‹ Satires et poésies diversesChapitre 4 sur 29 · THEORIE DE NOTRE VERSIFICATION · texte numérisé non relu

THEORIE DE NOTRE VERSIFICATION

La chose dont les législa^urs de notre Parnasse paraissent s*étre le moins doutés , c*est la nature et le but de l'art qu'ils ont prétendu fixer. Ils ont agi en général avec le discernement d un compositeur qui disposerait ses blanches et ses noires pour le plaisir des yeux , ou d'un chorégraphe qui réglerait ses pas et ses figures pour le plaisir de l'oreille. Mais l'erreur, sous quelque jour et avec quelque autorité qu'elle se produise, ne saurait prescrire contre le bon sens.

Une vérité, pressentie à diverses époques de notre littéra-

* Ces remarques ont déjà paru, pour la plupart, dans le journal le Bon Sens, août 1838.

turc *, mais formulée depuis peu **, c'est que le principe du rhythme dans notre poésie ne consiste pas dans la césure ou l'ornement de la rime appliqués à un certain nombre de syllabes ***, mais dans la juste répartition des accents dans

* Comme le prouvent les Essais de fiaïf» Desperiers, Nicolas Rapin, etc. , et récemment ceux du comte de Saint-Leu, à qui revient en partie Thonneur de la solution de cette question. Voir Prosper Marcliand , art. Mousset.

** ParTabbé Scoppa, dans ses Vrais principes de la versification démontrés par un examen comparé entre la langue italienne et la française (3 vol. in-8, 1811-14) , et son Mémoire couronné par rinstitut en 1814 : Des beautés poétiques de toutes les langues, considérées sous le rapport de V accent et du rhythme; --et tout récemment, par M. Paul Ackermann , dans la deuxième édi« tion (1813) de son Traité de Faccent appliqué à la théorie de la versification,

*** Notre opinion est que la rime , non plus que la consonnance ou rallitération, ne saurait à elle seule constituer un vers dans quelque langue que ce soit ; car, pour qu'il y ait vers, il faut qu'il y ait rhythme» et le rhythme ne peut se produire que dans une succession de sons variés et modulés. En outre, si le principe du rhythme consistait dans la césure » il s'ensuivrait que nos vers au-dessous de neuf syllabes ne seraient pas des vers, et si on le fait consister dans la rime, nos vers en général ne seront des vers qu'autant qu'ils contiendront en soi leur raison d'être, c'est-à-dire les éléments du rhythme ou les' deux termes de la rime : nous aurions donc des vers de seize , vingt , vingtquatre syllabes, dont nos vers de huit , dix, douze, ne seraient que les membres; et même dans le cas où les rimes sont croisées, nous aurions des vers de quarante-huit syllabes, et même au-delà.

le vers ; en d'autres termes , que des deux éléments de U prosodie, la quantité et Faccent, Tune, la quantité, étant mal assise , mal déterminée , ou plutôt mal sentie dans notre langue, nous n'avons pu soumettre notre versification qu'aux lois de l'accent, qui , en raison de l'absence de la quantité , a légitimement usurpé le rôle de celle-ci, c'est-à-dire a acquis une importance qu'on ne lui accorde généralement pas dans la versification des langues où la quantité est mieux déterminée, mieux réglée, mieux sentie *.

Nos grammairiens reconnaissent deux espèces d'accents , l'accent grammatical et l'accent prosodique : le premier, qui sert plus particulièrement à donner à la voyelle sa véritable valeur phoniqae , a surtout rapport à la quantité; le second, qui n'a pas en français de signe graphique propre, règle

* Du reste , de savants philologues ont prétendu que les Anciens n'avaient égard qu'à Taccént dans leur versification : paradoxe qui n'est pas insoutenable. La dénomination d'accenlus donnée en latin à la prosodie, en grec 7cpo(j(|)8ia , semblerait une raison à l'appui. >^ On sait que les Hébreux ne considéraient que l'accent dans leur poésie , auquel ils ajoutaient l'allitération, plutôt comme ornement que comme élément du rhytlime. a Les Chinois comptent les syllabes, marquent les accents , et ont encore, outre la rime , la consonnance ; enfin les Anglo-Saxons et les Scandinaves marquent les accents sans compter le nombre des syllabes , et emploient non-seulement la rime et la consonnance, mais encore l'allitération.» (Bergmann , Poëtnes islandais, etc. Paris, 1838, in-S.)

plus spécialement TintonatioD, c'est-à-dire Télévation ou l'abaissement de la voix dans l'articulation des syllabes.

Ces deux sortes d'accents se confondent quelquefois ; mais le plus souvent l'accent grammatical est modifié par l'accent prosodique qui vient s'y ajouter.

L'accent grammatical n'étant placé que sur un certain nombre de mots, et rarement sur plus d^une syllabe à la fois, le poëte, pour produire la cadence de son vers, ne peut donc avoir recours qu'à l'accent prosodique, lequel porte au contraire sur toutes les syllabes sonores des mots de notre langue.

Nous distinguerons trois espèces d'accents prosodiques : le grave ['], le moyen ['], et l'aigu [^].

L'accent grave porte généralement sur nos voyelles longues âyè^é, aî,eû,6yîy il, oit, qu'elles soient ou non surmontées de l'accent grammatical; sur nos voyelles nasales, an , in y on^- un; sur nos diphthongues masculines et féminines*; et peut-être sur toute syllabe formée d'une voyelle entre deux consonnes sonores.

L'accent moyen porte généralement sur nos voyelles brèves** a, e, ^, t, o, u, om, même précédées d'une con-

* Les sons ie, oie, ue, oue, soit à rintérieur, soit à la fin des motss

** On sait , du reste , que ce n'est pas par le temps plus ou moins

long que l'on met à articuler une syllabe que Ton juge de la brièveté

ou de la longueur de la voyelle. Relativement on mettra toujours

sonne, et surtout dans le cas où elles sont suivies d'une syllabe notée de Taccent aigu.

L'accent aigu , auquel on a appliqué la dénomination de tonique, et que nous désignerons préférablement sous celle de rhythmique — car il est comme le pivot de notre rhythme, — est généralement et invariablement placé sur la dernière syllabe sonore des mots de notre langue. Me sont exceptés que les petits mots de rapport , tels que prépositions, conjonctions ; les déterminatifs , tels qu articles , adjectifs démonstratifs, possessifs; les pronoms personnels et relatifs, qui en sont privés; mais si ces mots sont trissyllabiques, tels que par-devant^ cependant^ etc., ils paraissent rentrer dans la règle générale.

La position du mot ou de la syllabe dans la phrase rhythmique détermine souvent une transformation de l'accent dont cette syllabe ou ce mot sont affectés. Ainsi : i° Faccent grave passe à laigu toutes les fois que la syllabe ou le mot qui en sont naturellement affectés terminent un pied ou font partie d'un pied privé de l'accent rhythmique ;

a° L'accent moyen peut passer au grave ou à l'aigu > par

plus de temps à prononcer une syllabe de trois ou quatre lettres qu'une syllabe formée d'une seule voyelle ; mais les unes et les autres peuvent être également brèves : il suffît, pour cela, qu'on les prononce dans le moins de temps possible , sans traîner la voyelle avec intention.

exemple , lorsqu'une enclitique , natitrellement privée de l'accent rhythmique, vient s'ajouter au verbe : irais-jè, prends-Zè'^, iras-ttl, ne fais pâs^ et dans certaines phrases suspensives ;

3"* L'accent aigu peut passer au grave ou au moyen ^ lorsque deux syllabes consécutives dans un même pied en seraient naturellement afiectëcs , surtout dans le cas où l'un des mots sert de qualificatif à l'autre : beaux jours , heureux jours ; lorsque deux monosyllabes notés de l'accent aigu ne sont séparés que par la particule de rapport de ou l'article le : Dieu de paîx^ Dieu le fils ^ comme si les deux mots faisaient corps ensemble ; cela a même lieu lorsque le second mot est bissyllabique, s'il commence par une voyelle , Dieu d'amour^ mais on dirait avec deux accents rhytbmiques, Dieu de haine; et finalement, lorsque, pour mettre un mot en relief on passe plus légèrement sur le mot ou la syllabe qui le précède : c'est ce qui a lieu entre autres dans les phrases interrogatives.

* Certains grammairiens prétendent que dans ce cas Ve est muet » et que la voix ne porte dessus que lorsqu'il est précédé d'une syllabe muette» faites-le. D'autres reportent toujours sur cet e l'accent tonique du verbe. Il me semble que y dans le premier cas , Xe bref de l'enclitique s'allonge , c'est-à-dire devient grave , tandis que , dans le second seulement, lorsqu'il est précédé d'une syllabe muette» il •'élève , c'est-à-dire qu'il s'empare de l'accent tonique du verbe.

Une remarque importante à faiie sur 1 accent en général , c est que , de même que les Latins avaient des longues plus longues et des brèves plus brèves que d autres, différence dont les poètes ne tenaient aucun compte, nous avons également , outre cette particularité relative à la quantité , des tons graves plus graves et des tons aigus pluj» aigus que d'autres ; mais ces nuances ne sauraient modifier essentiellement la cadence du vers.

L'accent prosodique étant admis comme principe de notre rhytbme , nous aurons autant de sortes de pieds qu il y a de différentes combinaisons possibles , par deux et par trois , des trois tons de l'échelle vocale.

Aux combinaisons par deux^ nous donnerons le nom dïambey dont nous ferons un appellatif générique à défaut de dénomination spéciale , et nous réserverons celui d'anapeste à toutes les combinaisons par trois.

Quoique l'on pourrait, par analogie avec la musique, admettre des pieds ou mesures de quatre temps ^ et peut-être davantage, nous ne reconnaîtrons pas de pied de plus de trois syllabes, en nous fondant principalement sur cette autre analogie, que la mesure ou cadence parfaite doit résulter de l'émission successive de trois sons , de même que l'accord parfait résulte de leur émission simultanée.

Une autre considération , c'est que nous n'avons peutêtre pas en français de mot de plus de trois syllabes sonores

servant à exprimer des idées simples concrètes, à moinâ qu'il ne soit composé ou dérivé de composé.

L*accent rhythmique portant généralement sur la dernière syllabe sonore de nos mots , et servant comme à résumer dans la syllabe qu'il accompagne l'idée exprimée par le mot entier dont cette syllabe fait partie , est nécessairement suivi d'un repos plus ou moins marqué.

Il en résulte que la mélodie du vers demande que le pied se termine par une syllabe notée de l'accent rhytbmique, ou précédée de cet accent si elle est muette, et qu'il n'enjambe pas sur les mots ; car autrenient il y aurait dans le vers deux espèces de cadence, l'une résultant du repos nécessaire après chaque syllabe rhythmique, et l'autre du repos exigé après chaque pied du vers. L'enjambement n'est possible que lorsque le pied ne contient pas de syllabe affectée de l'accent rhythmique.

Il suit de la règle précédente que nos mots de plus de trois syllabes sonores entrent difficilement dans le vers ; qu'un pied ne peut contenir plus d'un accent rhythmique, et que cet accent ne peut porter sur la première syllabe dans les ïambes , et sur la seconde dans les anapestes , que lorsqu'elles sont suivies d'une syllabe muette; et finalement, que le nombre des accents rhythmiques est déterminé par la cadence ou le mouvement du vers. a.

Nous essaierons l';ippli cation de ces idées à nos différentes formes de vers. \

VERS DE 12 SYLLABES. — Rhythme poétique : 4 ou 5 pieds; 4 ou 5 accents rhythmiques , dout a fixes, Tun sur la 6* syllabe , l'autre sur la i a« :

Huit ans [ déjà J passés f une impie | étrangère Du sceptre | de David i usurpe [ tous les droits.

Dans le cas où le vers contient plus de 4 pieds , il eat bon de rejeter les anapestes dans le second hémistiche.

Six pieds rendraient le vers lourd et traînant : Déjà I peut-être | en lui | mille | choses | se font.

Cependant ce défaut devient une beauté dans ce vers de Vol^ taire, qui ne porte, il est vrai, que 4 accents rhythmiques :

Qui par [ de longs | malheurs | apprit | h gou | Yerner.

Rhythme prosaïque ou oratoire : 6] ou 3 accents rhythmiques :

Foule I sans nom, | chaos; i des voix, | des yeux, | des pas. La popu I larité, t cette grande | impudique.

Il suit de ce qui précède que le nombre ou la position

des accents graves ou moyens nest pas arbitraire, comme on le verra par les deux vers suivants, qui ne sauraient satisfaire l'oreille :

Je sais | ce que | tu vaux | et ce que I je te dois.

Comme c*est | pour vous seul i et pour mieux | le coufondre.

Une licence qu*on ne saurait refuser au poëte, c'est de faire porter un accent sur un mot qui en est naturellement privé, comme dans le vers suivant :

Celiti I qui met I un frein I à la | fureur | des flots ,

ou réciproquement , d'en priver un mot qui en est naturellement affecté :

Je vais le | déplorer ; 1 va, cours, V()Ie | et nous venge.

Dans le premier exemple, celui me semble porter un accent rby thmique ; mais le rhythme du vers n'en est pas moins défectueux : c'est de la prose; dans le second exemple, va, cours, me semblent privés de l'accent rby thmique, qui ne porte que sur vole : ce qui s'accorde, du reste, parfaitement avec la rapidité que le poëte veut exprimer.

Quant au premier pied de ce second vers, je vais /e, on ne peut y faire entrer le pronom le qu'autant que la prononciation de ïe est à peu près muette. Si l'on voulait appuyer la voix dessus , il faudrait couper le premier hémistiche en 3 ïambes , je vais [ ledé \ plorer | .

Cette transformation de Taccent n est pas toujours possible. Ainsi, dans les deux vers suivants, le rhythme est défectueux, parce qu'on doit nécessairement faire entendre 6 accents rhytbmiques en les prononçant :

Moi, fille , femme , sœur et mère de vos maîtres . Voiles , tentes , croissants , des mâts rompus tombés.

VERS DE II SYLLABES. — 4 ^^ ^ picds ; au moius 3 accents rhythmiques, dont a fixes , Tun sur la 5® et Tautre sur la II* syllabe.

VERS DE lo SYLLABES. — 4 ^^ ^ picds ; au moius 3 accents rhythmiques , au plus 5 , dont a fixes , Tun sur la 4' et l'autre sur la lo' syllabe :

Pour a 1 dor^r ] TouTrâge | de vos mains.

L'affreux | tombeau i pour jamais | les dé\ôre. Moi je | pourrais | trahir i le Dtén \ que j'arme..

On a essayé de faire tomber l'accent rhythmique sur la 5' syllabe , ce qui fait que le premier hémistiche est alors composé d'un ïambe et d'un anapeste, au lieu de deux ïambes comme dans la forme ordinaire.

VERS DE 9 SYLLABES. — 3 OU 4 pîcds ; 3 acccuts rhythmiques au moins, dont a fixes, l'un sur la 3«, l'autre sur la 9* syllabe.

VERS DE 8 SYLLABE*. — 3 OU 4 pîcds; 3 acccnts rhythmiques> au moins 2, au plus /^:

N*es-lu plrfs I le Dieu \ qui parddnne.

Comman | derd | qu'on nous | immdle.

Yenéz | joyaux i am^s i cbant()ns.

V EHS DE 7 SYLLABES. — 3 picds ; au moins 2 accents rhytbmiques :

Espérdns | en son i ani<)ur.

Les pécheiirs | G<)uYrent I la t^rre.

VERS DE 6 SYLLABES. — 2 OU 3 picds j au moius 2 accent» rhythmi<jues :

Promenons 1 nos désirs.

Partez 1 enfants i partez.

VERS DE 5 SYLLABES. — 2 picds ct 2 acccuts rliythmiqucs 5 Dans ces pr^s | fleuri.

La rime ne doit donc être considérée que comme un ornement du vers : elle résulte de la conformité phonique du son dans la terminaison de deux ou plusieurs mots mis en opposition dans la phrase poétique. Des esprits faux et étroits

ont seuls pu attacher de rimportance à la conformité graphique : toute lettre de la syllabe consonnante qui ne se fait pas entendre, n'a aucune influence sur la rime.

Les voyelles, simples ou composées, exprimant seules un son par elles-mêmes, sont donc le fondement de la rime.

Nous reconnaîtrons deux espèces de rimes : la rime assortfiante , qui consiste dans la conformité de la voyelle ou des voyelles finales , et la rime consonnante^ qui résulte de la similitude de la syllabe ou des syllabes finales.

La rime est, en outre, féminine ou masculine. Elle est féminine , lorsque la voyelle ou la syllabe rimante sont suivies de notre voyelle muette e^ ou d'une syllabe terminée par cette voyelle, à moins que cette voyelle muette soit simplement un isigne grammatical sans i^aleur phonique dans le mot (aimée) ; elle est masculine dans tous les autres cas.

La rime assonnante est de deux espèces : ou elle résulte du son-voyelle diversement modifié par la consonne ou les consonnes qui s'y ajoutent {chambre et pampre) ; ou bien , elle consiste dans l'opposition de deux sons d'une même famille (dôme et homme) ; mais cette dernière rime, quoique fréquente même dans nos bons écrivains, satisfait bien moins l'oreille que la précédente, qui est néanmoins rejetée même par nos rimeurs de village , quoi qu'en dise Sébilet dans SSL Poétique,

La rime consonnante est dite suffisante , lorsqu'elle ré-

suite de la conformité d'un son-voyelle clair modiBé par une ou plusieurs consonnes ; elle est riche , si deux ou trois sons-voyelles identiques se correspondent.

Après avoir recommandé au poëte que ses rimes soient Hches , Du Bellay ajoute : « Quand je dy que la rythme doit » estre riche, je n'entens qu'elle soit contrainte et semblable • à celle d'aucuns, qui pensent avoir fait un grand chef » d œuvre en francoys, quand ilz ont rymé un imminent et » un eminent, un miséricordieusement et un mélodieusement -, » et autres de semblable farine, encores qu'il n'y ait sens ou

> raison qui vaille. Mais la rythme de notre poëte sera vo- » lontaire, non forcée ; recciie, non appellëe ; propre , non

> aliène i naturelle, non adoptive; bref, elle sera telle que » levers, tumbant en icelle, ne contentera moins l'oreille » que une bien armonieuse musique tumbante en un bon » et parfait accord.... Autrement qui ne voudroit reigler sa » rythme comme j'ay dit, il vaudroit beaucoup mieux » ne ry mer point, mais faire des vers libres, comme a fait » Pétrarque en quelque endroit ; et de notre tens le seigneur » Loys Aleman , en sa non moins docte que plaisanie agri- » culture. Mais tout ainsi que les peintres et statuaires » mettent plus grand'industrie à faire beaux et bien propor- » tionnez les corps qui sont nuds , que les autres : aussi » faudroit-il que ces vers non rymez fcussent bien chamuz > et nerveuz , afin de compenser par ce moyen le dcfault de » la rythme. >

Pour ce qui est de Tentrecroisement des rimes masculines et fëminiues , la raison que Ronsard en donne nous dispense d'insister sur la puérilité d'une pareille disposition, rendue obligatoire dans tous les cas. « A l'imitation de quelqu'un

* de ce temps, dit-il, tu feras tes vers masculins et fœminins » tant qu'il te sera possible, pour estre plus propres à la » musique et accord des instrumens, en faveur desquels il » semble que la poësie soit née: car la poësiesans les instru- » mens ou sans la grâce d'une seule ou plusieurs voix n'est » nullement aggreable, non plus que les instrumens sans

> estie animez de la mélodie d'une plaisante voix. > Du Bellay est du même sentiment. « Il y en a qui fort supersticieusc- » ment entremeslent les vers masculins avecques les femi-

* nins, comme on peut voir aux Psalmes traduictz par ^ Marot : ce qu'il a observé (comme je croy') aBn que plus

* facilement on les peust chanter sans varier la musique

> pour la diversité des meseures qui se trou verraient à la » fin des vers. Je treuve cete diligence fort bonne, pourveu » que tu n'en faces point de religion jusques à contraindre » ta diction pour observer telles choses. »

Ce que nous avons dit de l'accent nous dispense d'entrer dans les détails au sujet de la césure ; nous n'ajouterons que quelques observations sur l'élision et le hiatus.

L'élision ou syncope est un retranchement Une voyelle ëlidée est donc retranchée du mot auquel elle appartient.

Anciennement nos poètes jouissaient, à cet égard, d'une

très-grande liberté. Nous citerons quelques exemples des élisions qui se rencontrent le plus fréquemment dans leurs écrits :

Élision de la dans ma^ ta^ sa^ devant une voyelle :

Quant la pucele Tôt parler Celui qu'ele puet tant amer S*amur è son cuer li otreie. (Marie de France

dieux! j*aimerois mieux , si j'étois roy d'Asie ,

Que la guerre m*ostat mon sceplre que m'amie. (Ronsard.)

Par m'ameie ne donne rien ,

Car j'ay tout donné aux servantes. (Villon.)

Élision de ïi dans si devant une voyelle :

Et croy que s'elle eongnoissoit

Le plus homme de bien qui soit, etc. (Rom. de la Rose.)

Ou bien, s'on est surpris, ce n*est que moquerie, etc. (Rons.) S* en son temps , il fut honorez , etc. (Villon.)

Mais s* ainsi n*est, mon aage fleurissant Consumeray sans joie singulière. (Marot.)

Élision de ïe devant une consonne :

Mes li lions ne Ctet pas fère. (Maris de France.) Quant en tel point eV les a mis. (Rom. de la Rose.)

Élision de la syllabe Rnale dans comme^ homme :

Et s'aucuns dont n'ay congnoissance Estoient allez de mort à Tie Vestuz rouges com Termillon. (Villon .) Lequel maistre Guy Tablerie Grossoya , gu^esi hom Téritable. {Id.)

RoDsard recommande cette élision»

Élision de Ve dans le corps du mot :

Autre castel tf ay, ne forVresse, (Id,)

Ve qui devient bas et muet, dit le P. Mourgues , lorsqu'il se trouve placé entre deux consonnes dont Tune est muette (?) et l'autre liquide, comme dans ces mots : peloton^ pelouse^ belouse (que nous écrivons aujourd'bui blouse)^ éperon , g aliène^ hôtellerie , etc. ; cet e, dis-jc, est alors coulé fort imperceptiblement. On peut donc, ce semble, y supprimer une syllabe, et écrire épron , ploton , blouse^ plouse , etc.»

C'est par élision que Ronsard, dans le vers suivant, fait gay'té de deux syllabes au lieu de trois :

Vous tient toujours en plaisante ga^té,

Élision de Xe dans les noms propres :

Un seul , NeptutV, couvoit au fond du cueur

Contre Ilion une vieille rancueur. (Frànciàbe.)

Nos poètes modernes auraient dû dire nécessairement : Neptune seul y etc.^ ou auraient remplacé couvait par avoit. Que Ton compare I

Une éiision fréquente , et dont nous avons retenu quelques cas , est celle de Ye de ladjectif féminin grande devant une consonne :

Et saches qu'en grancT pauvreté

Ne gist pas trop grancT loyaulté. (Villon.)

Éiision dans le mot ores^ ore^ qui a fini par passer de la poésie dans la prose :

Or* de fortune à Thuis elle escoutoit. (Ronsard.)

Éiision dans les verbes :

Ceste amour que je te propos*

N*e8t pas contraire à mon propos. (Rom. de la Rose.)

Il ne m'en chaut te suivant que je soye , Pourvu qu'il plaise à ton cueur de m'aimer, Soit que tu veuille* espouse me nommer.

Soit ton esclave. (Ronsard.)

Ainsi ni «{</' Dieux, lisons-nous dans Villon.

Ronsard, dans son Essai de poétique, recommande <• d'ac-

courcir, en tant qu'on y sera contraint, les verbes trop longs, comme don ra pour donnera^ etc. »

Par contre, nos anciens poëtes se permettaient quelquefois l'addition d'une lettre ou même d'une syllabe au mot. C'est probablement par suite de cette licence que nous avons encore dedans^ dessus^ dessous^ pour dans^ sur^ sous; guères y jusques^ et même dans la «poésie légère, doncque, avecque.

Nos poëtes modernes n'ont conservé l'élision que dans uu petit nombre de cas. En général , elle n'est d'usage en poésie que lorsqu'elle l'est également en prose ; seulement il a été établi en règle qu'un mot terminé par deux ou trois voyelles dont la dernière est sourde, tels que renommée^ vie y joie y avoue ^ etc. , ne peut entrer dans le corps du vers qu'à la condition d'être suivi d'une voyelle qui rende nécessaire l'élision de la voyelle sourde finale: d'où il résulte que si ce mot est au pluriel , il doit être rejeté à la fin du vers^ Télision n'étant plus possible. Telle est la règle fidèlement suivie depuis Malherbe, et c'est peut-être ce que les réformateurs de notre ancienne poétique ont pu imaginer de plus absurde.

Soit l'exemple suivant ;

Dans son génie étroit il est toujours captif. Si nous prononçons le mot génie comme si Ye final était

réellement élidé ou retianclié , nous aurons un mot (géni) qui n'a aucune signification dans notre langue. Le son e ne saurait donc se détacher du son i, avec lequel il forme une voyelle composée, une diphthougue : aussi se fait-il entendre^ et par conséquent il ne s'élide pas. Mais admettons la syncope possible, et nos réformateurs seront battus par leurs propres règles. Ve final de génie étant retranché , qu'arrivera-t-il? c'est que deux voyelles, Vi àegém et IV de étroit ^ viendront à se heurter sans élision possible , et vous savez que l'on doit se garder

qu'une voyelle à courir trop hâtée

Ne soit d'une voyelle en son chemin heurtée.

La règle qu'établissait Ronsard était beaucoup plus sensée. On sait qu'anciennement l'e sourdde nos diphthongues ie, ue , ote, oue^ et des terminaisons féminines en ^e, était compté et prononcé comme formant à lui seul une syllabe distincte , à moins qu'il ne fût élidé :

Marî-e, levez-vous, vous êtes paresseuse. (Ronsard.)

c Tu dois noter, dit Ronsard , que rien n'est si plaisant » qu'un carme bien façonné, bien tourné, non entrouvert » ny béant. Et pour ce , sauf le jugement de nos aristarques, » tu dois oster la dernière e fœminine, tant des vocables

» singuliers que pluriers qui se finissent en ee ou en ees ,

> quand de fortune ils se rencontrent au milieu de ton vers..

> Autant eu est des vocables terminés en oiie et ûe , comme » roue , joue , nue , venue , et mille autres qui doivent rcce-

> voir syncope au milieu de ton vers. Si tu veux que ton » poème soit ensemble doux et savoureux , pour ce tu met- » tras rou joii* nu , contre Topinion de tous nos maistres , » qui n'ont de si près avisé à la perfection de ce mestier. »

Un biatus est la cacophonie résultant du choc de deux voyelles sonores. Mais ce choc a-t-il lieu toutes les fois que deux voyelles viennent à se rencontrer? Tout repos exigé dans la déclamation du vers par une exclamation , une interrogation, une césure, une inversion, un sens fini, ne rendra-t-il pas ce choc impossible? Et ne perdons pas de vue que de pareils défauts ne peuvent vicier que le débit. Or, si dans ce cas même le hiatus n est pas sensible, qu'est-ce qu'un défaut qui n'est pas sensible ?

Il y a plus : si toute rencontre de voyelles sonores était à éviter, comment remplacer cette quantité de mots qui renferment un hiatus en eux-mêmes, tels que enjou-ée, ru-ine ^ sou-hait^ sci-ence , po-ésie ? etc.

Mais si , dans ce cas , nécessité tient lieu de loi , pourquoi ne pas dire où es-tu ^ lorsque nous disons bien ou-est; tu-es , lorsque nous disons tu-cT ; où a-t-il^ lorsque nous disons jou-a-t-il ; ily a^ loisque nous disons illi-ay etc.; et pourquoi rejeter aussi cette foule d'expressions adverbiales san^

et eau^ ça et là ^ à outrance ^ peu à peu , h tort et à travers^ etc.? Quel est le poëte, tant heureux fût-il, qui n'en a jamais éprouvé le besoin? il n'y a qu un sot qui puisse s'en vanter. Nous trouvons quelques exemples de semblables hiatus dans notre gracieux et inimitable La Fontaine :

Le juge prétendait qu'à tort et à travers, etc. Il n*esty dit le meunier, plus de veau à mon âge. Or, un jour, qu'an haut et au loin, etc.

D'après la règle , il n'y a qu'un seul hiatus dans cette expression au haut et au loin ; mais il y en a effectivement deux, et le plus sensible n'est pas celui que la règle condamne. Le vrai hiatus , celui dont mon oreille pourrait être choquée, si mon esprit n'était satisfait , consiste dans le heurt de au et haut. Mais je le répète , nos réformateurs n'ont vu là aucune consonnance désagréable : c'est ainsi qu'ils permettent de dire fai honte ^ et réprouvent j'ai horreur. Que l'on remplace par l'esprit rude des Grecs le signe graphique h , que nous employons pour indiquer l'aspiration (fai ônte), et, n'étant plus trompes par l'apparence , ils seront sans doute tout surpris d'avoir imaginé une règle contre les hiatus'qui les consacrait à leur insu.

La règle contre les hiatus n'a été établie que vers la fin du xvi« siècle. Voici ce qu'en dit Ronsard , qui écrivait vers le même temps: cTu éviteras, autant que la contrainte de

n ton vers le permettra, les rencontres des voyelle et » diphthongues qui ne se mangent point : car telles concur- 9 rences de voyelles , sans estre élidées, font les vers mer- » veilleusement rudes en nostre langue, bien que les Grecs > sont coustumiers de ce faire comme par élégance. » Cependant Ronsard lui-même est loin d'éviter les hiatus dans ses poésies ; et nous trouvons même que Marot , son devancier, était plus scrupuleux que lui sur ce point. Nous pourrions citer une foule d'exemples oii le hiatus est d'un bel effet ; nous nous bornerons aux deux suivants :

. Ainsi que le serpent

Qui sur le yentre à peine va rampant.

Quand un passant du coup d'une houssi ne Lux entre-rompt les ressorts de Tesch ine , Plis dessus plis en cent ondes retors Retraine, tire et retourne son corps. (Ronsard.)

Et ailleurs :

Et en cent nœuds retors

Accourcit , et allonge, et enlace son corps, (/rf.)

Telles sont les quelques remarques que nous avions à faire sur la théorie de notre versification , moins pour justifier les licences souvent sans exemple que nous nous sommes permises, que pour engager nos poëtes contemporains à entrer dans une meilleure voie, en se pénétrant bien de

cette vérité, que le beau n est jamais dans l'absurde, ni l'ab* surde dans le beau.

Nous ne terminerons pas sans dire un mot de ce recueil de poésies, c Qui veut voler par les mains et bouches des » hommes, dit Du Bellay, doit longuement demeurer en » sa chambre , et qui désire vivre en la mémoire de la pos- » térité doit, comme mort en soy-mesme, suer et trembler » maintes fois, et autant que notz poètes courtizans boy-

> vent , mangent et dorment à leur oyse , endurer de faim ,

> de soif et de longues vigiles : ce sont les esles dont les

> écriz des hommes volent au ciel. > Ces judicieuses réflexions sont la meilleure critique que Ton puisse faire de mon livre. N'ayant ni lutté , ni vaincu , comment pourrais-je prétendre aux honneurs du triomphe?

J.-P. DE BÉRAJVCER,

Id ic priairt d'accepter la iédicace de mes poôiei.

Le po«i«, diet Ptatoa , «Mis sur le trépied des Masec, ▼erse de farie toot oe qui loy Tient eo la booehe, comme -la nrgooille d'aoe fontaioe. sans le ranioer et poiser, ei lay escfaappe des choses de diverse eoalear, de cooiniresabsiaaoeet d'an conrs rompu.

(MoRTAicaa.)

Maître iRenard — c'était sod nom — Se prit, un jour, de passion Pour les bêtes de haut lignage.

Plus d'un malingre personnage Portant haut-de-chausse et pourpoint Pourrait réclamer sur ce point

Les aubaines du parentage.

Le conte suivant en fait foi :

On le prendrait pour de l'histoire^..

Maître Renard avait pour loi D'être fier et content de soi Comme un chanoine au réfectoire :

Il s aimait bien. Mais, par esprit De corps — que ne fait pas Fhabit ? - Le peuple était sa bête noire. Quels mal léchés et mal appris Que les vilains de sa province !

Il professait un grand mépris Pour tout ce qui n'était pas prince.

Bourgeois par-ci ! bourgeois par-là î*.

Je le demande : en conscience , Messieurs de la haute finance , Comment vivre avec ces gens-là ?

Il voulut voir la cour. Quel rêve Il se brode, chemin faisant !

C'était tout perle et diamant, Plaisirs sans fin, amours sans trêve ,, Délices sans rassasiment.

Or, il s'exerçait à bien faire Des révérencesi ventre à terre...

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