LA FEMME
Pleurez , criez , enfans dont la misère
De si bonne heure a ployé les genoux ,
Plaignez-vous bien : les animaux sur terre
Les plus soumis à l'humaine colère
Sont quelquefois moins malheureux que nous.
La vache pleine et dont le terme arrive
Reste à Vétable, et sans labeur nouveau ,
Paisiblement sur une couche oisive
Va déposer son pénible fardeau ;
Et moi, malgré le poids de mes mamelles ,
Mes flancs durcis, mes douleurs maternelles,
Je ne dois pas m'arrêter un instant :
Il faut toujours travailler comme avant ,
Vivre au milieu des machines cruelles ,
Monter , descendre , et risquer en passant
De voir broyer par leurs dures ferrailles, L'œuvre de Dieu dans mes jeunes entrailles.
Malheur au mauvais ouvrier Qui pleure au lieu de travailler; Malheur au fainéant, au lâche , A celui qui manque à sa tâche Et qui me prive de mon gain ; Malheur î il restera sans pain.
Allons , qu'on veille sans relâche , Qu'on tienne les métiers en jeu :
Je veux que ma fabrique en feu Écrase toutes ses rivales, Et que le coton de mes halles , En quittant mes brûlantes salles, Pour habiller le genre humain , Me rentre à flots d*or dans la main
Et le bruit des métiers de plus fort recommence , Et chaque lourd piston dans la chaudière immense , Comme les deux talons d'un fort géant qui danse, S'enfonce et se relève avec un sourd fracas. Les leviers ébranlés entrechoquent leurs bras , Les rouets étourdis, les bobines actives Lancent leurs cris aigus , et les clameurs plaintives , Les humaines chansons plus cuisantes, plus vives, Se perdent au milieu de ce sombre chaos , Comme un cri de détresse au vaste sein des flots....
Ah ! le hurlement sourd des vagues sur la grève ,
Le cri des dogues de Fingal , Le sifflement des pins que l'ouragan soulève
Et bat de son souffle infernal, La plainte des soldats déchirés par le glaive,
La balle et le boulet fatal ,
LA LYRE DAIRAIN. 295
Tous les bruits effrayans que l'homme entend ou rêve
A ce concert n'ont rien d'égal ;
Car cette noire symphonie Aux instrumens d'airain, à l'archet destructeur, Cette partition qui fait saigner le cœur,
Est souvent chantée en partie
Par l'avarice et la douleur.
Et vous , heureux enfans d'une douce contrée Où la musique voit sa belle fleur pourprée,
Sa fraîche rose au calice vermeil , Croître et briller sans peine aux rayons du soleil ; Vous qu'on traite souvent dans cette courte vie De gens mous et perdus aux bras de la folie, Parce que doux viveurs , sans ennui , sans chagrins , Vous respirez par trop la divine ambroisie Que cette fleur répand sur vos brûlans chemins,
Ah ! bienheureux enfans de l'Italie, Tranquilles habitans des golfes aux flots bleus ,
Beaux citoyens des monts, des champs voluptueux
Que le reste du monde envie ; Laissez dire l'orgueil au fond de ses frimas 1 Et bien que l'industrie, ouvrant de larges bras, Épanche à flots dorés sur la face du monde Les trésors infinis de son urne féconde , Enfans dégénérés , oh ! ne vous pressez pas D'échanger les baisers de votre enchanteresse Et les illusions qui naissent sous ses pas, Contre les dons de cette autre déesse Qui veut bien des humains soulager la détresse, Mais qui, le plus souvent, ne leur accorde , hélas I Qu'une existence rude et fertile en combats, Où, pour faire àgrand'peine un gain de quelques sommes. Le fer use le fer et l'homme use les hommes.