‹ Satires et poèmesChapitre 9 sur 43 · Livre à qui veut ses flancs ouverts · texte numérisé non relu

Livre à qui veut ses flancs ouverts

C'est la mer ! c'est la mer 1 — d'abord calme et sereine ,

La mer, aux premiers feux du jour, Chantant et souriant comme une jeune reine ,

La mer blonde et pleine d'amour ; La mer baisant le sable, et parfumant la rive

Du baume enivrant de ses flots ,

Et berçant sur sa gorge ondoyante et lascive

Son peuple brun de matelots ; Puis la mer furieuse et tombée en démence ,

Et de son lit silencieux Se redressant géante avec sa tète immense ,

Et tordant ses bras dans les cieux ; Puis courant çà et là , hurlante , échevelée ;

Et sous la foudre et ses carreaux , Bondissant, mugissant dans sa plaine salée,

Comme un combat de cent taureaux ; Puis , le corps tout blanchi d'écume et de colère ,

La bouche torse et l'œil errant, Se roulant sur le sable et déchirant la terre

Avec le râle d'un mourant ; Et, comme la bacchante, enfin lasse de rage

N'en pouvant plus, et sur le flanc Retombant dans sa couche, et jetant à la plage

Des têtes d'hommes et du sang!...

DANTE

— DANTE

Dante , vieux Gibelin ! quand je vois en passant Le plâtre blanc et mat de ce masque puissant Que l'art nous a laissé de ta divine tête, Je ne puis m'empêcher de frémir, ô poëte î Tant la main du génie et celle du malheur Ont imprimé sur toi le sceau de la douleur.

G8 DANTE

Sous l'étroit chaperon qui presse tes oreilles Est-ce le pli des ans , ou le sillon des veilles Qui traverse ton front si laborieusement? Est-ce au champ de l'exil , dans l'avilissement , Que ta bouche s'est close à force de maudire? Ta dernière pensée est-elle en ce sourire Que la mort sur ta lèvre a cloué de ses mains ? Est-ce un ris de pitié sur les pauvres humains ? Ah'l le mépris va bien à la bouche de Dante, Car il reçut le jour dans une ville ardente, Et le pavé natal fut un champ de graviers Qui déchira long-temps la plante de ses pieds : Dante vit comme nous , les factions humaines Rouler autour de lui leurs fortunes soudaines ; Il vit les citoyens s'égorger en plein jour, Les partis écrasés renaître tour à tour ; ïl vit sur les bûchers s'allumer les victimes ; 11 vit pendant trente ans passer des flots de crimes , Et le mot de patrie à tous les vents jeté, Sans profit pour le peuple et pour la liberté.

DANTE. 69

0 Danle Alighieri , poëte de Florence !

Je comprends aujourd'hui ta mortelle souffrance ,

Amant de Béatrice à l'exil condamné ,

Je comprends ton œil cave et ton front décharné ,

Le dégoût qui te prit des choses de ce monde ,

Ce mal de cœur sans fin , cette haine profonde

Qui te faisant atroce et te fouettant l'humeur,

Inondèrent de bile et ta plume et ton cœur.

Aussi, d'après les mœurs de ta ville natale,

Artiste , tu peignis une toile fatale ,

Et tu fis le tableau de sa perversité

Avec tant d'énergie et tant de vérité ,

Que les petits enfans.qui le jour , dans Ravenne , »

Te voyaient traverser quelque place lointaine ,

Disaient en contemplant ton front livide et vert :

Voilà, voilà celui qui revient de l'enfer.

Nous avons tout perdu, tout jusqu'à ce gros rire

Gonflé de gaîté franche et de bonne satire ,

Ce rire d'autrefois , ce rire des aïeux

Qui jaillissait du cœur comme un flot de vin vieux:

Le rire sans envie et sans haine profonde,

Pour n'y plus revenir est parti de ce monde.

Quel compère joyeux que le rire autrefois !

Maintenant il est triste, il chante à demi-voix,

ïl incline la tête et se pince la lèvre;

Chaque pli de sa bouche est creusé par la fièvre :

Adieu le vin , l'amour, et les folles chansons !

Adieu les grands éclats , les longues pâmoisons !

Plus de garçon joufflu, bien frais, et dans sa gloire

Chantant à plein gosier les belles après boire;

Près d'un jambon fumé plus de baisers d'époux,

Plus de bruyans transports, plus de danse de fous,

Plus de boutons rompus , plus de bouffonnerie :

Mais du cynisme à force et de l'effronterie,

De la bile à longs flots , des traits froids et mordans ,

Comme au fond de l'enfer des grincemens de dents ,

Et puis la lâcheté, l'insulte à la misère,

Et des coups au vaincu, des coups à l'homme à terre

Ah ! pour venir à nous le front morne et glacé , Par quels affreux chemins, vieux Rire, as-tu passé?

Les éclats de ta voix , comme hurlemens sombres ,

Ont retenti long-temps à travers des décombres ;

Dans les villes en pleurs, sur le blé des sillons,

Ils ont réglé long-temps les pas des bataillons ;

Long-temps ils ont mêlé leurs notes infernales

Au bruit du fer tombant sur les têtes royales ,

Et, suivant dans Paris le fatal tombereau,

Mené plus d'un grand homme au panier du bourreau :

Rire ! tu fus l'adieu qu'en délaissant la terre

De son lit de douleur laissa tomber Voltaire;

Rire de singe assis sur la destruction ,

Marteau toujours brûlant de démolition ,

Depuis ce jour, Paris te remue à toute heure ,

Et sous tes coups puissans rien de grand ne demeure.

Ah 1 malheur au talent plein de vie et d'amour Qui veut se faire place et paraître au grand jour, Malheur, malheur cent fois à la muse choisie Qui veut livrer son aile au vent de poésie!

En vain elleessaîra, dédaigneuse du sol,

Sur le bruit des cités de prendre son beau vol ,

Le rire à l'œil stupide , est là , qui la regarde ,

Et qui, jaloux des lieux où son pied se hasarde,

Comme un miasme brûlant, ou comme un plomb mortel

Montera la frapper aux campagnes du ciel ;

Et cette ame perdue aux voûtes éternelles ,

Qui, devant le soleil ouvrant ses larges ailes,

Allait, dans son transport, chez la Divinité

Exhaler quelque chant plein d'immortalité ;

Pauvre ame, atteinte encore au bord de la carrière,

Triste , penchant la tête et fermant la paupière ,

Elle retombera dans son cloaque impur,

Et s'en ira bien loin, vers quelque coin obscur,

Gémissante, traînant l'aile et perdant sa plume,

Mourir avant le temps, le cœur gros d'amertume.

O fille d'Euripide, ô belle fille antique,

0 muse , qu'as-tu fait de ta blanche tunique ?

Prêtresse du saint temple , oh ! que sont devenus

Les ornemens sacrés qui couvraient tes pieds nus !

Et les cheveux dorés relevés sur ta tête ,

Et le grave cothurne , et la lyre poëte ,

80 MELPOMÈNK.

Et les voiles de lin , en ta marche à longs plis

Flottant et balayant les dalles du parvis ,

Et le fleuve éternel de tes larmes pieuses

Et tes sanglots divins , douleurs harmonieuses ?

0 belle fille antique ! ô toi qu'on adorait !

De tes chastes habits, prêtresse , qu'as-tu fait?

Tu les as échangés contre des haillons sales ;

Ton beau corps est tombé dans la fange des halles ,

Et ta bouche oubliant l'idiome de miel

Qu'elle semblait puiser dans les concerts du ciel,

Ta bouche , aux passions du peuple descendue ,

S'est ouverte aux jurons de la fille perdue.

C'en est fait aujourd'hui de la beauté de l'art! Car l'immoralité levant un œil hagard Se montre hardiment dans les jeux populaires ; Les théâtres partout sont d'infâmes repaires,

Des autels de débauche , où le vice éhonté

Donne pour tous les prix leçon d'impureté.

C'est à qui chaque soir sur leurs planches banales

Étalera le plus de honte et de scandales,

A qui déroulera dans un roman piteux

Des plus grossières mœurs les traits les plus honteux ,

Et sans respect aucun pour la femme et pour l'âge ,

Fera monter le plus de rougeur au visage.

Allez , homme au cœur pur, allez en curieux

Heurter vos pieds, le soir, à tous ces mauvais lieux ;

Dans ces antres infects descendez quand la brume

Sur la grande cité comme un fallot s'allume ,

Vous verrez au milieu d'un fleuve de sueur

Sous un pâle soleil et sa jaune lueur,

Sans haleine, sans pouls, et les lèvres muettes,

Tout un peuple accroupi sur de noires banquettes ,

Écoutant à plaisir la langue des bourreaux ,

Apprivoiser ses yeux au sang des échafauds.

Vous y verrez sous l'œil des pères de familles ,

De lubriques tableaux apprendre aux jeunes filles,

Comment sur un sopha , sans remords et sans peur,

On ouvre à tout venant et sa jambe et son cœur ;

Comment font les deux mains d'un homme qui viole ;

Comment à ses transports une femme s'immole ;

Et les femmes, au bout de ces drames impurs ,

Haletantes encor, l'œil en feu, les seins durs,

D'un pied lent désertant la salle solitaire

Regagner leur foyer en rêvant l'adultère.

Voilà, voilà pourtant l'air fétide, empesté,

Que l'art de ses rameaux verse sur la cité ;

L'air malsain que Paris, comme une odeur divine,

Vient humer chaque soir de toute sa poitrine !

Arbre impur ! on dirait que ton front dégarni

Ne porte plus au ciel qu'un feuillage jauni ;

Et que les fruits tombés de ta branche sonore ,

Comme ceux qui poussaient aux arbres de Gomorrhe ,

Sous la lèvre du peuple amers et tout flétris

Ne sont que cendre sèche et que germes pourris!

Ah ! dans ces temps maudits , les citoyens iniques

Ne sont pas tous errant sur les places publiques.

Ce ne sont pas toujours ces rudes affamés

Aux seins poilus, aux bras péniblement armés,

Ces pauvres ouvriers hurlant comme une meute ,

Et que le ventre seul mène et pousse à l'émeute :

Ces hommes de ruine et de destruction

Ne soufflent pas le vent de la corruption ,

Leur bras n'atteint jamais que l'aride matière;

Ils ébranlent le marbre, ils attaquent la pierre ;

Et quand le mur battu tombe sur le côté ,

Leur torrent passe et fuit comme un torrent d'été.

Mais les hommes pervers, mais les hommes coupables ,

Dont le pied grave au sol des traces plus durables ,

Ce sont tous ces auteurs , qui , le scapel en main ,

Cherchent, les yeux ardcns, au fond du cœur humain.

„ 84 MËLPOMÈNE.

La fibre la plus vive et la plus sale veine

Pour en faire jaillir des flots d'or à main pleine.

Les uns vont calculant du fond du cabinet,

D'un spectacle hideux le produit brut et net,

D'autres aux ris du peuple , aux brocards de l'école,

Promènent sans pitié l'encensoir et l'étole ;

D'autres déshabillant la céleste pudeur,

Ne laissent pas un voile à l'humaine candeur.

Puis viennent les maçons de la littérature,

Qui , portant le marteau sur toute sépulture ,

Courent de siècle en siècle arracher par lambeaux

Les crimes inouis qui dorment aux tombeaux.

Sombres profanateurs avides de dépouilles ,

Il n'attendent pas même au milieu de leurs fouilles

Que la terre qui tombe ait refroidi les morts ;

De la fosse encor fraîche ils retirent les corps ,

Et sans crainte de Dieu leur bras , leur bras obscène

Les livre encor tout chauds aux clameurs de la scène.

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