IV
Ils ne savent donc pas , ces vulgaires rimeurs , Quelle force ont les arts pour démolir les mœurs , Que l'encre dégouttant de leurs plumes grossières Renoircit tous les cœurs blanchis par les lumières , Combien il est affreux d'empoisonner le bien, Et de porter le nom de mauvais citoyen ! Ils ne savent donc pas la sanglante torture, De se dire , à part soi : J'ai fait une œuvre impure ; Et de voir ses enfans à la face du ciel Baisser l'œil et rougir du renom paternel ! Non, le gain les excite et l'argent les enfièvre , L'argent leur clôt les yeux et leur salit la lèvre , L'argent, l'argent fatal, dernier Dieu des humains, Les prend par les cheveux , les secoue à deux mains, Les pousse dans le mal , et pour un vil salaire Leur mettrait les deux pieds sur le corps de leur père
Honte à eux ! car trop loin de l'atteinte des lois ,
L'honnête homme peut seul les flétrir de sa voix !
ïlonte à eux ! car leur main jamais ne s'est lassée
A couvrir de laideur l'immortelle pensée !
De l'art , de l'art divin , ce bel enfant des cieux ,
Créé pour enseigner la parole des Dieux ,
Ils ont fait sur la terre un affreux cul-de-jatte ,
Tronçon d'homme manqué, marchant à quatre pattes,
Et montrant aux passans des moignons tout sanglans,
Et l'ulcère honteux qui lui ronge les flancs !
TERPS1GH0RE.
21 JH. 21. Eoorr.
Lorsque la foi brûlante a déserté les âmes , Quand le pur aliment de toutes chastes flammes , Le nom puissant de Dieu des cœurs s'est effacé, Et quand le pied du vice a partout repassé , La vie à tous les dos est chose fatigante; C'est une draperie, une robe traînante,
Que chacun à son tour revêt avec dégoût , Et dont le pan bientôt va flotter dans l'égout. Quand l'on ne croit à rien , que faire de la vie? Que faire de ce bien que la vieillesse envie , Si l'on ne peut, hélas! l'envoyer vers le ciel, Comme un encensoir d'or fumant devant l'autel , La remplir d'harmonie, et, dans un beau délire, Des âmes avec Dieu se partager l'empire , Ou la teindre de sang, comme un fer redouté, Aux mains de la patrie et de la liberté ; Quand le cœur est sans foi, que faire de la vie? Alors , alors il faut la barbouiller de lie , La masquer de haillons, la couvrir d'oripeaux , Gomme un ivrogne mort l'enfouir dans les pots; Il faut l'user enfin à force de luxure, Jusqu'au jour où la mort, passant par aventure , Et la trouvant vaincue et courbée à moitié , Dans le fossé commun la poussera du pié.
TER P SIC HO RE. (.)l
Ainsi du haut des tours les cloches ébranlées , Battant l'air sourdement de leurs pleines volées , Sur la ville frivole et sans dévotion Ont beau répandre encor de la religion ; Les cierges allumés ont beau luire à l'église ; Et sur l'autel de pierre et sur la dalle grise Le prêtre a beau frapper de son front pénitent, Au culte des chrétiens on vit indifférent, Mais non pas à l'ennui. Toute face tournée Vers ce triste démon à la main décharnée , Craint toujours de sentir son fade embrassement Son baiser glacial , et chacun lestement De le fuir aussitôt et de suivre à la trace La moindre occasion qui traverse et qui passe, Le tumulte en la rue et le rire banal De l'antique Saturne, aux jouis du carnaval.
02 TËRPSIGHORE.
Mais hélas! ce n'est plus seulement la folie , La misère du peuple avec un peu de lie , Des malheureux payés, le long des boulevards Poussant des hurlemens sous des masques blafards , D'autres acteurs encore envahissent la scène; Les beaux noms du pays descendent dans l'arène ; Et , le gosier bardé des plus sales propos , Des porteurs de la halle ils se font les échos : Puis viennent après eux les hommes de pensée ; Et tous ces curieux de la joie insensée, Descendent au théâtre , et sans chaleur, sans rut, Apprennent là du peuple à danser la chahut. Quelle danse et quel nom ! D'abord c'est une lutte : Les accens du clairon , les soupirs de la flûte , Les violons aigus et les tambours ronflans , Irritent tous les corps, agitent tous les flancs ; Puis, le signal donné, les haleines fumeuses Versent de tous cotés des paroles vineuses.
TERFSICHORE. 93
Bientôt le masque tombe ainsi que la pudeur.
La femme ne craint pas de tendre avec ardeur
Au vin de la débauche une lèvre altérée,
Et là nulle ne fait la longue et la sucrée;
L'homme attaque la femme, et la femme répond.
La joue en feux, les yeux luisant à chaque bond,
Et la jambe en avant , elle court sur les planches ;
Elle arrive sur l'homme en remuant des hanches ;
Et l'homme, l'animant du geste et de la voix,
Par ses beaux tordions la met toute aux abois.
Comme un triton fougueux prend une nymphe impure,
Il la saisit au corps , et forçant la nature ,
Simule à tous les yeux ce que les animaux
N'ont jamais inventé dans leurs plaisirs brutaux.
Horreur! Cette luxure est partout applaudie ,
Et l'imitation court comme l'incendie.
Puis la salle chancelle , et d'un élan soudain ,
Le bal entier se lève, une main dans la main.
Les corps joignent les corps; comme un torrent qui roule,
Sur le plancher criant s'éparpille la foule.
\)% TERPSICIIORE.
Alors une poussière immonde, en longs anneaux, Enveloppe la salle et ternit les flambeaux; Le plafond tourne aux yeux ainsi que dans l'ivresse, La chair a tout vaincu, l'ame n'est plus maîtresse, Et l'homme n'est plus froid en cet emportement, Car c'est la mer qui gronde en son lit écumant, C'est le vent qui tournoie en hurlantes raffales , C'est un troupeau fumant de bouillantes cavales , C'est la fosse aux lions. — Malheur, hélas I malheur Au pied de l'apprenti qui n'a pas de vigueur ! Malheur au faible bras qui délaisse une taille ! Ah 1 c'en est fait ici comme au champ de bataille , Du maladroit qui tombe; — aux clameurs du plaignant Tout est sourd, et le père, et la mère, et l'enfant, Personne n'a d'entraille en ce moment terrible, Et la ronde aux cent pieds, impitoyable, horrible, Passera sur le corps, et sous ses bonds puissans Meurtrira sans effroi des membres tout vivans.
TERPSICïIORE. 95
0 pudeur, ô vertu, douce et belle pensée !
0 chevelure d'Eve à longs flots dispersée !
Pudeur, voile de pourpre , adorable manteau,
Déchire-toi devant cet ignoble tableau !
Et vous , de Terpsichore ô compagnes fidèles ,
O filles d'Apollon, danseuses immortelles,
N'abaissez pas vos pieds sur nos planchers mesquins ,
Où se ternirait l'or de vos beaux brodequins ;
Muses , restez aux cieux , car la plus grande peine
Qui pourrait affliger votre ame surhumaine ,
Serait de voir encore à ces débordemens
Se mêler le flot pur de vos nobles amans.
Oui, ce serait de voir, sans respect pour soi-même ,
L'artiste profaner sa dignité suprême,
D'avance dépouiller ses œuvres de grandeur
En faisant de leur père un grotesque sauteur :
L'artiste devenir le jouet du vulgaire , Un singe balladant devant le populaire , Lui, dont la grande voix et les chants rebutés Percent si rarement l'air pesant des cités , Pour lequel notre temps est un siècle pénible, Et pour qui l'avenir semble encor plus horrible