‹ Satires et poèmesChapitre 19 sur 43 · TITIEN · texte numérisé non relu

TITIEN

Quand l'art italien , comme un fleuve autrefois , S'en venait à passer par une grande ville , Ce n'était pas alors une eau rare et stérile , Mais un fleuve puissant à la superbe voix.

Il allait inondant les palais jusqu'aux toits , Les dômes suspendus par une main débile , Il reflétait partout dans son cristal mobile Le manteau bleu des dieux et la pourpre des rois.

Puis, avec majesté sur la vague aplanie , 11 emportait alors un homme de génie , Un grand Vénitien, à l'énorme cerveau;

Et, prenant avec lui sa course vagabonde, Il le roulait un siècle au courant de son onde , Et ne l'abandonnait qu'aux portes du tombeau.

BIANGA.

21 M. ïéon it tiJûUlj).

Dans la noble Venise autrefois l'on raconte Qu'un riche gentilhomme , un sénateur , un comte , Eut pour fille un enfant qu'on appelait Bianca : Dans Venise voici ce qui lors arriva.

Ainsi que toute fllle et toute Italienne , Paresseuse à ravir, notre Vénitienne,

Blanche conime une étoile , et comme faite au tour,

Au balcon du palais demeurait tout le jour :

Tantôt elle peignait ses longues tresses blondes ,

Tantôt elle voyait courir les vertes ondes ,

Ou regardait sans voir, ou grave dans ses jeux ,

Passait un œillet rouge à travers ses cheveux.

A la fenêtre en face , un enfant de Florence

Chez un vieil argentier logeait par occurrence ;

De sa plume il gagnait son pain de tous les soirs.

Mais cet enfant divin, sous ses longs cheveux noirs,

Pensif à son bureau , d'un œil mélancolique

Regardait si souvent cette tête angélique ,

Qu'il oubliait toujours sa tâche et son devoir.

Or, à force de temps , à force de se voir,

Ces deux jeunes enfans, dans leur candeur d'apôtre,

Crurent que le bon Dieu les donnait l'un à l'autre ;

Ils se prirent de cœur, ils s'aimèrent d'amour,

Et leur feu mutuel grandit de jour en jour.

Ce feu devint si vif, que par une nuit brune ,

Une nuit où la ville avait très peu de lune,

Tandis que tout dormait dans l'antique maison ,

La pauvre jeune fille oublia sa raison ,

Et, laissant derrière elle une porte entr'ouverte,

Elle s'en fut dehors seule et d'un pied alerte.

Oh ! je laisse à penser dans le mince taudis ♦

Quelle fête ce futl ce fut le paradis.

Aussi ces deux enfans , ces douces créatures ,

Ces deux corps si parfaits , ces royales natures ,

Se dirent tant de mots, versèrent tant de pleurs,

Que la nuit tout entière écouta leurs douleurs.

11 fallut cependant quitter la chambre sombre.

Pâle et gelée alors comme une neige à l'ombre,

Bianca rapidement , et le corps tout plié ,

Retraversa le pont sur la pointe du pié.

Mais l'aube était debout, et réveillant la brise,

Ses pieds frais rougissaient les grands toits cle Venise;

Le vent remuait l'onde, et la vague des mers

Luisait dans les canaux en mille carreaux verts;

Les pigeons de Saint-Marc volaient sur les coupoles, Le long des piliers blancs tremblotaient les gondoles Il était jour, grand jour, et la douce Bianca Lorsqu'au seuil paternel tremblante elle toucha, Elle se laissa là tomber comme une morte : Un passant de bonne heure avait fermé sa porte.

Certes, s'il fut jamais un touchant souvenir,

Un souvenir d'amour qui plaise à revenir,

Gomme ces airs divins qu'on veut toujours entendre ,

Ah ! c'est bien cet amour mélancolique et tendre

Qui prit deux jeunes cœurs avec naïveté ,

Comme aux jours de la pure et belle antiquité.

C'est bien cet amour franc sorti de la nature,

Qui vit de confiance et jamais d'imposture,

Qui se donne sans peine et ne marchande pas

Comme le faux amour de nos tristes climats.

Bianca , ton chaste nom , lorsqu'il flotte à la bouche ,

D'un charme toujours neuf vous remue et vous touche,

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