ARLEQUIN
Toujours triste, toujours soucieux, cher Pierrot, Et toujours mécontent du monde comme un sot! C'est un tort, un grand tort: il faut fuir la tristesse Et faire de chaque iieure une nouvelle ivresse.
Mon cher, je ne peux pas chasser le naturel ,
Dans mes pensers je suis la constance elle-même :
Vois mon gilet, mes bas et ma figure blême!
Je suis blanc, toujours blanc comme un lis du Carme!.
AR LEyi IN.
Quant à moi, mon habit est l'éclatant symbole De mes goûts fugitifs comme de ma parole.
Jaune, vert, rouge, bleu, blanc et noir, j'ai vraiment
D'un perroquet bavard le riche accoutrement,
Et sur les papillons ma vertu se modèle.
En ce moment ici , demain là, j'ouvre l'aile
A chaque vent qui passe , et vole sans détour
Courtiser toute fleur de puissance et d'amour.
Changer est, selon moi, véritable sagesse.
Et, comme dit Hegel, ce maître sans second.
Dont on n'a pas encor saisi le sens profond ,
Mon cher , je ne suis pas , mais je me fais sans cesse.
Tu dois te fatiguer beaucoup à ce métier. Et je ne voudrais pas même un jour l'essayer; Changer, changer toujours, mon ami, que de peine! Suer d'âme et de corps, se mettre hors d'haleine. Et pour attraper quoi? pour, la plupart du temps, Pincer des rogatons quand on n'a plus de dents!
Oui, grand observateur des choses de la vie.
J'en ai bien calculé les chances, et j'ai vu
Qu'à changer notre temps n'est point toujours perdu .
Et qu'on gagne parfois à la palinodie
Des places, de l'argent, des décorations,
Un fauteuil au Sénat, voire à l'Académie,
Et c'est bien quelque chose, ami, que ces lardons.