LES BELLES COLLINES D'IRLANDE
Ah I depuis bien long-temps tel est le vent fatal Qui loin des champs aimés nous incline la tête , Le destin ennemi qui fait du nid natal De notre belle terre un pays de tempête , Le mépris et la haine... 0 ma patrie, hélas ! Pèserait-on si fort sur tes plages fécondes Que ton beau sol un jour s'affaisserait bien bas , Et que la verte Erin s'en irait sous les ondes!
Mais heureux les troupeaux qui paissent vagabonds Les pâtures de trèfle en nos fraîches vallées ; Heureux les chers oiseaux qui chantent leurs chansons Dans les bois frissonnans où passent leurs volées. Oh! les vents sont bien doux dans nos prés murmurans, Et les meules de foin ont des odeurs divines ; L'oseille et les cressons garnissent les courans De tous vos clairs ruisseaux , ô mes belles collines I
Quand l'Italie en délire , L'Allemagne aux blonds cheveux , Se partagent toutes deux Les plus beaux fils de la lyre , Hélas ! non moins chère aux dieux, La ténébreuse Angleterre ,
i>8S LAZARE.
Dans son île solitaire , Ne sent vibrer sous sa main Qu'un luth aux cordes d'airain.
Ah ! pour elle Polymnie , La mère de l'harmonie, N'a que de rudes accens , Et le bruit de ses fabriques Sont les hymnes magnifiques Et les sublimes cantiques Qui viennent frapper ses sens.
Écoutez, écoutez, enfans des autres terres! Enfans du continent , prêtez l'oreille aux vents Qui passent sur le front des villes ouvrières, Et ramassent au vol comme flots de poussières
Les cris humains qui montent de leurs flancs ! Ecoutez ces soupirs , ces longs gémissemens Que vous laisse tomber leur aile vagabonde, Et puis vous me direz s'il est musique au monde
Qui surpasse en terreur profonde Les chants lugubres qu'en ces lieux Des milliers de mortels élèvent jusqu'aux cieux !
Là tous les instrumens qui vibrent à l'oreille
Sont enfans vigoureux du cuivre ou de l'airain ;
Ce sont des balanciers dont la force est pareille
A cent chevaux frappés d'un aiguillon soudain ;
Ici , comme un taureau , la vapeur prisonnière
Hurle , mugit au fond d'une vaste chaudière ,
Et, poussant au dehors deux immenses pistons ,
Fait crier cent rouets à chacun de leurs bonds.
Plus loin, à travers l'air, des milliers de bobines
Tournant avec vitesse et sans qu'on puisse voir,
Comme mille serpens aux langues assassines
Dardent leurs sifflemens du matin jusqu'au soir.
C'est un choc éternel d'étages en étages ,
lin mélange confus de leviers, de rouages,
De chaînes, de crampons se croisant, se heurtant,
Un concert infernal qui va toujours grondant,
Et dans le sein duquel un peuple aux noirs visages,
Un peuple de vivans rabougris et chétifs
Mêlent comme chanteurs des cris sourds et plaintifs.
l'ouvrier.
0 maître , bien que je sois pâle , Bien qu'usé par de longs travaux Mon front vieillisse, et mon corps maie Ait besoin d'un peu de repos ; Cependant, pour un fort salaire, Pour avoir plus d'ale et de bœuf, Pour revêtir un habit neuf, Il n'est rien que je n'ose faire :
Vainement la consomption , La ûèvre et son ardent poison , Lancent sur ma tête affaiblie Les cent spectres de la folie ,
Maître, j'irai jusqu'au trépas; Et si mon corps ne suffit pas, J'ai femme, enfans que je fais vivre, Ils sont à toi, je te les livre.