‹ Satires et poésies diversesChapitre 23 sur 29 · W 181 "VN · texte numérisé non relu

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De ce que le Temps lui reprit?

C'est notre seul roi légitime :

Ce qu'il veut, c'est notre destin.

Mais, à part ce petit chagrin , Me donneriez-vous des nouvelles De ses langueurs un peu charnelles , De ses vaporeuses douleurs , De ses délirantes terreurs, Ses tourmentantes rêveries, Ses suaves idolâtries , Ses vertigineuses amours ; Et ses castels, et ses pastours , Ses bergeronnettes, ses fées , Ses furies de serpents coiffées, Ses séraphins aux ailes d'or, Ses temples ou jamais ne dort L'aimante et dévote prière Qui s'élève de l'humble pierre Comme cet encens pur et saint Qu'un Dieu bon reçoit dans son sein ; Ses chevaliers courant le monde , En chantant Bel Ion ne et l'Amour, Combattant vaillamment le jour.

Et la nuit priant Rosamondc Pour l'allégeance de leurs maux, Pour un regard , pour quelques mots ,

Pour an baiser que la coquette

Rieuse et folâtre d amour^

Ne leur accorde pas toujoui.

Désirant rendre sa conquête

Plus suave par un refus

D'une heure ou de deux tout au [)lu$

Que par une prompte défaite ;

Et ses trouvères qui la nuit

Au clair de lune qui les duict

A travers les sombres vallées ,

Où les larves s*en sont allées

Toutes péle-méle au Sabbat ,

Alors que Mab vole et s*abat

Au milieu d'elles : c'est leur reine ;

Le phosphore de son œil noir

Glace de peur, et son haleine

Siffle comme le vent du soir...

Et ses trouvères sur leur lyre

Qui s'en vont chantant leur martyre

Par les monts, par les bois épais ,

Et par les rochers escarpés

Ou jamais homme fait de terre

Ne laissa trace de son pied :

L'amour plaintif seul n prié

Sur cette roche solitaire;

Ils s'en vont sur leur harpe d'or

•w» 183 "vv Chanter leur romance si tendre A l'aimante Bertha qui dort Et qui croit rêver les entendre ; Et ses combats, et ses tournois, Ses carrousels, ses jeux de rois , Où nos âmes étaient remplies De tumultueuses ardeurs, Et ses exultantes folies , Et ses extatiques bonheurs?...

Mes beaux Messieurs, que je vois rire.

Ne voudriez- vous pas me dire Comment se porte tout cela?

Cette nuit, je sais qu'il gela, Mes vitres sont blanches de givre.

Et je crains que par un tel temps La République des savants Ne puisse prospérer ni vivre.

Mais n'en concevez nul souci .

J'ai par devers moi des centaines De poèmes qui, Dieu merci , Doivent lui réchauffer les veines.

J'eus soin dem'inscrire en passant Chez le suisse assez complaisant De ces dames les Neuf Pucelles Qu'Apollon couva sous ses ailes.

L auteur le plus indépendant Aux yeux du monde doit pourtant Faire mine de les connaître :

I^s sots prennent tout à la lettre.

Ce bon vulgaire n*entend pas Qu on Taffranchisse de son maître.

Comment, sans règle ni compas, Mesuuer l'angle de ses pas?

C'est cependant bon à connaître De crainte de hâter d'un mètre Sa disparition d'ici bas ; Comment, sans la verge d'un prêtre, S'en irait-il droit son chemin? Comment vivrait-il son destin Sans médecin , sans astrologue , Sans confesseur ni pédagogue?

Comment ensemencer ses champs , Arroser ses prés jaunissants , Et de ses branches parasites Qui l'épuisent de tout son lait, Émonder l'arbre qui souffrait, Mieux que nos philosophes Scythes , Et labourer, faucher, faner , Provigner , sarcler , moissonner , Planter ses choux , traire ses vaches , Et ne sais combien d'autres tâches ,

"w. 185 'w># Sans un monarque souverain ?

Je ne le conçois pas très-bien.

Je dis donc à ce bon vulgaire,

Crainte de me le mettre à dos ,

Que je suis un neveu d'Homère

Qui bérita de ses pinceaux

Par feu mon arrière grand-père :

Et me voilà sauvé du coup

Des griffes de notre matou.

Je le sais une bonne béte

Pensant plus de cœur que de tête ,

Et je ne doute aucunement

Qu'il se prenne de sentiment

Pour ma bonne et ma francbe mine ,

Lui trouvant d'antiques beautés.

Mais en sus de ces vérités,

Depuis cinq mille ans il opine

Avec le premier opinant,

Tant il lui semble inconvenant

De dire non quand un notable

Lui dit OUI d'un ton respectable.

Me voilà , pour ces deux raisons , Mis à l'abri de la critique.

Du reste, je crois ses poisons

Si peu mordants que rieu n'y pique :

Aussi n en ai-je aucune peur.

Ce n est point une hydre à sept têtes :

A quoi bon de pareilles bétes?

Mous n'avons plus. Dieu m'est témoin,

De ces Hercule, ces Thésée,

Gens forts de bras et de pensée,

Que l'on puisse honorer du soin

D'en purger nos bourbes malsaines.

Nos plus braves ont des vapeurs ,

Des alanguissements , et des pleurs ,

Et des langueurs , et des migraines.

Dans notre siècle mignonnet

Où nos gloires sont si fluettes,

Si quelque gros matin venait.

C'en serait trop pour nos poëtcs .

Bien entendu que des premiers

Je m'enfuirais sans braverie :

Sur le fait de certains limiers

Je n'entends point plaisanterie.

Mais quel diable d'air vous a pris ?

Ces cbuchottements et ces ris , Tout cela , ce n'est pas honnête , Mes beaux Messieurs. Suis-je un poëte, Ou ne suis-je qu'un bateleur?

•vx» 187 'v>' Me prenez- vous pour une béte?

Soit ! j'accepte : c'est un malheur; Mais nos goûts ne sont point des preuves, Et je m'attends à des épreuves D'une plus cuisante douleur :

C'est le baptême d'un auteur.

Jusqu'alors nos rimes sont veuves De leur plus touchant ornement.

J'en sais tels dont tout le mérite N'est pas d'écrire sagement, Mais d'avoir fait une visite, Avec escorte de sergents, Chez Monseigneur de la police.

Un auteur des plus indigents Jouit do même bénéfice ; Chacun y trouve à ses besoins Son couvert mis et sa sellette ; Je ne m'attends à rien de moins , C'est la prébende d'un poëte.

Mais posé que ce moyen -là D'attraper quelque renommée M'échappe et s'envole en fumée Comme maint autre s'envola; ( Car ma taille est ainsi modeste Qu'on pourrait passer sur le reste) , Que faire? à ne vous celer rien, C'est un point délicat, — que faire?

Moi , je ne le sais pas très-bien.

Ne pourrait-on sur celte affaire

Me donner un conseil d ami?

Je suis très-propre à ne rien faire ,

Ou ne rien faire qu'à demi *

Pensez-vous que i on réussisse

Par ce moyen? c'est hasardeux,

J'en conviens ; mais qu'on ne le puisse ,

C'est prétendre que deux et deux

Font quatre; ce qui pourrait être ,

Mais c'est aussi ce qui n'est pas :

Deux et deux font zéro peut-être.

Certain sage dit que neuf pas

Sont la moitié de la dixaine ;

Quant à moi , je le crois sans peine.

Piron dit que nos beaux esprits ,

Chacun des Quarante y compris,

Avaient de l'esprit comme quatre,

Encor qu'on pouvait en rabattre.

Je ne désespère donc pas ,

Les destins sont parfois si drôles

Qu'ils accordent l'honneur du pas

Aux plus sots comme aux plus beaux rôles.

La confiance aide au succès ,

Mais le hasard seul en dispose :

Ce qui décide de la chose.

Ce n'est souvent qu'un coup de dés.

'uv 189 'v/v Je m'arrange de telle sorte Que , quel que soit le lot qui sorte, Je n'en perde jamais l'espoir.

L*espérance est tout notre avoir.

C'est le seul bien qui ne périsse Ni de vieillesse ni d'ennui , Le seul vrai , le seul que Ton puisse Goûter demain comme aujourd'hui Sans qu'il nous répugne et sans crainte Qu'un jour l'envie y porte atteinte.

Oh ! qu'ils sont à plaindre à mes yeux Tous ces pauvres gens sans malice Qui prennent la vie au sérieux !

Sont-ils graves et sentencieux !

Ça fait mal de voir leur supplice.

Que je les plains! Si par malheur Je tombais dans la même erreur, Je n'accepterais de la terre Qu'à bénéfice d'inventaire.

Mais , grâce à Dieu , nous entendons Quelque peu la plaisanterie.

Les destins dont nous dépendons Sont nos maîtres en drôlerie :

J'en conviendrai sans flatterie ,

'Wi 190 'w Tous leurs bons mots ne sont pas bonss Mais j'en ris , car , à tout prendre , Il vaut mieux rire que pleurer.

Combien de larmes à répandre « Si nous avions à déplorer Chaque infirmité de ce monde !

Bien qu'active et toujours féconde ..

La source à la fin tarirait :

Le plus larmoyant des poètes , Tout compté, se récuserait; Et nos milliers de femmelettes Se mourant dans leurs pauvres cœursv L'œil rouge et gonflé de tristesse, Se tordant Tame de douleurs, Auraient abandonné la pièce, N'en pouvant plus ! Je ne crois pas Qu on nous ait jetés ici bas Pour pleurer des larmes amères Sur les plaisirs de nos grand'mères Et les torts de nos grands papas, Bonnes gens qui, dans leur jeunesse, En s^accointant d'un tendre amour.

Ne se doutaient guère qu'un jour On leur reprochât leur tendresse.

Songez — moi j'y songe toujour —

-U1. 191 *v~ Songez qu*un seul baiser d'amour, Même fade et sans qu'on Fenvie, Un seul baiser donne la vie A des myriades d'enfants Qui vont toujours se succédants Comme un seul jet, une seule ombre, Dans la nuit des temps la plus sombre Sans qu'un seul n'élève la voix Pour vous maudire ! Sur mon ame, Pour peu que l'on aime sa femme La nature a de dures lois !

Quel grand courage, ô Vierge sainte.

Ne serait tout pantois de crainte A ce tonnerre, ces éclats De voix rudes et menaçantes?

Que c'est peu d'avoir des appas Et des paroles agaçantes !

JiCS amorces les plus tentantes, A coup sur, ne m'y prendraient pas.

Ainsi dirait un homme grave Au teint jaunissant, à l'œil cave.

Quant à moi, j'en ris de bon cœur.

Bien fou qui se fait le pleureur Et des plaisirs de nos grand'mères, Et des torts de nos grands-papas.

S ils s'aimaient, c était leurs affaires :

Le passé ne se cbange pas.

8aDS ruminer d'écliappatoiie , J'accepte à deux mains leur mémoire Et les destins qu'ils m'ont filés ; Je les accepterais plus laids, Si tant est qu'ils eussent pu l'être.

Je ne crois pas que le Grand-Être

Nous ait fait naître en ce dessein

De nous voir nous meurtrir le sein

A chaque innocente malice,

Que le Sort nous joue en passant :

Ce maître fou de la coulisse,

Qui se rit au plus beau moment

De notre rôle sur la scène ;

Et nous rebiffer rudement.

Comme un impie à la géhenne,

A la plus légère cuisson

Que nous cause sur Fépiderme

Le venin de la passion

D'un faiseur d'esprit qui s'afferme

A tant par an de pension.

Tout au contraire, il nous faut rire.

Ce monde nous en fait la loi ,

Rire de tout, même de soi ,

•w 193 vu Car tout y prête à la satire, Les frelons comme les fourmis, Les plus gueux comme les mieux mis, Le moins mauvais comme le pire, Et même nos plus chauds amis Ne sont que des amis pour rire.

Assez ! c'est assez divaguer.

Je puis dire, sans me targuer,

Que j étais plein outre mesure

De mon sujet : c'est le seul point

Que j'entends ne concéder point

Aux canines de la Censure.

Qu elle morde ailleurs, s'il lui plaît!

Je ne doute pas qu'elle y treuve

De quoi se repaître à souhait.

Si je ne craignais en effet

Que ma Muse n'en restât veuve^

Sans soutien dans ses jours mauvais.

Sans membre aucun de sa famille.

Moi-même je lui crîrais : Pille !

Et quel carnage j'en ferais.

Que de morts, Dieu ! que de marmaille,

Que de nains, que de mirmidons ,

Que d'oripeaux, que de pennons ,

Laissés sur le champ de bataille!

Ce serait plaisant, sar ma foi !

J en mourrais de rire à part moi ;

Car, pour vous le dire à voix basse,

Dans tout ce fatras qui s'entasse

Pèle -mêle sur mon chemin,

Je ne vois pas mon Benjamin.

Ce n'est rien, ce n'est que la brume

De ma jeunesse qui s'en va.

Ce n'est rien, ce n'est que l'écume

De l'amour que mon cœur rêva,

Non , ce n'est rien !

Mais je vous quitte.

Je vous conterai par la suite L'autre moitié de mon sujet.

S'il ne se perd dans le trajet :

Pour aujourd'hui, je vous tiens quitte , C'est pur amour que je vous ai , Car je suis loin d'être épuisé.

Quelque vain sujet que je chante, Les bois, les fleurs ou mon amante.

Et quelle qu'en soit la longpieur.

J'épargne encore à mon lecteur.

Devinez?., ça vous embarrasse?

Je le conçois^ car après tout Je ne l'épargne qu'après coup ; Mais néanmoins je lui fais grâce

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