‹ Satires et chantsChapitre 75 sur 148 · LA MÈRE · texte numérisé non relu

LA MÈRE

Monsieur Georges, ami, me plairait davantage; 11 a trente ans au plus, barbe noire au visage; C'est un joli valseur et des plus complaisants A promener au bal les ennuis des mamans. Il pourrait devenir receveur ou notaire.

Sans doute avec l'argent de son futur beau-père.

Car il exigerait que le chiffre fût haut.

Ma femme, ce n'est pas le mari qu'il nous faut.

D'ailleurs, réfléchissons : est-il juste à notre âge

D'entamer notre avoir par un trop fort partage ,

De nous mettre à la gêne , et pour nos chers enfants

De borner nos plaisirs? Songeons à nos vieux ans.

C'est le premier parti, sûrement, qu'il faut prendre.

C'est donc l'ami Duval qui sera notre gendre.

Sa fortune est solide, et le monde le tient.

Dans tous les sens du mot, pour un homme de bien.

Par lui nous assurons le sort de notre fille... »

Sur ce, l'on a mandé l'innocente Camille. Comme un mouton craintif, front bas , sein agité , Elle vient. « Mon enfant , ton sort est arrêté ; Tu vas te marier. — Mon père!... — Oui, ma belle, Dans le monde aujourd'hui tu prends place réelle, Tu comptes désormais; ta bonne mère et moi

UN BEAU MARIAGE. 'Z

D'un excellent époux avons fait choix pour loi.

Il n'est pas jeune, non, il passe les cinquante;

Mais il possède au moins vingt mille écus de rente.

Il n'est pas beau non plus, mais honnête est son nom ;

C'est un homme sensé , de convenance et bon.

Heureuse il te rendra bien mieux que cette folle

Jeunesse qui n'a rien que fadeurs en parole;

Puis il te donnera voiture, mon enfant.

Et, pesant à dessein sur ce mot triomphant

Le bonhomme poursuit: Tu sens, ma chère fille,

Que, lorsqu'un tel honneur est fait à ta famille,

Il serait de ta part peu- digne et malséant

De le refuser... Non, ton cœur obéissant

Recevra de nos mains ce mari tutélaire

Comme le plus beau don que nous puissions te faire.

L'innocente Camille à ce discours nouveau

Baisse encor plus le front, rougit comme un pavot,

Reste tout immobile et comme sans entendre.

Puis, 'à mots étouffés qu'on a peine à comprendre,

Bégayante, elle dit: « Chère maman, papa,

Je ferai, soyez sûrs, tout ce qui vous plaira... »

On la rebaise alors, on l'appelle chérie.

On rejoue avec elle une scène attendrie ,

On pousse des soupirs, des plaintes, des hélas!

Comme si Lachésis vous l'enlevait des bras.

Puis, Dieu béni d'avoir une enfant si charmante,

Si douce à ses parents et tant obéissante ,

On la renvoie enfin en sou appartement

Réfléchir tout à l'aise à ce grand changement.

Maintenant avec elle en cette solitude

Pénétrons et voyons quelle est son attitude...

D'abord tout étourdie et toute hors de soi ,

Les' deux seins palpitants de surprise et d'émoi ,

Elle se laisse aller au long d'une couchette ,

Et là, dans l'oreiller plongeant sa blonde tôte ,

Elle verse à longs flots un déluge de pleurs.

Mais bientôt de ses yeux tarissent les humeurs ,

Et soudain à l'esprit sa nouvelle existence

Apparaît, se dessine et prend corps; elle pense

A ce monsieur âgé qu'elle ne connaît pas ,

Et qui sous peu de jours l'étreindra dans ses bras.

Elle en frissonne et voit à travers la pénombre

Passer et repasser comme un fantôme sombre ,

Le visage attristé de .ion jeune cousin ,

De sa vie et ses jeux compagnon enfantin.

Et d'un voile de pleurs se couvre la prunelle.

Mais à quoi bon?... le vœu de l'âme paternelle

N'est point là... ce n'est point ce timide garçon

Qui sera son mari, mais le grave barbon.

11 faut donc aux désirs de sa chère famille

Se soumettre, ou sinon à jamais rester fille.

Et clouée au logis... Ah ! ce serait bien dur,

Quand de la liberté l'on entrevoit l'azur,

Le bonheur d'être à soi, de n'avoir plus de père

Ni de mère grondant, et d'un regard sévère

Veillant en vrais geôliers sur chacun de vos pas.

Et puis cet inconnu vers elle ne vient pas

Les mains vides; il a bijoux et cachemire.

Toilettes à jeter vingt têtes eu délire,

De beaux appartements et de fringants chevaux

A briser en courant le tympan des badauds.

Déjà sous sa fenêtre elle entend la voiture

Qui s'arrête , et le bruit des laquais en dorure.

Quel plaisir d'aller voir ses rivales de bal

Et de les écraser sous l'éclat triomphal

De son luxe, surtout à leur jeune insolence

D'arracher ces cinq mots : « Camille a de la chance!

Quel bonheur! vienne donc le conjungo sacré.

Le notaire, le maire et monsieur le curé,

UN BEAU MARIAGE

Et d'un front sans pâleur, d'un air imperturbable , Elle prononcera le oui tant redoutable.

C'est bien; les chers parents sont radieux, content"^: Ils ont atteint leur but, laissons filer le temps. Du bruit et des cadeaux s'évaporer l'ivresse. Croit-on que sur un cœur tendre et plein de jeunesse La nature à jamais ait abdiqué son droit? Non; — le cœur, qui fut mis au contrat hors la loi, Saura bien quelque jour reprendre sa revanche. On ne tombe jamais que du point où l'on penche; Et c'est du cœur surtout que viendra le danger... En vain on l'abusa par un art mensonger , En vain ou l'étouffa sous l'or et la dentelle; On ne l'a pas éteint, et, battant de plus belle, Il reprendra son vol comme le jeune oiseau Dès qu'il aura trouvé maille ouverte au panneau ; Et tôt ce sera fait, car jamais homme d'âge Ne peut jouer longtemps son jeune personnage. Vite le masque tombe , et l'on voit ce qu'il est , Un être fort maussade et répugnant et laid. Alors que devenir? un ennui vague , horrible , Des tourmentes du cœur le précurseur terrible , Sur la belle agitant ses deux ailes de plomb , Entr'ouvrira sa bouche et courbera son front. Puis des plaisirs mondains les infinis caprices, Épuisant sur ses pas leurs futiles délices Vainement chasseront le fantôme hébété.

Hélas , trois fois hélas! — Si la maternité Ne vient pas à propos par sa joie et ses peines Faire diversion à des langueurs malsaines , Ou si du Rédempteur le saint commandement N'arrête pas le cours d'un fol entraînement. C'en est fait de l'honneur de ce toit domestique; Et quelque beau matin, en ce coin pacifique,

■^l-i SATIRES COMIQUES.

Sous les traits affadis du premier éventé, Monseigneur Cocuage entre avec majesté.

Et ce prince jamais n'arrive sans qu'il mène Avec lui les fléaux de la famille humaine, Le scandale, les cris, les fuites, les combats Et le venin mortel des verbeux avocats; Et les tristes parents, à qui beaucoup incomb En ce malheur, souvent descendent à la tomb , Leur fille sur les bras et le cœur au regret Du déplorable sort qu'à leur sang ils ont fait...

Ah! qae jadis, au sein des forêts de la Gaule Nos barbares aïeux comprenaient mieux leur rôle Dans l'établissement de leurs belles enfants! Jamais ils n'exerçaient, despotes étouffants. Sur leur cœur virginal de dure tj'rannie; Ils les laissaient plutôt, arbitres de leur vie, D'elles-mêmes régler leur amoureux destin. Quand brillait le grand jour, en un vaste festin, Du clan ils assemblaient la virile jeunesse , Puis, au milieu des cris et des chants d'allégresse. Ils faisaient apparaître, une amphore à la main. L'enfant qu'ils destinaient aux douceurs de l'hymen. Celle-ci lentement tournait autour des tables. Et le premier garçon à qui ses doigts aimables Versaient à flot doré l'hydromel écumant Devenait de ses jours le compagnon charmant... Chez nos braves aïeux la coutume était telle , Coutume, comme on voit, humaine et naturelle : Pourquoi de notre temps n'y reviendrait-on pas? Elle ne sauvait point toujours des mauvais pas. Du désordre , c'est vrai , car le cœur est volage , Facile à se tromper ; mais , quel que fût l'orage , Hélas! brisant plus tard le lien fortuné De deux tendres amants, ils se l'étaient donné;

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Et dans leurs plus beaux jours, leur saison piintanière,

Grâce au choix spontané, la liberté .plénière,

De l'amour ils avaient savouré le bonheur

En sa plus pure ivresse et sa plus sainte ardeur.

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