir,

Temps môme... je m'entends.

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