H. VICTOR COUSIN
faire une interprétation plus dépourvue de charité chrétienne!
II n'y a qu'un voltairien capable d'une semblable frivolité.
Mais quel grand homme a jamais échappé au persiflage de ses contemporains? Les Athéniens ont-ils épargné au grand Alexandre les épigrammes attiques? Les Romains n'ont-ils pas chanté contre César des chansons injurieuses? les Berlinois rimé des pa'squilles contre Frédéric le Grand? H. Cousin a le même sort que jadis Alexandre, César et Frédéric, sort qui attend encore beaucoup d'autres grands hommes au milieu de Paris. Oui^ plus l'homme, est grand, plus facilement peut le frapper la flèche de la raillerie. Les nains sont plus difficiles à toucher.
Mais la masse n'aime pas la raillerie; le peuple, comme le génie, comme l'amour, comme les hautes forêts, comme la mer, est de nature sérieuse; il répugne au malicieux esprit de salon. Pour les grandes apparitions^ le peuple trouve une explication profondément naïve. Toutes ses interprétations portent le sceau de la poésie, du merveilleux, de la légende. C'est ainsi que le peuple cherche à expliquer l'étonnante habileté du violoniste Pagaoini, en racontant
dSS 8ATIIIBS ET PORTRAITS
que ce musicien, ayant, par jalousie, tué sa maitresse, fut enfermé en prison pendant de longues âfmées^ et que, possédant un violon pour unique passe-temps, il s'exerça jour et nuit sur cet instru^ ment, ce qui lui valut sa haute puissance d'exécution* Le peuple veut^expliquer de la même manière le jeu philosophique de M. Cotisin^ et raconte qu'autrefois, les gouvernements allemands ayant pris pour un héros libéral notre grand éclectique qu'ils arrêtèrent en conséquence, il n'eut^ dans sa prison, d'autre livre à lire que la Critique de la raison pure de Kant, qu'il l'étudia par ennui» et acquit ainsi cette virtuosité philosophique qui lui valut tant d'applaudissements quand, plus tard» il se fit entendre sur la philosophie allemande devant le publia français^
C'est là une belle tradition populaire^ sentant bien le conte et la légende comme celles d'Orphée, de Balaam fils de Boër, de Quaser le Normand, de Bouddah, et chaque siècle la travaillera, jusqu'à ce qu'enfin le nom de Cousin acquière un sens symbo^ lique, et que les mythologues ne voient plus en M. Cousin un individu réel, mais seulement la personnification du martyr de la liberté» qui^ languis-
M. VICTOR GOUSIN 3t3
sant en prison, eherche des consolations dans U
sagesse, dans la Critiqae de la raison pure. Peut-être
un Ballanche futur verra-t-il en lui une allégorie du
. siècle où il a vécu, d'une époque où la critique et
' la raison pure, aifin la sagesse, gisaient habitueU&r
>nt en prison. .
: Qiiant & l'histoire réelle de la prison de M. Cousin,
• rorigine n'en est pas une pure allégorie. Il a, m effet, comme suspect de démagogie, passé quelque
• 'temps dans une prison allemande, tout aussi bien 'Jque la Fayette et Richard Copuprde-Lion. Mais qu'il
• y ait, à ses heures de loisir, étudié la Critique de h
'' raison pure de Kant, cela est douteux, pour trois
' raisons : lâr^première est que ce livre est écrit en
.allemancl; la seconde, qu'il faut savoir Talleniiad
pour le lifô; et la troisième, que H, Cousin ne $ait pas l'aûemand.
' Geci-.soit dit au moins sans intention de blâme. La hauteur de M. Cousin n'en parait que plus su-
• blime, quani} on voit qu'il a appris "^ philosophie
allemande saps savoir la langue dans laquelle, on
l'enseigne. Combien ce génie nous dépasse-t-il, nous autres hontes ordinaires qui ne corppr^nons qu'à grand^peij^e cette philosophie, tout f^mili^rs qu§
nous sommes, dès l'enfance, avec la langue allemande? Le propre d'un pareil génie demeurera toujours inexplicable pour nous : c'est là une de ces natures intuitives auxquelles Kant attribue la compréhension spontanée des choses dans leur totalité, contrairement au procédé de nous autres, natures analytiques, qui n'arrivons à comprendre que successivement, et par la combinaison des parties isolées* Kant semble avoir, dès lors, pressenti qu'un tel homme apparaîtrait, qui comprendrait sa Critique de la raison pure par une simple contemplation intuitive, sans avoir, selon la méthode ana- Iytico*dîscursive , appris l'allemand au préalable. Mais peut-être les Français sont-ils, en général, plus heureusement organisés que nous autres Allemands; j'ai remarqué qu'on n'a besoin de leur dire que peu de chose d'une doctrine, d'une recherche savante, d'une vue scientifique, et ce peu, ils s'entendent à le combiner et le travailler dans leur esprit, si habilement, qu'ils comprennent alors toute la chose aussi bien que nous, et nous en peuvent remontrer sur notre propre savoir. Il me semble quelquefois que les têtes des Français sont, comme leurs cafés, entièrement tapissées de glaces à l'intérieur, de sorte
M. VICTOR GOUSIK 325
que chaque idée qui s'y présente peut s*y réfléchir à l'infini; appareil d'optique qui fait que des tètes très-étroites et obscures paraissent quelquefois fort étendues et resplendissantes. Ces tètes brillantes sont, comme les cafés étincelants, ce qui éblouit d'ordinaire un pauvre Allemand, nouveau débarqué à Paris.
J'ai peur de sortir, à mon insu, des eaux douces de la louange pour entrer dans Focéan amer du blâme. Je ne puis, en effet, m'empècher de blâmer sincèrement M. Cousin sur une seule circonstance. Lui qui aime la vérité plus encore qu'il n'aime Platon et Tennemann, il est injuste à l'égard de luimême; il en impose quand il veut nous persuader qu'il a pris beaucoup à la philosophie de Schelling et de Hegel. Mon devoir est de protéger M. Cousin contre cette affirmation. Il se calomnie lui-même^ cette fois. En mon âme et conscience, cet honnête homme n'a rien pris, absolument rien^ à la philosophie de Schelling et dé Hegel ; et, s'il a rapporté avec lui quelque souvenir de ces deux philosophes, ce ne peut être que leur amitié. Cela fait honneur à sou cœur. Mais, de ces accusations volontaires, mal fondées, il y en a beaucoup d'exemples dans l'histoire
3ft6 SATIIBS BT POITRAITS
de la psychologie. J'ai connu un homme qui disait avoir volé des couverts d'argent à la table du roi, et pourtant nous savions tous que le pauvre diable n'avait pas les honneurs de la cour, et qu'il ne s'ae^ cusait de ce vol d'argenterie que pour nous faire croire qu'il avait été invité à dîner au château.
M. Cousin a toujours obsjBrvé à l'égard de la phi^ losophie allemande le sixième commandement II n'y a pas filouté une idée, pas même la plus petite cuiller d'idée. Tous les témoins déposent unanime* menttiue, sous ce rapport, M. Cousin est la probité même. Et ce ne sont pas seulement ses amis, mais aussi ses adversaires qui lui rendent ce témoignage. C'est ce qu'attestent, par exemple, les Annales her^ linoises de la critique scientifique j d'août 4834. Et, comme Fauteur de l'article n'est pas un thuriféraire, que sa déposition est d'autant moins suspecte, je la donne ici dans toute son étendue ^. Il s'agit ^e dé«
i; Geax qui seraient curieux de lire oe morceau de 6hti<|«e» dont l'intérêt^ d'ailleurs, a bien pàii, le trouveront dans le second volame de la première édition du livre DeVAUêmagnê, àU page 231. (Paris, Eugène Reoducl, 1835.) Ce morceau n'est point de Heine, mais de M. Hinrichs. C'est à la même édition primitive De V Allemagne que rous avons emprunté Ja diatribe de Heine contre Victor Cousin, que bous reproduisons ici ; il Tavail ■npprimée dans les éditions postérieures, et si, en lui donnant