‹ Satires et poésies diversesChapitre 22 sur 29 · VA, 157 'V · texte numérisé non relu

VA, 157 'V

Les humains sont fort inhumains ^ Vous le savez. Que leur importe Qu'un frère mendie à leur porte?

Ils n'ont d esprit que ce qu'il faut Pour ne point périr par défaut.

Mais pour conclure ce chapitre , Sauriez -vous me dire à quel titre De gloire... entendez-vous ce mot?

C'est une charge de Callot Aux yeux de plus d'un homme sage ; C'est un mot d'un fréquent usage, Et bien que simple et lieu commun, Un mot que n^entend pas chacun ; — A quel genre de renommée Visez-vous donc, mabien-aimée?»

Ce discours me semble avenant ; Mais ma Muse en dresse la crête, Tant il lui paraît surprenant, « IN'ayant jamais vu plus avant Que son petit nez de poëte.

Si je lui servais d'interprète, Je ne douterais certes pas De la tiici de ce faux pas.

« La gloire à laquelle j'aspire , Répondrais-je alors, c'est la pire

'^ 158 "^ Des gloire? quou aime à rêver :

C'est celle de ne m'élever Qu*aussi peu qu'il faut pour qu'en somme Je n'eu perde jamais mon somme ; Je suis peu propre, sans mentir, A faire les frais d'un martyr.

Je suis d'une étoffe commune.

Bonne au plus à draper Pasquin , Ou moins encor quand , de fortune , Je vous avise en mon chemin Quelques chats fourrés de l'Église, Quelques fripons qu'on canonise , Quelques grands de cinq doigts de haut Qu'on broie aux pieds quand le jour fault, Les prenant pour bétes immondes.

Quelques prudes, quelques Jocondes, Quelques Laïs, quelques Vertus D'une heure ou de deux tout au plus — C'est même beau qu'on en rencontre !

Pour mon plan? je n'ai point de montre Qui me serve à régler le temps Du voyage que j'entreprends.

Tous chemins me sont bons, du reste ; Tous habits de même, une veste, Un haut-de-chausses , un pourpoint »

M'allant juste ou ne m'allant point.

«vx. 159, 'vv Et ne fût-ce qu une chemise , Si tant est qu elle fût de mise , Tout cela m*e8t indifférent , Je m en affuble et suis content.

Mon plan se réduit donc à dire Tout ce qu on pense et peut écrire Sans trop se fatiguer Tesprit De ce qu'on pense et Ton écrit. »

Venons à mon sujet. Je ne suis de ces gens

Qui des vertus qu'ils n'ont s'emmiellent jusqu'aux dents.

Croyez-moi, n'est tel sot, tel singe ou petit-maître

Que le singe ou le sot qui prend des airs de maître ;

Tel fripon que celui qui pour friponner Dieu

Lui fait la patte douce et croupit au saint lieu.

Que de geais se font paons ; que de loups se font prêtres ;

Et que d'ânes, lions ; et que de valets, maîtres.

Témoin ce fin renard dont Jean nous a parlé ,

Sorti du trébuchet sans queue et tout pelé,

Et cité par-devant ses pairs. En toute affaire,

On juge sainement ce qu'on ne sait pas faire.

Ainsi notre matois comparut devant eux ,

Prévenu, disait-on , d'un attentat affreux

Contre la gent dindonne et la race princière

Qui sur ladite gent avait droit la première.

L'argumentation de nos Messieurs les pairs Était vive et tranchante, ainsi que d'ordinaire: Vrais foudres d'éloquence, ils embrasent les airs. Certain mauvais plaisant, en cette circonstance, S'écriait: « Grâce! grâce! ô pauvre jeune France! Mouton , digne Mouton dont on fait tant de cas. Puissant homme de guerre expert en plus d'un cas, Mouton , ne vois-ta pas la langue incendiaire De nos Messieurs les pairs porter le feu partout ? Ton zèle est-il tari, ton zèle ou la rivière? Je ne sais trop lequel , mais on brûle et l'on bout. »

Cependant que ceci se disait aux coulisses ,

Notre maître renard ressassait ses malices;

Car il en «ait , le drôle, à foison , il en sait

Tout autant que son maître. Au moins on le pensait.

Mais le plus fin souvent est affiné soi-même.

Tel fut le cas. Bon champ rend le grain qu'on y sème.

Ce n'est pas qu'il s'émut du puissant embonpoint

Que nos Messieurs les pairs savaient, dans leurs harangues,

Donner aux moindres mots qui passaient sur leurs langues.

Loin de là. Son maintien fut plein de dignité.

Sans morgue , sans hauteur , mais sans humilité ,

Comme si sa conscience eut été claire et nette.

L'humilité me semlle un moyen déshonnéte ;

*wv 161 'W

C*est UD témoin à charge, et le ton boursoufflé

Dont Monsieur du parquet s'est puissamment gonflé ,

Un témoin à décharge , une farce pour rire

Telle que Turlupin rougirait d*en écrire...

Mais on ne rougit pas pour si peu chez les grands.

Notre plaideur fut court, ses moyens convaincants,

Son exorde naïf, son style plein d*aisance,

Parfois léger, badin, mais avec convenance.

Et bref il fut goûté des plus sourds, car enfin

Ces messieurs , quoique sourds , avaient le tact très-fin.

Tout allait de son mieux à la péripétie,

Tout, lorsqu'il ajouta: « Seigneurs, je remercie

Nos ennemis communs de nous avoir fourni

Les moyens de calmer ( le Ciel en soit béni ! )

Par des austérités , jeûnes et disciplines ,

Les maux que nous ont faits nos guerres intestines.

Dépouillons de nos cœurs ces ferments odieux,

Unissons-nous d'amour dans de saintes prières ;

Et qui que vous soyez , jurons tous d'être frères ;

Montons au Capitole et bénissons les Dieux!

L'intérêt, c'est la peste, une peste vorace

Pour qui rien n'est sacré dès qu'elle est dans la place.

Le discord est fatal à ceux mêmes «qu'il sert :

Où fleurissait un peuple, on rencontre un désert.

Paix et fraternité ! qu'un même esprit nous lie !

Et si vous m'en croyez, pour plus de garantie

Du saint engagement qu à la face du Ciel Nous allons prendre tous de purger notre fiel, Gomme un enseignement, un éclatant exemple, Qu'on se coupe la queue et la suspende au temple ! •

Et ce disant , notre Renard , Se tournant gravement dans Fespoir qu'on le suive.

Laissa voir — quoi? — tout ce que l'art

Joint à son imaginative

Ne pouvait dérober aux yeux :

Et chacun d'éclater de rire.

Voilà notre homme consterné,

Hué, moqué, sifflé, berné.

Il eut beau faire , il eut beau dire Que pour l'amour du Ciel il souffrait ce martyre , Que c'était un miracle, un des mieux constatés, Visible à tous les yeux... Malgré ces vérités ,

u La mode en fut continuée. »

Pour moi, je ne sais trop lequel avait raison. L'innocence en haut lieu fut maintes fois huée : Je ne décide pas. Ce que je sais au long.

C'est qu'ainsi qu elle est habillée

Ma fable est mal appropriée A mon sujet. Ce point me touche de plus près ; Je suis haut justicier en mes propres domaines :

w 163 "v^ Jamais la passion ne dicte mes arrêts ; Mais hors de là je crois aax mille erreurs humaines.

Ma fable, selon moi, manque de vérité,

D'esprit, de grâce et d'unité.

Chaque moins clairvoyant y verra mille taches.

Trop de longueurs et peu de sens ; Si les travaux d'Hercule étaient de rudes tâches ,

Je les croirais des jeux d'enfants Près de ce qu'il en coûte à maint pauvre poëte

Pour se taire à propos.

Moins il atteint au but, plus le pauvret s'entête;

Ce qu'il y perd de son repos Lui semble le seul poids pour peser son mérite ^

Mais il n'est pas de poids plus faux.

Une fable bien faite est la raison écrite ; C'est un trésor de grâce et de simplicité,

Une chaste divinité Qui joue au bord de l'eau sous la feuillée obscure ,

Vive, folâtre et sans parure,

Et que le cœur devine alors Que l'onde pure

Baise l'albâtre de son corps;

Mais la mienne est une impudique.

J'aurais certes mieux fait et bien plus sagement

D être un peu moins énig^matique Et vous dire tout bonnement .

Maître renard , ayant perdu la queue En certain piège, assembla son conseil :

Tout impotent veut avoir son pareil.

Barons venus, il en vint d*une lieue, La cour, la ville et la banlieue Lurent cbacun leurs députés, Et les États, on peut m*en croire.

Étaient fort bien représentés Si Ton en juge par l'histoire.

^oXre saint homme, alléguant sa piété Et la grande opportunité D'un sacrifice à faire au Roi de la nature , Ou le bien de l'État, ou toute autre imposture , Proposa pour raison à tout féal sujet Qu'on se tranchât la queue, et cela court et net.

Mais ces Messieurs de la banlieue, Vrais rustauds qui tenaient à conserver leur queue ; « Vos avis. Sire roi , nous sembleraient très-bons. Dirent-ils, et les Dieux ne pourraient sans malice

Qu'applaudir à ce sacrifice , Mais tournez-vous de grâce, et nous vous répondrons. »

J'en dirais tout de même à Messieurs nos eunuques

Qui font parade de vertus , Ces saints hommes de chats douillettement vêtus , Gomme présidents à perruques , Des respects fort bien entendus Que portent maints esprits obtus A leurs saintetés si caduques.

Mais en blâmant leur fausseté , ( Qui n'est pas rare dans ce monde Où chaque plus laid vice abonde ) Je ne fauldrai point de bonté Pour compatir à leur infirmité.

Tout bossu, tout être difforme Travaille à redresser sa forme ; Toute laide à farder ses traits ; Tout fripon à masquer sa honte ; Tout valet se fait duc ou comte , Et tout vice prend des attraits ; De sorte qu'à juger ce monde Par ce qu'il nous semble en effet, C'est un monde vraiment parfait ;

Mais, de fait, C'est la béte la plus immonde.

Reprenons de plus haut. Si je m'en souviens bien , Sous la forme de parabole

^A, 166 «wv

Je vous contai ces mots : le moins homme de bien

Est le plus saint homme en parole.

Je connais tel roué de corps comme d'esprit, Dont le pinceau répugne à vous tracer l'ébauche, Qui, vautré dans la fange et la vile débauche,

Où la Fortune le surprit ,

Faisant parade d'impudence , Conspuant sou venin, sa luxure, son fiel A tous les saints respects que l'homme voue au Ciel,

Comme aux vertus que l'on encense...

Eh bien! que vous en semble? Est-ce fièvre ou démence? Je vous laisse à juger, le cas est important,

Et comme on l'a dit plaisamment ,

— Vous savez qui? — Dame Justice Rend des arrêts , mais ne rend pas service.

Ce bon jeune homme-là qui vous semble vêtu Des plus sales péchés , du cœur le plus difforme , Est un saint. Je ne vois dans ses yeux qu'un fétu

De la plus mignonnette forme , Et la poutre en mon œil , mais une poutre énorme.

Partant tout vu, tout débattu ,

Entendus plaideurs et arbitres ,

Il me paratt, à justes titres.

Mériter un prix de vertu.

Soit le Livre des Saints sur beau papier des Vosges ,

Enrichi des martyrologes, ,

w 167 "^^ Car il est un saiut homme , cin saint et des plus saints

Qui , parmi les plus capucins , Serait moins déplacé que ne serait tout autre.

Je le croirais même un apôtre Posthume, un Dieu-donné. Qui sait? comme Ton dit, Le nom du Dieu puissant se découvre et se lit Tout aussi clairement dans Toeil d'un éphémère

Que dans les splendeurs de la terre.

D'incroyant que j'étais et de pyrrhonien ,

J'apprends à ne douter de rien ,

Que des vertus de notre espèce.

Depuis que je vois et confesse L'ig^norance où je suis de toute vérité , Stable et vivant de soi sans éclat emprunté, Et depuis que Mesmer inventa ses prodiges ,

Je rendrais mes hommages-liges

Même au miracle des trois pains.

Par ses millionièmes de grains ,

Dont je connais tout l'efficace, Notre vieux Hahnemann me fait croire à la grâce ; Je croirais mémement, si j'en étais requis.

Que les grandeurs sont biens acquis

Sans déloyauté ni bassesse ;

Je croirais que la Liberté,

Quoi que Barbier en ait conté,

N'est au fond qu'une archi-comtesse;

Je croirais que la Royauté

Est un vrai soleil d'équité

Sans tache et rien qui l'obscurcisse.

Il faudrait bien de la malice,

Ou le plus obtus des bons sens,

Pour ne point crier aux passants :

• Voilà la reine des tortues

Qui se promène dans les nues ! »

Pour peu que l'on me dit : Croyez !

Je croirais tout cela comme on croit aux Saints Livres ;

Les incroyants sont des gens ivres.

Sottes gens, querelleurs, aveugles et blasés, Qui jugent de la foi comme on juge d'un conte,

Ou comme ils jugent d'un ragoût.

Je le dis à ma courte honte, Le croyant, vrai croyant, s'accommode de tout.

Mon jeune homme, au besoin, en fournirait la preuve. Sans doute sa ferveur est chose étrange et neuve ;

Mais il n en a que plus d'ardeur , Et tout bardé d'orgueil , cuirassé d'impudence , Bronzé jusques aux dents de sa dure science.

Il sait tous ses Pères par cœur.

Saint Jacques, saint François, saint Pierre et saint Guillaume,

Ces vaillants champions de la foi.

Lui fournissent chacun de quoi

Devenir un très-bonnête homme.

Que de science , ô Dieu ! — j en suis tout hébété —

Que de travail et de science

Pour apprendre la charité !

Mais admirez mon ignorance :

Sans me donner tant de souci

J avais cru jusqu'à ces jours-ci Que sans prendre conseil de Pierre ou de Guillaume,

Et de sa seule autorité ,

On pouvait être un très-digne homme.

Aussi maître Jourdain , sans s'en être douté ,

Depuis vingt ans parlait en prose

Et n en tirait point vanité.

Ce n'est pas qu il eût bouche close

Et ne parlât sur toute chose

Même avec prodigalité :

Plus d'un Quarante l'eût cité

Au nombre de leurs Démosthèncs ,

Et plus d'un noble député,

Tout en l'enviant , l'eût compté

Parmi les rivaux de Sosthènes.

L'ignorance a son beau côté.

Mais à propos, savez- vous la nouvelle?

Savez-vous qui je suis? Sauriez-vous par hasard

Quel vilain nom je porte , et quel vice il révèle ? Vous l'ignorez ? tant pis : c'est Tapprendre un peu tard. Moi-même , il est bien vrai , je fus tard à Fapprendre. Depuis tantôt dix ans que je m'épelle en vain Pour chercher à me lire et pouvoir me surprendre Un mot qui révélât ma vie et mon destin , Je ne me doutais guère, et c'est que trop certain, Qu'un OEdipe nouveau vous devinât son homme , Du prime saut. Pour Dieu ! me voilà mis à nu C'est fort bien fait pourtant. D'honneur, j'admire comme Un esprit conséquent vous passe du connu Au dédale de l'inconnu Et sans jamais se perdre en route.

Ma foi ! je suis ravi de me connaître à fond.

Tant que je vécus dans le doute.

Je ne me croyais pas d'un savoir si profond.

Je suis charmé plus qu'on ne pense De faire au moins ma connaissance.

Je me plais à me voir impudique et bouffon , Renégat de ma foi, chantre de paillardise, Sentinelle embusquée à deux doigts de l'Église

Aux avant-postes du Démon.

Pour Dieu! je m'ignorais. C'eût été grand dommage Cependant d'emporter avec moi mon image.

Je ne me flattais point d'atteindre d'un seul bond Le Virgile aux pieds plats et la Muse à Piron ,

"v^ l7l 'v^ Et le Chantre des Dieux, et tant d'autres profanes Qui nous ont saturés de rimes courtisanes , Et que le moins malin de nous autres 'barbons Échappé , tout enfant , au giron de sa mère , Et savourant du cœur la crainte de mal faire

Et ses délicieux poisons , A lus jusqu'à trois fois et qu'il trouva fort bons. Je ne me croyais pas si près du bon Horace , Que j'aime franchement quand il chasse de race , Quand il chante Lalage et qu'entre chien et loup Il ne dédaig^ne pas courir le guilledou , — C'est le mot, le vrai mot. — Je sais que nos classiques , Sauvegardes des mœurs et des vertus antiques , T'auront, sans pitié, sur leur lit de douleur Couché, rogné, mangé, dévoré jusqu'au cœur. ' Les pendards! ils voulaient, dans leur stupide audace, Tailler un petit saint sur le patron d'Horace. Et de Nason , bon Dieu ! combien m'en voilà près : Je le coudoie au moins de mes chants guillerets ; Et je frôle en passant Tibulle et son amante, Sans troubler de ma voix cassée et mal sonnante Leur lai brûlant d'amour , leurs serments, leur émoi , Leur bonheur, leur ivresse... 6 Dieu ! que n'est-ce moi Qui soupire après elle et qui me meurs , pauvre homme! Mais Tibulle est jaloux : Horace est son fantôme. N'attristons point Tibulle. Au temple de la Paix ,

'\A0 172 'VU Profanes, n'entrons point qu'avec de saints respects. Je passe et prends au bras Catulle et l'ami Plante. Chantant tous trois Momus et « la Fille à notre hôte » , Nous allons par la ville ameuter la pudeur Des grands et petits saints , car la mode en est vieille : David , s'il m'en souvient , ce franc et bon viveur, Les avait, de son temps, chansonnés sur sa vielle. L'écrivain le plus neuf n'est qu'un imitateur; Le Temps même , le Temps , sublime novateur , Qui se trace à toute heure une route nouvelle Dans cette immensité que l'avenir recèle,

Le Temps même est un rabâcheur.

Mais quel n'est pas mon trouble à la rude harmonie Du vers républicain qu'inventa Juvénal, Poète sans langueurs , poète sans égal !

Je tremble, j'applaudis à ce puissant génie...

Sans doute il n'a point cru, mon juge et mon Protéc, — Malgré qu'il ait des yeux à tout croire et tout voir, C'est le propre des gens d'un immense savoir, — Â quelques traits moqueurs sans esprit ni portée... Ce serait par trop gauche, il ne l'aura pas cru^ Mon orgueil décevant s'en fut encore accru, Et c'est bien trop déjà que son flot me déborde. N'enflons la vanité de personne. Un auteur.

-wv 173 <w Quelque petit qu'il soit, est bouffi de hauteur. Son esprit rarement avec son cœur s'accorde.

Le mal, en germe, éclot, grandit auprès du bien: L'un, Gain, tue Abel. Déchaînons sur Gain Le blanc vautour de Prométhéei

Sans doute à quelques traits sans esprit ni portée , Quelques nus mal gazés , afireux , hideux à voir , Que la pudeur devine et que chaque éhontée

Ne laisse pas que d'enti'evoir :

Le plus aveugle même y voit plus que du noir... L'alarme est dans le camp. Vhorreur est racontée Avec un grand scandale aux plus chastes pudeurs. On l'orne, on Tembellit, on la pare de fleurs, Et les plus jolis doigts lui tressent des parures :

G'est une horreur superbe à voir ; C'est un enfant gâté qu'une vierge à foeil noir Réchauffe dans son sein , son lit ou ses fourrures <

Défend de Tair et ses injures.

Baise, mignarde tendrement; L'autre , et la plus modeste, Renferme dans son cœur les baisers qu'elle prend Au petit Ghérubin qu'elle adore et déteste ;

G'est un délire universel.

L'auteur seul est jugé dangereux — sans^ippel.

Sans doute à quelques traits sans esprit ni portée,

•VA« 174 ~^ Quelques nus mal drapés ou barbouillés de noir, Notre juge et notre Protée N'aura pas cru s'apercevoir Que Juvénal et moi — l'aiglon et la chenille — Nous sortions tous les deux de la même famille.

Mais franchissons d'un pas quelques centaines d'ans.

Ce serait trop s'étendre et trop perdre son temps

Que de nous arrêter à ces mille rivières

Qui découpent la terre en autant de lanières :

C'est la mer qu'il nous faut, aux flancs gonflés d'orgueil ,

Qui rebondit dans l'air > retombe, et sur le seuil

Du monde, impatiente et terrible, s'élance

Pensant que Dieu , déjà, fait pencher la balance.

Sans compter mille auteurs qu'en vertu de Farrét

Dont m'honorez d'office, au besoin l'on pourrait

Sans vantance, ni fiel, citer parmi ses frères.

Ses sœurs ou ses amis , ses pères ou ses mères ,

— La critique est habile à nous en octroyer

Pour peu que nous manquions à nous en étayer, —

Je passe aux plus pimpants. Vrai comme le jour brille ,

Messieurs, sans vous mentir, je suis fils de famille :

J'ai droit à vos respects. Entendez mes raisons ;

Ma famille s'accouple aux premières maisons.

Et sans monter si haut qu'Adam et son épouse,

Je le prouve. Montons au temps de Louis douze. Rabelais engendra Brantôme; ce dernier Engendra... je ne sais ; mais on ne peut nier Qu'il engendra quelqu'un ; ce quelqu^un que j'ignore Engendra plus que lui : ce qui se voit encore. Ainsi de père en fils, et de fils en neveux, Que THistoire a laissés sans nom et sans aveux , Le curé de Meudon engendra La Fontaine ; La Fontaine eut d^enfants au moins une centaine , Tous indignes de lui , dont Voltaire et Piron. Ces derniers , à leur tour, en ont plein leur giron. Jamais champ plus fertile et jamais prolétaire Ne connut le secret de mieux peupler la terre. C'est d'eux que je procède, et je n'ai nul regret De leur devoir le jour. A tout prendre , on pourrait Tomber plus mal. Qui sait? Tel porte une couronne, Tel la mître , et tel autre a des titres d'une aune , Dont les premiers parents — je leur en veux du bien — Priaient Dieu, chaque soir, afin qu'il voulût bien Transmettre à leurs petits, sans déchet ni dommages , La charge qu'ils tenaient de décrotteur à gages , Charge qui , fors l'honneur, leur valait tout au plus La défroque du saint et dix pauvres écus.

Tel le flux et reflux des choses de ce monde. Qui tantôt nous émerge et tantôt nous inonde.

'^ 176 -w Un rien décide, un rien nous fait ducs ou valets. Les extrêmes, hélas! se touchent d« si près!

Ma noblesse, du moins, est pure de bassesses. Je ne ploie le genou que devant mes maîtresses ,

Bien certain que leurs volontés Ne sont que des désirs qu elles m^ont empruntés. Mon seul maître , c'est Dieu; mon Dieu , c est la justice; La justice, l'amour; l'amour, le sacrifice Du Christ sur le Calvaire. Il est beau de soufFrir, D'être en butte au courroux des méchants, de périr Plutôt que de nier, d'abjurer sa croyance.

D'insulter, de mentir au cri de sa conscience. La vertu, c'est la vie ; où la vertu n'est pas , La vie est sans repos, sans force et sans appas. Aussi dans les revers la charge m'est moins dure. Je marche le front haut , défiant l'imposture. Les bassesses d'autrui seules me font rougir. Je n ai rien qui me pèse, et pas même un désir Qui n'élève la voix pour ma défense. En somme , J'ai du bon , vous aussi , chacun en a sa part. L'honnêteté se plaît sous l'ardoise ou le chaume. QuUmporte quel abri la couvre du brouillard?

C'est niaiser, vraiment , que de chercher dispute Pour si pauvre sujet : un palais , une hutte ,

'^ 177 -w C'est tout un à ses yeux. Croiriez-yous qu'à cent pas Je distingue Arlequin de Messieurs nos prélats Un jongleur d'un monarque, un sot d'un petit'maître? Je ne l'affirme pas, ce pourrait ne pas être. Montons à mille pieds plus haut, que voyez-vous^ Des mouches, des cirons, à peine quelques loups Pus gros et mieux nourris que messieurs leurs confrères Eh! que serait-ce donc aux voûtes nuagères ?

Qu'il doit nous voir petits l'homme qui vit aux deux' Le plus puissant de nous, c'est de l'air à ses yeux. Quelque abaissé qu'il soit, tout homme vaut un homme. La vertu n'attend poini des dispenses de Rome Pour descendre du Ciel et s'abattre en tel lieu Qu'il lui plaît de choisir pour la maison de Dieu.

De fait, je suis content de la part plus qu'honnête D'honneurs que m'ont valu mes titres de poète. Mes ancêtres nombreux ne sont point de ces gens Qui ne laissent aux leurs que des biens outrageants. J'en sais tels dont les noms tout dords d'imposture Seraient pour l'honnête homme une sanglante injure , Et tels autres pourceaux dans les ruisseaux fangeux , Qui traînent sans merci le nom de leurs aïeux. Mes ancêtres à moi, d'humeur franche et bouffonne, M'avaient fait un de chanter leur patronne : Je l'ai fait de mon mieux, sans prétendre pourtant

w 178 'vv Que la Sainte ait voulu de moi pour son servant : Mais je sais ce qu'on doit aux mânes de ses pères ! Quoique la mer mugisse et que les vents contraires Se disputent l'honneur de me laisser pour mort. Sans linceul ni prière, en quelque coin du Nord, Je m abandonne aux dieux, je fais force de rame , Je les suis... Si mon mât s'engouffre sous la lame., Est-ce ma faute, à moi , lorsque leur vol hardi Me leurre de les suivre au beau ciel du Midi?

Cela fait, je reprends haleine.

Pour causer sur un moindre ton :

Je hais l'étiquette et la gêne.

Étes-vous faits de ma façon?

Eh bien! messieurs, je suis votre homme.

Ces longs vers de six pieds sont nos bétes de somme ; Je préfère Robin mouton Qui va trottinant dans la plaine Sans souci de son lendemain :

A chaque jour suffit sa peine.

Sans plus muser, je prends en main Mon vieu^ bâton de pèlerin , Seule richesse d'un poëte.

La destinée est ainsi faite :

V». 1T9 vx.

Au moins digne comme au plus sot Échoit toujours le meilleur lot.

Sans doute, en ces jours de merveilles Où, comme autant de mille abeilles, Ces mille globes lumineux S'éparpillèrent dans les cieux, Les indigents, les prolétaires , Les vertus non propriétaires N'eurent pas voix au parlement, Et la Charte qui nous gouverne , Malgré sou air souple et paterne.

Est une vérité qui ment.

Aussi, m'en vais-je à la grand'ville, Ruminant mon fiel et ma bile.

L'air renfrogné, l'œil de travers, Quinteux, voyant tout à l'envers, Comme ce pauvre métromane Qui déjeune et dîne de vers.

— Si le Ciel eût fait aux déserts Pleuvoir à flots pareille manne.

Les Hébreux les plus affamés, La mine allongée et l'oeil louche, S'estimant ou morts ou damnés , N'auraient pas même ouvert la bouche.

Aussi, m'en vais-je à la grandVilIc,

Comme s'en irait maître Gille, Chercher fortune. M'y voici Bien harassé, mais Dieu merci , Si cela vaut qu'on remercie , Donnant encor signe de vie.

Comment se porte, s'il vous plait , Par ce temps brumeux et replet , Sa Grandesse la République Lyrique, tragique et comique?

Je sais que cette pauvre enfant Eut à souffrir de la critique :

Qui ne souffre pas du méchant?

Le froid brûle, le chardon pique.

Nul ne fuit le sort qui l'attend.

Au moment même où l'on s'oublie , Où l'on chante et fait chère lie, Un ressort caché se détend.

Voilà notre homme pris au piège.

Le plus routier sent son collège.

L'expérience n'est souvent Qu'un attrait de plus à mal faire :

Le plus sage, c'est l'ignorant ; Le moins sot, le plus débonnaire.

Mais quel assez pauvre d'esprit Songerait à lui faire un crime

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