UNE TROISIÈME HIRONDELLE
Et vous, troupeaux repus, quittez le pâturage! Venez aspirer l'onde et sentir à la plage Le flot paisible et chaud déborder sur vos pieds! Les vents ont disparu, les airs sont nettoyés; Et le ciel radieux de son charmant sourire Éveille sur la terre un concert enchanteur, Gomme le jour divin où Mercure pasteur Au bord des flots trouva la lyre.
ÉROSTRATE
Il est assis sur le sable et presse eatre ses mains ses vêtements humides.
Volez autour de moi , volez , charmants oiseaux !
Gazouillez et chantez les ondes en repos !
Moi, dans mon cœur toujours- j'entends gronder l'orage;
Les autans déchaînés y soufflent avec rage.
Et le font plus bondir que la vague en fureur.
En vain l'énorme bras de Neptune vainqueur
Comme un dauphin béant m'a roulé sur la plage;
En vain les immortels m'ont sauvé du naufrage;
Mon sang toujours bouillonne et s'élève contre eux.
Ils ne m'ont accordé la jeunesse et la vie
Que pour mieux étouffer mon éternelle envie
D'égaler, ici-bas, leurs destins glorieux.
Ces fiers Olympiens ! quelle vaste insolence !
Quels profonds contempteurs de nous, pauvres humains!
Ils n'aiment que l'aspect de nos sombres chagrins,
Et les gchnissements que notre sein élance
Sont l'encens le plus doux à leurs cerveaux divins.
Ah ! vivent tes clameurs, ô titan Prôméthée!
Vivent tes cris d'orgueil, et ta haine indomptée
Pour le rojal époux de l'altière Junon !
Les immortels sont durs, pleins de dérision
Pour tout ce qui n'est pas de leur essence pure !
Et la terre féconde, amour de la nature,
A beau leur dérouler ses tapis de verdure.
Ses ombrages, ses fleurs; la terre n'est pour eux
Qu'un vil monceau de fange et qu'un taudis honteux!
U\F. VOIX SOtJTERriAINE.
Les immortels sont durs!
ÉROSTRATE
La plage est solitaire; L'Océan seul gémit dans son goufl"re sans fond; Et pourtant une voix à mes plaintes répond.
LA VOIX SOLTERRAINE.
Les immortels sont durs!
ÉROSTRATE
Reine de l'onde amère !
Téthys, jiisques ici poursuis-tu ma misère? .
LA VOIX SOUTERRAINE
Rassure-toi, mortel ai^x douloureux accents; Tes plaintes n'iront pas se perdre avec les vents! Dans notre noir séjour, Telchines redoutables, Nous avons entendu tes clameurs lamentables. "
ÉROSTRATE
Telchines infernaux, difformes et ventrus.
éuostrate. 31
Dieux puissants, est-il vrai que ma voix vous parvienne? Ah ! si votre pitié pour moi n'est cliose vaine, Relevez , relevez mes esprits abattus !
I, A VOIX SOUTERRAINE
Que veux-tu? Dis-le-nous.
KROSTRATE.
Sombre et vieille famille.
Dont la main aiguisa la sanglante faucille Avec laquelle, un jour, Saturne furieux Châtra son propre père en la couche des cieux ! Vous, dont le lourd marteau, sur l'enclume massive, A grands coups redoublés forge la foudre vive; Vous, qui savez les lieux où le meilleur fer dort; Eh bien, forgez-moi vite un dard contre la Mort!
LA VOIX SOUTERRAINE
Nous pouvons d'une haleine amère Empoisonner les végétaux, Faire monter les grandes eaux Jusqu'à l'empire du tonnerre, Mettre en éclats le mont Athos, Et remuer toute la terre ; Mais, pour vaincre et dompter la Mort Notre bras n'est point assez fort :
Au ciel adresse ta prière !
ÉROSTRATE
J'ai beau frapper le ciel de mes cris enflammés , Implorer le secours des plus grandes déesses; L'Olympe et ses palais me sont toujours fermés Et nulle voix n'eu sort pour calmer mes tristesses.
LA VOIX SOL TERR AINE
Interroge la lyre, et, nouvel Amphion ,
Chante les blancs coursiers du vainqueur de Python !
ÉROSTRATE
Ah ! vous renouvelez une douleur cuisante,
Dont saignera longtemps mon âme frémissante.
Aux fêtes d'Olympie, accouru par trois fois,
Avec la lyre d'or, aux accords de ma voix ,
J'ai tâché d'émouvoir la Grèce tout entière;
Trois fois j'ai parcouru la fameuse carrière.
Et, sous les pieds d'airain de mes ardents chevaux.
Hardiment soulevé la poussière à longs flots;
Au cirque, à la tribune, en tous lieux, à toute heure,
On m'a vu, pour saisir le laurier qui me leurre,
Suer de corps et d'âme; et le destin pourtant
M'a toujours poursuivi d'un regard insultant.
Et perdu, confondu dans la foule muette,
La gloire n'a jamais rayonné sur ma tête.
LA VOIX SOUTERRAINE
Eh bien, prends une épée aux terribles éclats, Et lance-toi, guerrier, dans les jeux- de Pallas!
ÉROSTRATE
Notre siècle est stérile en guerres intestines; Le monde est endormi dans les bras de la paix; La rouille mord l'armure appendue aux crochets ; Mars, le dieu destructeur, aux sanglantes bottines, Repose sur la pourpre, et ses deux mains divines Ne pressent dans les cieux que les seins de Cypris : Point de sang à verser pour une grande cause. Point de conquête à faire , et de mes jours flétris Je ne puis rattacher le fil à quelque chose.