‹ Satires et poèmesChapitre 5 sur 43 · LE MON · texte numérisé non relu

LE MON

J'ai vu son col enfler, son orbite rougir,

Ses grands ongles s'étendre, et tout son corps rugir

Puis je l'ai vu tomber, écumant et terrible,

A travers la poussière et la mêlée horrible,

Sur les marches du Louvre et là , le poil en sang

Et ses larges poumons lui battant dans le flanc , La langue toute rouge et la gueule béante ; Haletant, je l'ai vu de sa croupe géante Inondant le velours du trône culbuté , Y vautrer tout du long sa fauve majesté.

Alors, j'ai vu soudain une foule sans nombre Se traîner à plat-ventre à l'abri de son ombre ; J'ai vu , pâles encor du seul bruit de ses pas , Mille nains grelotant lui tendre les deux bras ; Alors on caressa ses flancs et son oreille , On lui baisa le poil , on lui cria merveille ,

Et chacun lui léchant les pieds, dans son effroi, Le nomma son lion, son sauveur et son roi. Mais, lorsque bien repu de sang et de louange , Jaloux de secouer les restes de sa fange , Le monsîre à son réveil voulut faire le beau ; Quand ouvrant son œil jaune et remuant sa peau , Le crin dur, il voulut, comme l'antique athlète , Sur son col musculeux dresser toute sa tête , Lorsqu'enfin il voulut , le front échevelé , Kugir en souverain , — il était muselé.

La Guerre.

Mère! il était une ville fameuse :

Avec le Hun , j'ai franchi ses détours . J'ai démoli son enceinte fumeuse, Sous le boulet j'ai fait crouler ses tours,

J'ai promené mes chevaux par les rues , Et sous le fer de leurs rudes sabots J'ai labouré le corps des femmes nues Et des enfans couchés dans les ruisseaux ; J'ai sur la borne, au plus fort du carnage , Le corps frotté de suif et de saindoux , Brutalement et le front tout en nage , Sur un sein vierge essuyé mon poil roux ; Puis j'ai traîné sur mes pas l'Incendie , Et le géant hurlant matin et soirr A nétoyé de sa langue hardie Les vieux moellons inondés de sang noir. Hura ! hura ! j'ai courbé la rebelle , J'ai largement lavé mon vieil affront , J'ai vu des morts à hauteur de ma selle, Hura ! j'ai mis les deux pieds sur son front. Tout est fini, maintenant, et ma lame Pend inutile à côté de mon flanc , Tout a passé par le fer et la flamme , Toute muraille a sa tache de sang ;

Les chiens vaguant sur leurs maigres échines , Dans les ruisseaux n'ont plus rien à lécher, Tout est désert , l'herbe pousse aux ruines ; 0 mort ! ô mort ! je n'ai rien à faucher.

Le Choléra-Morbus.

Mère ! il était un peuple plein de vie , Un peuple ardent et fou de liberté....

Eh bien ! soudain des champs de Moscovie Je l'ai frappé de mon souffle empesté.

Alors , alors , dans les plaines humides Le fossoyeur a levé ses grands bras , Et par milliers les cadavres livides Comme de l'herbe ont encombré ses pas.

Mieux que la balle et les larges mitrailles, Mieux que la flamme et l'implacable faim.

*2(i VARSOVIE.

J'ai déchiré les mortelles entrailles ,

J'ai souillé l'air et corrompu le pain ;

J'ai tout noirci de mon haleine errante ,

De mon contact j'ai tout empoisonné,

Sur le téton de sa mère expirante

Tout endormi j'ai pris le nouveau-né.

J'ai dévoré même au sein de la guerre

Des camps entiers de carnage fumans ,

J'ai frappé l'homme au bruit de son tonnerre,

J'ai fait combattre entre eux des ossemeus;

Enfin , partout l'humaine créature

Sur un sol nu , sanglant et crevassé ,

Gît maintenant pleine de pourriture,

Comme un chien mort au revers d'un fossé;

Partout, partout, !e noir corbeau béquète,

Partout les vers ont des corps à manger,

Pas un vivant, et partout un squelette....

O mort! 6 mort! je n'ai rien à ronger.

La Mort.

Tristes fléaux , créatures hideuses

Oh î mes enfans , de moi que voulez-vous?

Cessez , cessez vos plaintes hasardeuses,

Et sur la pierre étendez vos genoux.

Le sang toujours ne peut rougir la terre ,

Les chiens toujours ne peuvent pas lécher,

11 est un temps où la peste et la guerre

Ne trouvent plus de vivans à faucher ;

Il est un jour où la chair manque au monde ,

Où , sur le sol , le mal toujours ardent ,

Comme sur l'os d'une charogne immonde

Ne trouve plus à repaître sa dent.

Enfans hideux, couchez-vous dans mon ombre ,

Et sur la pierre étendez vos genoux,

Dormez, dormez ! sur notre globe sombre Tristes fléaux , je veillerai pour vous. Dormez , dormez I je prêterai l'oreille Au moindre bruit par le vent apporté, Et quand de loin , comme un vol de corneille , S'élèveront des cris de liberté ; Quand j'entendrai de pâles multitudes, Des peuples nus, des milliers de proscrits, Jeter à bas leurs vieilles servitudes , En maudissant leurs tyrans abrutis ; Enfans hideux , pour finir votre somme Comptez sur moi , car j'ai l'œil vide et creux , Je ne dors pas, et ma bouche aime l'homme Gomme la fièvre aime le malheureux.

Un jour que de l'État le vaisseau séculaire , Fatigué trop long-temps du roulis populaire , Ouvert de toutes parts , à demi démâté , Sur une mer d'écueils, sous des cieux sans étoiles , Au vent de la Terreur qui déchirait ses voiles , S'en allait échouer la jeune Liberté ,

Tous les rois de l'Europe attentifs au naufrage , Tremblèrent que la masse en heurtant leur rivage , Ne mît du même choc , les trônes au néant ; Alors , comme forbans qui guettent une proie , On les vit tous s'abattre avec des cris de joie , Sur les flancs dégarnis du colosse flottant.

Mais , lui, tout mutilé des coups de la tempête , Se dressa sur sa quille, et relevant sa tête, Hérissa ses sabords d'un peuple de héros , Et rallumant soudain ses foudres désarmées , Comme un coup de canon lâcha quatorze armées , Et l'Europe à l'instant rentra dans son repos.

Sombre Quatre-vingt-treize, épouvantable année, De lauriers et de sang, grande ombre couronnée

Du fond des temps passés ne te relève pas ! Ne te relève pas pour contempler nos guerres , Car nous sommes des nains à côté de nos pères , Et tu rirais vraiment de nos maigres combats.

Oh ! nous n'avons plus rien de ton antique flamme , Plus de force au poignet, plus de vigueur dans l'ame, Plus d'ardente amitié pour les peuples vaincus; Et quand parfois au cœur il nous vient une haine , Nous devenons poussifs et nous n'avons d'haleine Que pour trois jours au plus.

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