Ï IL 1MANTO
Oh! j'ai bien peur, ami, que ta voix taciturne
Ne chante faussement comme l'oiseau nocturne.
La Liberté céleste aime les beaux rameurs ;
Mais elle goûte peu nos oisives humeurs ;
Sa robe est relevée , et belle voyageuse ,
Pour notre peuple elle est trop rude et trop marcheuse.
Sybarite au poil noir et gras voluptueux ,
Adorateur sacré du parmesan glueux,
Il a le cœur au ventre , et le ventre à la tête.
Chanter, boire, manger, dormir, voilà sa fête,
Et le dos prosterné sur ses larges pavés ,
11 n'a les bras tendus et les regards levés
Que vers le ciel lardé de ses pâtisseries ;
Il n'adore qu'un dieu, le dieu des porcheries;
il admire son corps, il le trouve très beau ,
Et craint le mal que fait un glaive dans la peau.
LE PÊCHEUR
0 frère! il a raison. Mais la mélancolie
A versé dans ta veine une bourbeuse lie,
Le génie a toujours monté l'homme à l'orgueil ,
Et tu vois ton pays avec un mauvais œil.
Du peuple il faut toujours, poète, qu'on espère,
Car le peuple , après tout , c'est de la bonne terre ,
La terre de haut prix, la terre de labour,
C'est le sillon doré qui fume au point du jour,
Et qui, rempli de sève et fort de toute chose,
Enfante incessamment'et jamais ne repose :
C'est lui qui pousse aux cieux les chênes les plus hauts;
C'est lui qui fait jaillir les hommes les plus beaux ;
Sous le fer et le soc , il rend outre mesure
Des moissons de bienfaits pour le mal qu'il endure :
On a beau le couvrir de fange et de fumier,
11 change en épis d'or tout élément grossier :
il prête à qui l'embrasse une force immortelle, De tout haut monument c'est la base éternelle, C'est le genou de Dieu, c'est le divin appui, Aussi, malheur! malheur à qui pèse sur lui !
SALVATOR
Hélas ! si tu savais le mal que la pensée Fait au cœur, quancfdehors elle n'est point poussée; Tu crierais comme moi; mais homme simple et bon, Tu ne peux concevoir quelle est ma passion , La mortelle souffrance et le désespoir sombre D'être enfant du soleil et de vivre dans l'ombre. Oh I non , tu ne sais pas combien il est amer De déployer son aile et n'avoir jamais d'air : Et cependant, la mort vient «à grandes journées, Sur nos fronts d'un vol lourd s'abattent les années, Et le glaive que Dieu nous remit dans la main , Se rouille en attendant toujours au lendemain;
Faute de nourriture, on voit mourir sa flamme,
Chaque jour on s'en va , le corps mangé par l'ame,
Et le mâle talent, solitaire et perdu,
Moisit comme un habit dans le coffre étendu ;
Le génie a besoin de liberté pour vivre,
Il faut un large verre à l'homme qui s'enivre.
Quant à moi, je suis las d'attendre l'ouragan,
Chaque jour de compter sur un bond du volcan,
Le visage couvert de la pâleur du cierge ,
De gémir comme eunuque embrassant une vierge ,
Puisque le peuple ici dort la foudre à la main ,
J'irai chercher ailleurs quelque chose d'humain.
LE PKCHEUR.
0 vrai cœur de poète , ame pleine d'envie , Nature dévorante et jamais assouvie, Enfant toujours repu, mais qui hurle toujours, Ne peux-tu pas encore attendre quelques jours?
'208 il PIANTO.
Si le don d'un cœur noble et d'un visage austère
ïe retire du monde et te fait solitaire,
Si tu fuis loin de nous, ô mon bon frère , ô toi!
Prends garde de tomber au vil amour de soi ,
Dans le sentier commun où marchent tous les hommes ;
Fuis la perdition de tous tant que nous sommes ,
L'écueil le plus fatal sous la voûte des cieux ;
Songe que de là-haut nous regardent les dieux ,
Et que s'ils ont doué quelque ame d'énergie ,
C'est pour le bien commun, et qu'au bout de la vie
Ils demanderont compte à tous de leurs travaux,
À moi de ma parole, à toi de tes pinceaux.
Faisons chœur, Salvator, et prenons patience;
La patience rend légère la souffrance :
Toujours une grande ame, en butte aux coups du sort ,
Sous ce manteau divin se résigne et s'endort.
SALVATOR
Ami , tu parles bien , mais notre sol superbe Corrompt le pur froment et ne fait que de l'herbe; Ce qu'on sème dessus perd bientôt sa valeur : Je n'en attends plus rien , et je m'en vais , pêcheur! Adieu, Naples! salut, terre de la Calabre ! Ecueils toujours fumans où la vague se cabre , 0 vieux mont Gargano, sommet échevelé, Rocs cambrés et noircis, au poil long et mêlé, Nature vaste et chaude, et féconde en ravages , 0 terre , ô bois , ô monts , ô désolés rivages I Recevez-moi parmi vos sombres habitans ; Car je veux me mêler à leurs troupeaux errans , Je veux manger le pain de tout être qui pense , Goûter la liberté sur la montagne immense. Là seulement encor l'homme est plein de beauté, Car le sol qui le porte a sa virginité;
210 IL IMANTO.
Là, je pourrai de Pan faire ma grande idole , Là je vivraHong-temps comme l'aigle qui vole. Enfin là, quand la mort viendra glacer mes flancs , Je n'aurai pas le corps cerclé de linges blancs , Je rendrai librement ma dépouille à la terre; Et l'antique Cybèle, alors ma noble mère, Dans son ventre divin m'absorbant tout entier, Je disparaîtrai là comme un peu de fumier, Gomme un souffle perdu sous la voûte sublime , Comme la goutte d'eau qui rentre dans l'abîme , Sans laisser après moi, ce qui toujours vous suit, La laideur d'un squelette etM'écho d'un vain bruit.