‹ Satires et poèmesChapitre 39 sur 43 · LE POETE · texte numérisé non relu

LE POETE

Ah ! ce vouloir immense en un si petit corps,

Cette force cachée en de faibles ressorts,

Saisissent mon esprit de terreurs sans pareilles,

Et je sens que le monde en toutes ses merveilles

Ne nous présente pas de prodige plus beau

Et de levier plus fort que l'homme et son cerveau.

Et pourtant, au milieu de ce chant de victoire,

Dans mon ame descend une tristesse noire ;

Le regret comme une ombre obscurcit mon front nu,

Et je ne songe plus qu'à pleurer le vaincu,

Et je m'écrie alors : — Ah! sur l'œuvre divine

Verra-t-on sans respect se vautrer la machine,

Et comme hippopotame, insensible animal,

Fouler toute la terre avec un pied brutal?

Où les cieux verront-ils luire leurs voûtes rondes.

Si mille pieds impurs viennent ternir les ondes?

Que diront les glaciers si leurs neigeux sommets

Descendent dans la plaine et s'abaissent jamais,

Et l'aigle, si, quittant le pays des nuages,

Au dieu brûlant du jour il ne rend plus d'hommages,

Et la grande verdure et ses tapis épais,

Et les hauts monumens des antiques forêts,

Les chênes, les sapins, et les cèdres immenses,

Le plein déroulement de toutes les semences,

Si l'active matière et ne vit et ne croît

Que par l'ordre de l'homme , au signal de son doigt?

Ah ! les êtres diront chacun dans leur entrave,

L'enfant de la nature a fait sa mère esclave !

O nature, nature amante des grands cœurs ,

Mère des animaux, des pierres et des fleurs ,

Inépuisable flanc et matrice féconde

D'où s'échappent sans fin les choses de ce monde,

Est-il possible, ô toi dont le genou puissant

Sur le globe nouveau berça l'homme naissain ,

i)nc lu laisses meurtrir ta céleste mamelle

Par les lourds instrumens de la race mortelle?

Que tu laisses bannir ta suprême beauté

Des murs envahissans de l'humaine cité?

Et que tu ne sois plus comme dans ta jeunesse.

Notre plus cher amour, cette bonne déesse,

Qui mêlant son sourire à nos simples travaux,

Des habitans du ciel nous rendait les égaux ,

Éternisait notre âge et faisait de la vie

Un vrai champ de blé d'or toujours digne d'envie?

Hélas 1 si les destins veulent qu'à larges pas

Fuyant et reculant devant nos attentats,

Tu remontes aux cieux et tu livres la terre

A* des enfans ingrats et plus forts que leur mère;

0 nourrice plaintive, ô nature, prends-moi,

Et laisse-moi vers Dieu retourner avec toi.

0 mon enfant chéri, toi qui m'aimes encore,

Et devines en moi ce que la foule ignore ,

Toi qui, laissant hurler le troupeau des humains ,

Viens souvent m'embrasser, me presser de tes mains ,

Et roulant par les airs des plaintes enfantines,

Sur mon sein verser l'or de tes larmes divines;

Oh! je comprends tes cris, tes mortelles frayeurs,

Et dans tes yeux gonflés la source de tes pleurs.

Je conçois ce que vaut pour l'ame droite et pure ,

Pour le cœur déchiré par l'ongle de l'injure,

Pour un amant du bon et du beau, dégoûté

Des fajiges de ce monde et de sa lâcheté ,

Le sauvage parfum de ma rustique haleine ;

Je conçois ce que vaut la douceur souveraine

Des vents sur la montagne à travers les grands pins ,

o78 LAZARE.

La beauté de la mer aux murmures sans fins, Le silence des monts balayés par la houle, L'espace des déserts où l'ame se déroule Et l'aspect affligeant même des lieux d'horreur, Où le cœur se soulage et qui parlent au cœur. Aussi pour rassurer ton ame, ô mon poète , Et pour te consoler je ne suis point muette ; Bien que le livre obscur du lointain avenir iNe puisse sur mon sort devant toi s'entr'ouvrir, Que dans le mouvement d'une vie incessante, Un bandeau sur les yeux je conçoive et j'enfante, Je puis crier pourtant, et les sublimes voix Qui s'élèvent des monts, des ondes et des bois, L'hymne aux vastes accords, l'harmonieux cantique Qui monte jour et nuit du globe magnifique, Dans ton oreille chaste à longs flots pénétrant Viendra toujours calmer ton cœur désespérant. Qu'importe que le jeu de mes forces sublimes, Sur la verte planète et dans ses noirs abîmes, Soit en quelques endroits empêché par des nains?

Qu'importe que le bras des orgueilleux humains

S'attaquant à la terre, à ses formes divines,

Ëcorche son beau sein du fer de leurs machines?

Qu'importe que doués des puissances du ciel

Ils changent à leur gré l'habitacle mortel ,

Quels que soient les efforts de l'homme et de sa race,

Que du globe soumis inondant la surface,

11 soit pour la matière une oause de fin

Ou de perfection un instrument divin?

0 mon enfant chéri! — jusqu'au jour où la terre ,

Comme le grain de blé qui s'échappe de l'aire

Et qu'emportent les vents aux champs de l'infini,

Aura développé son radieux épi ;

Jusqu'au jour où, semblable à la fleur qui se passe,

Par la main du Seigneur effeuillée en l'espace,

Elle ira reformer un globe en d'autres lieux

Et fleurir au soleil de quelques nouveaux cieux ;

Toujours, ô mon enfant, toujours les vents sauvages

De leurs pieds vagabonds balayeront les plages;

La mer réfléchira toujours dans un flot pur

Et l'océan du ciel et ses îles d'azur ;

Comme un ardent lion aux plaines africaines,

Le soleil marchera toujours en ses domaines,

Dévorant toute vie et brûlant toutes chairs;

On entendra toujours frissonner dans les airs

De grands bois renaissans, des verdures sans nombre,

Pour faire courir l'onde et faire flotter l'ombre ;

Toujours on verra luire un sommet argenté,

Pour les oiseaux divins, l'aigle et la liberté.

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