LONDRES
C'est un espace immense et d'une longueur telle Qu'il faut pour le franchir un jour à l'hirondelle, Et ce n'est bien au loin que des entassemens De maisons, de palais, et de hauts monumens, Plantés là par le temps sans trop de symétrie ; De noirs et longs tuyaux, clochers de l'industrie, Ouvrant toujours la gueule, et de leurs ventres chauds Exhalant dans les airs la fumée à longs Ilots ;
De v rastes dômes blancs et des flèches gothiques Flottant dans la vapeur sur des monceaux de briques; In fleuve inabordable, un fleuve tout houleux Roulant sa vase noire en détours sinueux, Et rappelant l'effroi des ondes infernales ; De gigantesques ponts aux piles colossales, Comme l'homme de Rhodc, à travers leurs arceaux Pouvant laisser passer des milliers de vaisseaux ; Une marée infecte et toujours avec l'onde Apportant, remportant les richesses du monde; Des chantiers en travail, des magasins ouverts, Capables de tenir dans leurs flancs l'univers ; Puis un ciel tourmenté, nuage sur nuage; Le soleil comme un mort le drap sur le visage, Ou parfois dans les flots d'un air empoisonné Montrant comme un mineur son front tout charbonné; Enfin, dans un amas de choses, sombre, immense, Vn peuple noir, vivant et mourant en silence, Des êtres par milliers suivant l'instinct fatal Et courant après l'or par le bien et le mal.
Àh ! la mer est terrible au fort de la tempête, Lorsque levant aux cîeux sa vaste et lourde tête, Elle retombe et jette aux peuples consternés Des cadavres humains sur des mâts goudronnés ; L'incendie est terrible autant et plus encore, Quand de sa gueule en flamme il étreint et dévore
'lo'l LAZARE.
Comme troupeaux hurlans les immenses cités. Mais ni le feu ni l'eau dans leurs lubricités Et les débordemens de leur rage soudaine , D'un frisson aussi vif ne glacent l'ame humaine Et ne serrent le cœur, autant que le tableau Qu'offrent les malheureux qui souffrent du cerveau , L'aspect tumultueux des pauvres créatures Qui vivent , ô Bedlam î sous tes voûtes obscures !
Quel spectacle en effet à l'homme présenté,
Que l'homme descendant à l'imbécillité!
Voyez et contemplez! Ainsi que dans l'enfance
C'est un torse tout nu retombant en silence
Sur des reins indolens , — des genoux sans ressorts ,
Des bras flasques et mous , allongés sur le corps
Comme les verts rameaux d'une vigne traînante ;
Puis la lèvre entr'ouverte et la tète pendante,
Le regard incertain sur le globe des yeux ,
Et le front tout plissé comme le front d'un vieux;
Et pourtant il est jeune. — Oui; mais déjà la vie, Comme un fil , s'est usée aux doigts de la Folie; Et la tête, d'un coup, dans ses hébêtemens, Sur le reste du corps a gagné soixante ans. Ce n'est plus désormais qu'une machine vile Qui traîne , sans finir, son rouage inutile ; Pour lui le ciel est vide et le monde désert; L'été , sans l'émouvoir, passe comme l'hiver ; Le sommeil, quand il vient, ne lui porte aucun rêve ; Son œil s'ouvre sans charme au soleil qui se lève; ïl n'entend jamais l'heure , et vit seul dans le temps, Comme un homme la nuit égaré dans les champs ; Enfin, toujours muet, la salive à la bouche, Incliné nuit et jour, il rampe sur sa couche ; Car, le rayon divin dans le crâne obscurci, L'homme ne soutient plus le poids de l'infini; Loin du ciel il s'abaisse et penche vers la terre : La matière sans feu retourne à la matière.
Maintenant, écoutez cet autre en son taudis;
Sur sa couche en désordre et quels bonds et quels cris !
Le silence jamais n'habite en sa muraille;
La fièvre est toujours là le roulant sur la paille ,
Et promenant, cruelle, un tison sur son flanc;
Ses deux yeux retournés ne montrent que le blanc;
Ses poings , ses dents serrés ont toute l'énergie
D'un ivrogne au sortir d'une sanglante orgie.
S'il n'était pas aux fers , ah ! malheur aux humains
Qui tomberaient alors sous ses robustes mains !
Malheur! la force humaine est double en la démence.
Laissez-la se ruer en un espace immense;
Libre, elle ébranlera les pierres des tombeaux,
Des plus hauts monumens les solides arceaux;
Et ses bras musculeux et féconds en ruines
Soulèveraient un chêne et ses longues racines.
Mais , couché sur la terre , en éternels efforts
Le malheureux s'épuise , et devant ses yeux tords
Le mal , comme une roue aux effroyables jantes ,
Agite de la pourpre et des lames brûlantes ;
Et la destruction, vautour au bec crochu,
Voltige , nuit et jour, sur son front blême et nu ;
Puis les longs hurlemens , lés courts éclats de rire ,
Comme sillons de feu, traversent son délire.
Mais le pire du mal en ce vagissement ,
Le comble de l'horreur n'est pas le grincement
Du délire chantant sa conquête sublime
Par le rude gosier de sa triste victime,
C'est la mort toujours là, la mort toujours auprès,
Frappant l'être à demi sans l'achever jamais.
Et telles sont pourtant nos colonnes d'Hercule ,
Les piliers devant qui tout s'arrête ou recule,
Les blocs inébranlés où les générations,
L'une après l'autre, vont fendre et briser leurs fronts ;
Le dilemme fatal aux plus sages des hommes ,
Le rendez- vous commun de tous tant que nous sommes,
Où l'un vient pour avoir trop vécu hors de soi,
Et n'être en son logis resté tranquille et coi ,
L'autre , parce qu'il a regardé sans mesure
Dans l'abîme sans fond de sa propre nature;
Celui-ci par le mal , celui-là par vertu ;
Tous , hélas ! quel que soit le mobile inconnu ,
Par l'éternel défaut de notre pauvre espèce ,
La misère commune et l'humaine faiblesse ;
Et , de ce large cercle où tout semble aboutir,
Où les deux pieds entrés, l'on ne peut plus sortir;
Où, gueux, roi, noble et prêtre, enfin la tourbe humaine
Tourne au souffle du sort comme une paille vaine;
La porte la plus grande et le plus vaste seuil
Par où passe le plus de monde, c'est l'orgueil ,
L'orgueil, l'orgueil impur , est la voie insensée
Qui, de nos jours , conduit presque toute pensée
A l'inepte folie ou l'aveugle fureur...
O Bedlam î monument de crainte et de douleur 1
D'autres pénétreront plus avant dans ta masse;
Quant à moi , je ne puis que détourner la face,
Et dire que ton temple, aux antres étouffans, Est digne , pour ses dieux , d'avoir de tels enfans , Et que le ciel brumeux de la sombre Angleterre Peut servir largement de dôme au sanctuaire.
Sombre génie, ô dieu de la misère!
Fils du genièvre et frère de la bière , Bacchus du Nord , obscur empoisonneur, Écoute , ô Gin , un hymne en ton honneur. Écoute un chant des plus invraisemblables, Un chant forme de notes lamentables
26k LAZARE.
Qu'en ses ébats un démon de l'enfer Laissa tomber de son gosier de fer.
C'est un écho du vieil hymne de fête Qu'au temps jadis à travers la tempête On entendait au rivage normand , Lorsque coulait l'hydromel écumant; Une clameur sombre et plus rude encore Que le hurra dont le peuple Centaure, Dans les transports de l'ivresse , autrefois Épouvantait le fond de ses grands bois.
Dieu des cités ! à toi la vie humaine
Dans le repos et dans les jours de peine,
A toi les ports , les squares et les ponts ,
Les noirs faubourgs et leurs détours profonds,
Le sol entier sous son manteau de brume I
Dans tes palais quand le nectar écume
Et brille aux yeux du peuple contristé ,
Le Christ lui-même est un dieu moins fêté
Que tu ne l'es : — car pour toi tout se damne ,
L'enfance rose et se sèche et se fane ;
Les frais vieillards souillent leurs cheveux blancs,
Les matelots désertent les haubans ,
Et par le froid , le brouillard et la bise ,
La femme vend jusques à sa chemise.
Du gin , du gin ! — à plein verre , garçon î Dans ses flots d'or, cette rude boisson Houle le ciel et l'oubli de soi-même ; C'est le soleil, la volupté suprême , Le paradis emporté d'un seul coup ; C'est le néant pour le malheureux fou.
Fi du porto , du sherry, du madère , De tous les vins qu'à la vieille Angleterre L'Europe fait avaler à grands frais, Ils sont trop chers pour nos obscurs palais Et puis le vin près du gin est bien fade ; Le vin n'est bon qu'à chauffer un malade,
"2t)G LAZARE.
Un corps débile , un timide cerveau ; Auprès du gin le vin n'est que de l'eau : A d'autres donc les bruyantes batailles Et le tumulte à l'entour des futailles , Les sauts joyeux , les rires étouffans , Les cris d'amour et tous les jeux d'enfans î Nous, pour le gin, ah! nous avons des âmes Sans feu d'amour et sans désirs de femmes. Pour le saisir et lutter avec lui, Il faut un corps que le mal ait durci. Vive le gin ! au fond de la taverne, Sombre hôtelière , à l'œil hagard et terne , Démence , viens nous décrocher les pots , Et toi, la Mort , verse-nous à grands flots.
Hélas ! la Mort est bientôt à l'ouvrage, Et pour répondre à la clameur sauvage, Son maigre bras frappe comme un taureau Le peuple anglais au sortir du caveau.
Jamais typhus , jamais peste sur terre Plus promptement n'abattit la misère ; Jamais la fièvre , aux bonds durs et changeans , Ne rongea mieux la chair des pauvres gens : La peau devient jaune comme la pierre , L'œil sans rayons s'enfuit sous la paupière, Le front prend l'air de la stupidité , Et les pieds seuls marchent comme en santé. Pourtant, au coin de la première rue , Comme un cheval qu'un boulet frappe et tue , Le corps s'abat , et sans pousser un cri , Roulant en bloc sur le pavé, meurtri, Il reste là daps son terrible rêve , Jusqu'au moment où le trépas l'achève.
Alors on voit passer sur bien des corps Des chariots, des chevaux aux pieds forts; Au tronc d'un arbre , au trou d'une crevasse L'un tristement accroche sa carcasse; L'autre en passant l'onde du haut d'un pont Plonge d'un saut dans le gouffre profond.
21)8 LAZARK.
Partout le gin et chancelle et s'abîme , Partout la mort emporte une victime ; Les mères même , en rentrant pas à pas , Laissent tomber les enfans de leurs bras , Et les enfans , aux yeux des folles mères , Vont se briser la tête sur les pierres.