‹ Satires et chantsChapitre 67 sur 148 · UNE SOIREE D'ESPRITS · texte numérisé non relu

UNE SOIREE D'ESPRITS

UiNE SOIREE D'ESPRITS.

Ami lecteur, voici ce que l'on m'a conté. Fort étrange est le fait, plaisante l'aventure : Mais quel qu'en soit le fond, par Apollon , je jure Que mon cerveau malin n'en a rien inventé.

<• Mesdames et messieurs, attention, silence ! Notre colloque avec l'autre monde commence. » Et, dans l'obscurité d'un demi-jour discret, Tout autour d'une table, en un cercle muet Groupés, les invités, fixes, bouche béante, D'actes surnaturels demeurent en attente. Le pontife au milieu, l'œil ardent, le front haut, S'agite et tend les mains... bientôt un soubresaut Et des craquements sourds de la table inspirée Annoncent les esprits. — ■ La phalange sacrée Qui veut bien visiter, ce soir, ce beau salon. C'est Jeanne d'Arc, saint Paul, Moïse et Fénelon; Rien que cela, les cœurs vraiment les plus sublimes

•232 SATIRKS COMIQUES.

Et les plus forts penseurs que sur les hautes cimes

Ait jamais éclairés la lumière des cieux.

Que n'espère-t-on pas d'esprits si glorieux!

Us parlent... et pourtant de ces augustes bouches

Il ne sort que discours incohérents et louches,

Centons plats, lieux communs, sans style et sans couh

Indignes de ces gens de génie et de cœur.

N'importe, on s'extasie à leurs pauvres oracles.

Et l'on applaudit fort le faiseur de miracles.

Celui-ci , tout eu feu , s'évertue et promet

Prodige sur prodige ainsi que Nicolet,

Une apparition et la touche vivante

Même des mains d'un mort... Une bonne croyante

Qui siège devant lui prend flamme et dit soudain :

« Monsieur, si je pouvais sentir encor la main

De feu mon pauvre frère, aii! je serais heureuse

D'en devoir à vos soins la faveur merveilleuse !

— Madame, il sera fait selon votre désir.

Sous la table veuillez allonger et tenir

Votre main, et bientôt la main tant souhaitée

S'y joindra. » La croyante, ébaubic, enchantée,

Obéit, et le cœur plein de trouble et d'espoir

Attend... la lampe baisse et bientôt, dans le noir.

Elle sent sur ses doigts une peau véritable

Glisser... En son bonheur, et c'est fort concevable,

Elle veut à son tour presser la tendre main ,

Et la voilà, d'un coup intrépide et certain ,

Qui retient le poignet fraternel au passage.

Hélas! hélas I la main saisie avec courage

N'était pas une 'main, mais un pied nu, sans bas.

Pied d'homme, très-vivant et qui ne bougeait pas.

Aussitôt un grand cri retentit dans la salle.

Tellement déchirant que tout ému, tout pâle,

Chaque assistant en a sur son siège bondi.

La dame, en entendant cet efïroyable cri.

Page 1