LE MON
J'ai vu son col enfler, son orbite rougir,
Ses grands ongles s'étendre, et tout son corps rugir
Puis je l'ai vu tomber, écumant et terrible,
A travers la poussière et la mêlée horrible,
Sur les marches du Louvre et là , le poil en sang
Et ses larges poumons lui battant dans le flanc , La langue toute rouge et la gueule béante ; Haletant, je l'ai vu de sa croupe géante Inondant le velours du trône culbuté , Y vautrer tout du long sa fauve majesté.
Alors, j'ai vu soudain une foule sans nombre Se traîner à plat-ventre à l'abri de son ombre ; J'ai vu , pâles encor du seul bruit de ses pas , Mille nains grelotant lui tendre les deux bras ; Alors on caressa ses flancs et son oreille , On lui baisa le poil , on lui cria merveille ,
Et chacun lui léchant les pieds, dans son effroi, Le nomma son lion, son sauveur et son roi. Mais, lorsque bien repu de sang et de louange , Jaloux de secouer les restes de sa fange , Le monsîre à son réveil voulut faire le beau ; Quand ouvrant son œil jaune et remuant sa peau , Le crin dur, il voulut, comme l'antique athlète , Sur son col musculeux dresser toute sa tête , Lorsqu'enfin il voulut , le front échevelé , Kugir en souverain , — il était muselé.
La Guerre.
Mère! il était une ville fameuse :
Avec le Hun , j'ai franchi ses détours . J'ai démoli son enceinte fumeuse, Sous le boulet j'ai fait crouler ses tours,
J'ai promené mes chevaux par les rues , Et sous le fer de leurs rudes sabots J'ai labouré le corps des femmes nues Et des enfans couchés dans les ruisseaux ; J'ai sur la borne, au plus fort du carnage , Le corps frotté de suif et de saindoux , Brutalement et le front tout en nage , Sur un sein vierge essuyé mon poil roux ; Puis j'ai traîné sur mes pas l'Incendie , Et le géant hurlant matin et soirr A nétoyé de sa langue hardie Les vieux moellons inondés de sang noir. Hura ! hura ! j'ai courbé la rebelle , J'ai largement lavé mon vieil affront , J'ai vu des morts à hauteur de ma selle, Hura ! j'ai mis les deux pieds sur son front. Tout est fini, maintenant, et ma lame Pend inutile à côté de mon flanc , Tout a passé par le fer et la flamme , Toute muraille a sa tache de sang ;
Les chiens vaguant sur leurs maigres échines , Dans les ruisseaux n'ont plus rien à lécher, Tout est désert , l'herbe pousse aux ruines ; 0 mort ! ô mort ! je n'ai rien à faucher.
Le Choléra-Morbus.
Mère ! il était un peuple plein de vie , Un peuple ardent et fou de liberté....
Eh bien ! soudain des champs de Moscovie Je l'ai frappé de mon souffle empesté.
Alors , alors , dans les plaines humides Le fossoyeur a levé ses grands bras , Et par milliers les cadavres livides Comme de l'herbe ont encombré ses pas.
Mieux que la balle et les larges mitrailles, Mieux que la flamme et l'implacable faim.
*2(i VARSOVIE.
J'ai déchiré les mortelles entrailles ,
J'ai souillé l'air et corrompu le pain ;
J'ai tout noirci de mon haleine errante ,
De mon contact j'ai tout empoisonné,
Sur le téton de sa mère expirante
Tout endormi j'ai pris le nouveau-né.
J'ai dévoré même au sein de la guerre
Des camps entiers de carnage fumans ,
J'ai frappé l'homme au bruit de son tonnerre,
J'ai fait combattre entre eux des ossemeus;
Enfin , partout l'humaine créature
Sur un sol nu , sanglant et crevassé ,
Gît maintenant pleine de pourriture,
Comme un chien mort au revers d'un fossé;
Partout, partout, !e noir corbeau béquète,
Partout les vers ont des corps à manger,
Pas un vivant, et partout un squelette....
O mort! 6 mort! je n'ai rien à ronger.
La Mort.
Tristes fléaux , créatures hideuses
Oh î mes enfans , de moi que voulez-vous?
Cessez , cessez vos plaintes hasardeuses,
Et sur la pierre étendez vos genoux.
Le sang toujours ne peut rougir la terre ,
Les chiens toujours ne peuvent pas lécher,
11 est un temps où la peste et la guerre
Ne trouvent plus de vivans à faucher ;
Il est un jour où la chair manque au monde ,
Où , sur le sol , le mal toujours ardent ,
Comme sur l'os d'une charogne immonde
Ne trouve plus à repaître sa dent.
Enfans hideux, couchez-vous dans mon ombre ,
Et sur la pierre étendez vos genoux,
Dormez, dormez ! sur notre globe sombre Tristes fléaux , je veillerai pour vous. Dormez , dormez I je prêterai l'oreille Au moindre bruit par le vent apporté, Et quand de loin , comme un vol de corneille , S'élèveront des cris de liberté ; Quand j'entendrai de pâles multitudes, Des peuples nus, des milliers de proscrits, Jeter à bas leurs vieilles servitudes , En maudissant leurs tyrans abrutis ; Enfans hideux , pour finir votre somme Comptez sur moi , car j'ai l'œil vide et creux , Je ne dors pas, et ma bouche aime l'homme Gomme la fièvre aime le malheureux.
Un jour que de l'État le vaisseau séculaire , Fatigué trop long-temps du roulis populaire , Ouvert de toutes parts , à demi démâté , Sur une mer d'écueils, sous des cieux sans étoiles , Au vent de la Terreur qui déchirait ses voiles , S'en allait échouer la jeune Liberté ,
Tous les rois de l'Europe attentifs au naufrage , Tremblèrent que la masse en heurtant leur rivage , Ne mît du même choc , les trônes au néant ; Alors , comme forbans qui guettent une proie , On les vit tous s'abattre avec des cris de joie , Sur les flancs dégarnis du colosse flottant.
Mais , lui, tout mutilé des coups de la tempête , Se dressa sur sa quille, et relevant sa tête, Hérissa ses sabords d'un peuple de héros , Et rallumant soudain ses foudres désarmées , Comme un coup de canon lâcha quatorze armées , Et l'Europe à l'instant rentra dans son repos.
Sombre Quatre-vingt-treize, épouvantable année, De lauriers et de sang, grande ombre couronnée
Du fond des temps passés ne te relève pas ! Ne te relève pas pour contempler nos guerres , Car nous sommes des nains à côté de nos pères , Et tu rirais vraiment de nos maigres combats.
Oh ! nous n'avons plus rien de ton antique flamme , Plus de force au poignet, plus de vigueur dans l'ame, Plus d'ardente amitié pour les peuples vaincus; Et quand parfois au cœur il nous vient une haine , Nous devenons poussifs et nous n'avons d'haleine Que pour trois jours au plus.