VA. 350 «^A
Ce que faisaient ces spectres sombres Dont le nom seul me fait frémir. »
IjA nuit était noire et muette.
L*Elbe tenait ses flots captifs ; On n entendait que la chouette
Aux cris plaintifs.
Minuit sonne. « Déjà! dit Rose, En souriant, déjà minuit!
Va donc, ma sœur, et bien repose
Toute ta nuit, Je nai plus peur. « - Pauvre Marie!
Quel penser au front soucieux S'enferme dans ta chambre et prie !
Que de pleurs coulent de tes yeux !
Mais si c'était... cenepeut étreî.- Si c'était quelque repentir, Un secret qu'on me tait, — peut-être
Un souvenir, L'espoir d'une haute fortune, Un équipage, un train de cour, Quand je n'ai de richesse aucune
Que mon amour...
Si tout cela, comme un fantôme Qui prend naissance dans le cœur,
•VA. 251 "^^^ Lui venait sous les traits d'un homme Riche et vain, puissant et moqueur...
Et si ce fantôme, ce rêve,
Lui prend la main, sèche ses pleurs,
Jeune qu'il est et plein de sève,
Quand je me meurs !..
Mon Dieu, quel mal ai-je pu faire?
Pourquoi m'avez-vous condamné A maudire ce corps de terre
Où je suis né?
Pourquoi n'ai-je rien de la joie.
Des biens du ciel et du regard De vos yeux, de tout ce qu'envoie Votre main qui donne au hasard ?
C'est qu'il est des mortels timides Qui sont nés sans force et sans voix , Gomme il est des tigres avides
Au fond des bois; C'est qu'il est des arbres stériles Qui portent haut leurs fronts altiers , Tandis que des sarments fertiles
Sont à leurs pieds ; C'est que la vie est un mystère , Un farfadet au ris moqueur,
•SA. 252 "^^ Qu'un monde au-delà de la terre Peut seul expliquer à mon cœur.
Mais tu ne viens pas!., quel mystère!
Peut-être à cette heure dors-tu Bien paisible, et moi solitaire, Triste , abattu ,
J'interroge la feuille morte
Qui tombe : Ange, n est-ce pas toi?
Lui dis-je. Mais le vent l'emporte , Ce n est que moi,
Moi triste, abattu , solitaire.
Qui cherche et qui ne trouve pas
De consolation sur terre ,
Car la seule est un de tes pas.
Le Barde , résolu d'attendre Son amante toute la nuit , Se repose , pensant l'entendre
A chaque bruit :
Il se repose sous l'ombrage, La grève lui sert de duvet ; Un vieux tilleul, rongé par l'âge,
De dur chevet ; Mais son âme est comme insensible , Son œil est morne et sans couleur :
«v\, 253 '^^ Tel au choc d'un revers terrible , Le cœur s'hébète de douleur.
Quand la voix douce et frémissante D'un ange admis au sacré chœur, Une voix douce , gémissante ,
Allant au cœur, Le tira de sa rêverie.
Entrait-il au divin séjour ?
Est-ce un songe? Était-ce Marie?
Est-ce l'Amour?...
O toi qui peux tout sur mon àme ,
De quel titre es-tu revêtu ?
Je suis ton esclave. Ange ou femme ,
Qui donc es-tu?
Ton nom? — Djîna — Djîna? qu'est-elle?
La messagère de mon Dieu ?
L'Espérance qui bat de l'aile
Sous un ciel bleu ?
Ou l'un des esprits bénévoles , Qui nous gardent de mal la nuit ?
Une fée aux douces paroles Qui nous vient du ciel ? — Tu l'as dit.
A ces mots elle est disparue.
'^ Si '-- Je Faillie en vain : ah ! pitié , Pitié! ma douleur s'est accrue
Plus de moitié, Loi dis-je; ton regard enirre , Ton doux regard... est-ce qull ment ?
Ab ! que me faisais-tu reviyre
Pour mon toarment?..
Et fêtais comme un tigre en cage , J allais cherdiant comme un furet.
Quand , au plus épais de Pombrage , Je trouvai Djtna qui pleurait.
Je ne dirai pas quelle peine Voilait de larmes ses grands yeux.
Je ne tous parlerai plus dVlle ,
Je craindrais de la profaner ;
Elle est trop jeune, elle est trop belle
Pour la damner:
Votre Monde a Fâme si laide !
Je l'entends déjà qui médit ; Biais Dieu, mon refuge et mon aide ,
Dieu la maudit.
'^A* 255 '^^ Loin que la source soit tarie , Notre amour est toujours nouveau, Nous nous aimons bien. — Et Marie?
Ce soir, on dansait au château.
(Juin 1834.)