‹ Satires et portraitsChapitre 4 sur 18 · SATIRES · texte numérisé non relu

SATIRES

Ce fut en Tan 1815 après la naissance du Christ que

le nom de Boerne frappa pour la prenoière fois mon

oreille. Je me trouvais avec feu mon père à la foire

de Francfort, où il m'avait pris avec lui pour me

faire connaître un peu le monde; c'est ainsi qu'on

se forme. Alors s'offrit à moi un grand spectacle.

Dans les barraques au-dessus de la Zeil, je vis des

figures de cire, des animaux sauvages, des objets

extraordinaires, œuvre de la nature ou de Fart.

Mon père me montra ^ussi les grands magasins, aussi bien chrétiens que juifs, où Ton achète les marchandises dix pour cent au-dessous du prix de fabrique et où J'pn est pourtant tpujpurs trompé. II me fit voir encore l'hôtel de ville, le Roemer, où Ton achetait les empereurs allemands, dix pour cent au-dessous du prix de fabrique. Cet article a fini par s'épuiser entièrement. Un jour, mon père me conduisit dans Tune des A <>" Q, ^^%^ o^ ^ lui arrivait souvent de sqijper, (Ip prendre le café, de jouer aux cartes, et de se livrer à d'autres fonctions analogues de franc-maçonnerie. J'étais enfoncé dans la lecture des gazettes^ quand un jeune homme, assis près de moi, me chuchota doucement à To-' reille :

— C'est le docteur Boerqe, celui qui écrit contre les comédiens.

En levant les yeux, j'aperçus un homme qui cherchait çà et là un journal et ressortit bientôt. Quelque courte qu'eût été cette apparition, elle resta parfaitement fixée dans ma mémoire, et, aujourd'hui encore, je pourrais la reproduire avec une fidélité diplomatique. II portait un habit noir qui paraissait tout neuf, son linge était d'une blancheur

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éclatante ; seulement, il portait cela non pas comme un dandy, mais avec une négligence aisée, si ce n'est même avec unis indifférence chagrine, qui montrait assez qu'il ne s'était pas occupé longtemps devant son miroir du nœud de sa cravate blanche, et qu'il avait passé son habit aussitôt que le tailleur le lui avait apporté, sans CKaminer longtemps s'il était trop juste ou trop ample.

Il ne semblait ni grand ni petit de taille, ni mai-> gre ni replet; son visage n'était ni rouge ni pâle, mais d'une pâleur rougie ou d'une rougeur pâlie et ce qu'il exprimait tout d'abord était une sorte de distinetioq réservée, un certain dédain, tel qu'on le rencontre chez les hommes qui se sentent supérieurs à leiir position, mais doutent que les gens les apprécient à leur valeur. Ce n'était pas cette majesté secrète que l'on découvre sur la figure d'un roi ou d'un génie qui se tient incognito dans la foule; c'était bien plutât cette mauvaise humeur révolutionnaire et plus ou moins titanique qu'on retrouve sur le visage des prétendants de toute sorte. Sa personne, ses mouvements , sa démarche, avaient quelque chose d'assuré, de déterminé, de caractérisé. Les hommes extraordinaires sont-ils mystérieu

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sèment enveloppés du rayonnement de leur esprit? Notre âme devine-t-elle cette auréole que nous ne pouvons voir avec les yeux du corps? Peutêtre, chez ces hommes extraordinaires, l'orage intérieur exerce-t-il sur les âmes jeunes et non encore émoussées qui s'en approchent^ une action électrique de même que l'orage matériel agit sur les chats. Une étincelle de Tœil de cet homme me toucha, j^ne sais comment, mais je n'oubliai jamais ce contact, jamais je n'oubliai le docteur Boerne qui écrivait contre les comédiem.

Oui, il était alors critique de théâtre et s'exerçait sur les héros de la scène. De même que mon ami d'université Dieli'enbach, quand nous étions ensemble à l'université de Bonn, toutes les fois qu'il pouvait attraper un chien ou un chat, leur coupait imn^édiatement la queUe; ce dont nous lui en voulions beaucoup en entendant les affreux gémissements des pauvres bêtes, mais ce que, plus tard, nous lui pardonnâ.nes volontiers, puisque cette rage

d'amputation fit de lui le plus grand opérateur d'Âl-

f lemagne; de même Boerne s'est égayé d'abord sur

des comédiens, et il faut lui passer mainte insolence

de jeunesse qu'il commit alors aux dépens des Hei-

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gel, des Weidmer, des Ursppung, et autres innocentes bêtes qui, depuis lors, courent çà et là sans queue, —> en considération des meilleurs services qu'il a rendus plus tard avec sa critique ainsi aîgui* sée, en qualité de grand opérateur politique.

Une dizaine d'années après cette rencontre, Varnhagen d'Ense réveilla dans mon souvenir le nom de Boerne et me donna à lire des articles de lui dans la Balance et le Temps. Le ton avec lequel il me recommandait cette lecture était singulièrement pressant, et le sourire de Rahel, qui assistait à notre entretien, ce sourire bien connu, mystérieusement douloureux, philosophique et mystique tout ensemble, donnait encore plus de poids à la recommandation. Rahel semblait être au courant de Boernç, autrement encore qu'au point de vue litté* raire, et je me souviens qu'elle assura, à cette occasion, qu'il existait des lettres de Boerne adressées à une personne aimée, où cet esprit supérieur et passionné apparaissait avec plus d'éclat encore que dans ses morceaux imprimés ^. Rahel s'exprima

I. Cette correspond anee, Lpltr^s du jeune Boemê d Henriette Berz, s'est retrouvée dans les papiers de Varnhagen, et a été publiée à Leipzig, en 1 861.

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aussi à irropos de son style, et d'une manière qui pouvait éti'e fort mal comprise de tous ceux qui n'étaient pas familiarisés avec sa langue : <x Boerne, disalt-^lle, ne dait pas écrire, pas plus que moi et que Jean-Paul. » Par écrire, elle entendait l'arrangement tranquille, pour ainsi dire la rédaction des pensées, la coordination logique des parties du discours; bref, cet art de la période qu'elle admirait avec tant d'enthousiasmé dans Goethe comme che^ son mari et sur laquelle nous avions alors presque journellement les plus fructueux débats. La prose d'aujourd'hui, je le remarque en passant, iië s'est pas créée sans beaucoup d'essais, de discussions, de contradictions et de peine. Rahel, peut-être, aimait d'autant plus Boerne qu'elle était aussi de ces auteurs qui, pour bien écrire, doivent se trouver dans une excitation passionnée, dans une sorte d'ivfesse d'esprit, bacchantes de la pensée qui, dans une sainte ivresse, suivent le dieu en chancelant. Mais, avec sa préférence pour les natures de même racé qu'elle, elle avait pourtant l'admiration la plus vive pour 3es sculpteurs réfléchis de la parole, qui savent manier leurs sentiments, leurs pensées, leurs intuitions et leur donner une forme plastique, abstraction faite

de l'âme qui vient de les enfanter et eomme jsi tout cela leur venait du dehors. Bien différent de cette femme supérieure, Boerne professait Tantipathie la plus étroite pour cette forme d'expression de la pensée; avec ses préventions personnelles, il ne comprenait pas la liberté objective de la manière de Goethe, et il prenait Tart pour l'absence d'âme; il ressemblait à un enfant qui^ sans comprendre le sens brûlant d'une statue grëèque, ne fait que palper des formes de marbre et 9e plaint de leur froideur. En parlant d'avancé iei de la répulsion qu'inspirait à Boerne la manière de Ooethe^ je laisse en même temps deviner que déj à, alors, la façon d'écrire du premier ne mé plaisait pas absolument. Ce n'est pas mon affaire d'en relever les défauts, et, d'ailleurs, toute indication sur ce qui me déplaisait dans ce style ne serait comprise que du très-petit nombre. Je remarque seulement que, pour écrire une prose achevée, il faut posséder, entre autres, une grande virtuosité dans les formes métriques. Sans cela, il manque au prosateur un certaiii tact, il lui échappe des associations de mots, des expressions, des césures et des tournures qui ne sont à leur place que dans la poésie, et il en résulte une

secrète dissonance qui ne blesse que peu d'oreilles, mais les plus fines.

Quelque enclin que je fusse à censurer Técorce extérieure, le style de Boerne, et à envisager, surtout quand il raisonne et ne décrit pas, les courtes phrases de sa prose comme une gaucherie enfantine , je rendais pourtant toute justice au contenu, à la moelle de ses écrits, je respectais Toriginalité, Tamour du vrai, la vérité, et surtout la noblesse de caractère qui s*y expriment constamment, et dès lors cet écrivain ne me sortit jamais de lamémoire. On m'avait dit qu'il vivait toujours à Francfort, et, lorsque, douze années plus tard, en 1827, je dus passer à Francfort en allant à Munich, je m'étais proposé de faire visite au docteur Boerne. Gela me réussit, mais non pas sans beaucoup d'informations et de recherches inutiles; partout où je demandais après jui, on me répondait avec surprise, et, dans la ville où il demeurait, il semblait qu'on le connût peu, ou qu'on s'inquiétât moins encore de lui. Chose singulière f Quand nous entendons, à l'étranger, parler d'une ville où vit tel ou tel grand homme, nous nous le représentons involontairement comme le point central de cette ville

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dont les toits eux-mêmes rayonnent de sa gloire. Combien nous sommes surpris, en y arrivant, de devoir nous informer longtemps avant de le découvrir dans cette grande foule ! C'est ainsi que le voyageur aperçoit déjà dans un grand éloignement la cathédrale élevée d une ville; arrive- t-il dans la ville même, alors elle disparaît à ses regards, et ce n'est qu'aprcs avoir parcouru une quantité de petites rues tortueuses et étroites, que le grand édifice lui apparaît de nouveau, dans le voisinage de maisons ordinaires et de boutiques qui le tiennent presque caché...

J'eus peine à reconnaître l'homme dont la première rencontre était restée empreinte dans ma mémoire. Plus de traces de mécontentement hautain ou d'orgueilleuse tristesse. Je vis un petit homme satisfait, très-fluet, tnais non point malade, une petite tête avec de courts cheveux noirs et lisses, sur les joues un peu de rougeur, les yeux brun clair très-vifs, quelque chose de débonnaire dans le regard, dans les mouvements, dans le ton même. Il portait une petite camisole de laine grise tricotée qui, collée étroitement au corps comme

une tunique de lutteur, lui donnait une apparence

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biaarre et fantastique. Il me reçut avec cordialité et bonté ; trois minutes à peine passées, nous étiont» plongés dans l'entretien le plus familier. De quoi parlâmes-nous d'abord ? Quand des cuisinières se rencontrent^ elles causent de leurs maîtres, et, quatid des écrivains allemands s'abordent, ils parlent de leurs éditeurs. Notre conversation commença donc par Gotta et Campe, et, comme je relevais, après les quelques plaintes de rigueur, les qualités de ce dernier^ Boertie më confia qu'il projetait uiié édition de ses œuvres complètes, et qu'il prenait lîoté, pour cette entreprise, du nom de Campe. Je pus lui donner Fassurance que ce n'était point un libraire ordinaire, ne voulant que faire de bonnes affaires avec le beau, le noble et le grand, quand l'occasion était favorable, mais que parfois il iitipHmait le beau, le noble et le grand dans de très-défavorables conjonctures, et faisait réellement avec tout cela de très-mauvaises affaires. Boerne des deux oreilles écoutait ce discours, qui, plus tard, l'a engagé i faire le voyage de Hambourg, afin de s'entendre avec l'éditeur des Reisebilderj sur la publication de tes œuvres complètes.

Aussitôt qu'où en a fitii avec les éditeurs» com-

menceht, erilre deux écrivains qui sô voient pour la première fois, les compliments réciproques. Je passe sous sileiice ce que Èoerne dit de ma supériorité, et je mentionne seulement le léger blâme qu'il laissa parfois tomber par gouttes dans la coupe écumante de ma louange. Il venait de lire la seconde partie des Reisebilder^ et il estimait que je parlais avec trop peu de révérence de Dieu, qui a pourtant fait le ciel et la terre et les gouverne si sagement, tandis que je m'expriniais avec un respect si exagéré sur Napoléon, qui n'avait été, après tout, qu'un despote mortel. Le déiste et le libéral se manifestaient déjà à moi. 11 semblait peu aimer Napoléon, bien que, sans s'en douter, il eût pour lui dans l'âme le plus profond respect. Il était dépité de ce que les rois eussent été assez peu grands pour arracher sa statue de la colonne Vendôme.

— Ah 1 s'écriait-il avec amertune, vous pouviez sans crainte laisser là-haut sa statue; il suffisait d'y pia« carder cette inscription : 18 brumaire^ et la colonne Vendôme serait devenue à bon droit pour lui le poteau d'infamie I Combien n'ai-je pas aimé cet homme jusqu'au 18 brumaire; même je lui suis resté attaché jusqu'à la paix de Campo-Formio

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mais, depuis qu'il eût franchi les degrés du trône, il tomba toujours plus bas ; on peut dire de lui qu'en montant Tescalier rouge^ il était descendu t

» Ce matin encore, ajouta Boerne, je Tadmirais en lisant, dans le livre qui est là sur ma table (il montrait Y Histoire de la Révolution^ de Thiers), Texcellente aneedote de. son entrevue à Udine avec Kobentzel, et comment, dans la chaleur de l'entretien^ il brisa la porcelaine que Kobentzel avait reçue un jour de l'impératrice Catherine, et qu'if aimait assurément beaucoup. Cette porcelaine brisée a peut-être amené * la paix de Campo - Formio . - Kobentzel pensait sans doute : « Mon empereur a ]» tant de porcelaine t et il y aura des malheurs si » ce gaillard vient à Vienne et s'échauffe trop ; le » mieux est encore de faire la paix avec lui. » Vraisemblablement, à la même heure où le service de porcelaine de Kobentzel culbutait à terre à Udine et se brisait en mille pièces, toutes les porcelaines de Vienne tremblèrent; et non pas seulement les cafetières et les tasses, mais encore les pagodes chinoises balancèrent leurs têtes plus hâtivement que jamais, et la paix fut ratifiée. Dans les boutiques

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d'estampes, on voit d'ordinaire Napoléon gravissant le Simplon sur un cheval qui se cabre^ se précipi* tant au pont de Lodi avec un drapeau flottant, etc. Moi, si j'étais peintre, je le réprésenterais brisant le service de Kobentzel. Ç-a été là son action la plus heureuse. Depuis lors, chaque roi craignit pour sa porcelaine, et les Berlinois, tout particulièrement, prirent peur pour leur grande fabrique de porcelaine. Vous n'avez pas d'idée, mon cher Heine, comme la possession de belles porcelaines vous tient en bride. Voyez, moi, par exemple, qui étais autrefois si farouche, quand j'avais peu de bagage et pas de porcelaine du tout. Avec la propriété, et surtout la propriété fragile, arrivent la peur et l'esclavage. J'ai eu le malheur de me procurer depuis peu un beau service à thé ; — la théière, avec ses dorures splendides, me plaisait tant t — sur le sucrier était peint le bonheur conjugal, deuxamoul'eux qui se becquetaient ; — • sur une des tasses était la tour de Catherine ; sur l'autre, la garde des constables ; sur toutes les autres, rien que des sites patriotiques. — Maintenant, je crains sans cesse d'être assez sot pour écrire trop librement, et de devoir prendre tout à coup la fuite. Comment, dans

ma précipitation, empaqueter toutes ces tasses, et même la grande théière ? Je risquerais de casser tout le service, et, en aucun cas, je ne voudrais le laisser en arrière. Oui, nous autres hommes, nous sommes de singulières créatures ! Le même individu qui risquerait peut-être le repos et le bonheur de sa vie, et sa vie elle-même, pour Sauvegarder sa liberté d'opinion, celui-là ne se décide pas volontiers à perdre quelques tasses de porcelaine, et devient un esclave muet pour conserver sa théière. Véritablement, je sens que cette maudite porcelaine me gêne pour écrire; je deviens si pacifique, si prudent, si anxieux... Je finirai par croire que le marchand de porcelaine était un agent de police autrichien, et que MetternichTamis à mes trousses pour m'apprivoiser. Oui, c'est pour cela que cette porcelaine était si bon marché et le vendeur si éloquent. Ah t le sucrier avec le bonheur domestique était un appât si doux ! Hélas ! plus je considère ma porcelaine, plus il me parait vraisemblable qu'elle vient de Metternich. Je ne lui en veux pas le moins du monde de s*y prendre avec moi de cette manière. Quand on emploie avec moi des moyens habiles- J3 ne me fâche jamais ; îl T)*y a que la grossièreté et la

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sottise qui me soient insupportables. Mais, quant à notre sénat de Francfort...

J'ai mes motifs pour ne pas faire parler davantage notre homme^ et je remarque seulement qu'à la fin de son discours, il s'écria avec un bon rire :

» Mais je suis encore assez fort pour briser mes chaînes de porcelaine, et, si Ton m'échauffe la tête, vraiment la belle théière dorée volera par la fenêtre, avec le sucrier et le bonheur domestique, et la tour de Catherine, et la gaMe des constables, et les sites patriotiques, et je redeviendrai alors un homme libre, après comme avant 1

L'hutnotir de Boerne, dont je viens de donner un exemple parlant, se distinguait de celui de Jean- Paul en ce que ce dernier touchait simultanément aux objets les plus éloignés, tandis que l'autre, comme un enfant joyeux^ ne s'attaquait qu'à ce qu'il avait sous la main. Pendant que la fantaisie confuse du polyhistor de Baireuth fouillait dans le garde-meuble de tous les temps, et avec des bottes de sept lieues parcourait toutes les contrées du monde, Boerne n'avait en vue que le jour actuel, et lès objets qui Foccupaient se trouvaient tous à portée de son regard. Il parlait du livre qu'il venait

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de lire, de Tévénement du jour, de la pierre qu'il heurtait du pied, de Rothschild, devant la maison duquel il passait constamment, de la diète qui réside sur la Zeil, et qu'il pouvait également haïr sur place; enfin tous les chemins de ses pensées le ramenaient à Metternich^ Sa mauvaise humeur contre Goethe avait peut-être aussi des origines locales ; je dis des origines et non pas des causes; car, si la circonstance que Francfort était leur commune patrie, avait d'abord attiré l'attention de Boerne sur Goethe, la haine qui brûlait en lui contre cet homme et qui s'embrasa avec toujours plus de violence, n'était pourtant que le résultat nécessaire d'une dissemblance profonde dans la nature de ces deux hommes. Ce n'était point une jalousie mesquine, c'était une antipathie désintéressée et obéissant à des mobiles innés, un antagonisme vieux comme le monde qui se retrouve dans toutes les histoires de la race humaine, et s'est montré dans toute sa crudité dans le duel du spiritualisme juif et de l'hellénisme, duel qui n'est point terminé encore et ne le sera peut-être jamais: le petit Nazaréen haïssait le grand Grée, qui, par sur-* croit, était aussi un dieu grec.

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Le livre de Wolfgand Menzel venait de paraître, et Boerne se réjouissait comme un enfant qu'il fût venu quelqu'un d'assez courageux pour s'attaquer sans ménagement à Goethe.

— Le respect, ajoutait-il naïvement, m'a toujours empêché de dire publiquement ces choses-là. Ce Menzel, il a du courage, c*est un honnête homme et un savant; il faut que vous appreniez à le connaître, il nous procurera encore bien des joies ; 'il a beaucoup de courage, c'est un tout à fait honnête homme et un grand savant 1 Quant à Goethe, ce n'est rien, c'est un poltron, un flatteur servile et un dilettante t

Il revint souvent sur ce sujet ; je dus lui promettre de faire visite à Menzel à Stuttgart, et il m'écrivit tout de suite à cet effet une carte de recommandation, et je l'entends encore ajouter avec chaleur :

— Il a du courage, extraordînairement de courage ; c'est un brave homme, foncièrement honnête, et un grand savant !

Se même que dans ses sorties sur Goethe, Boerne trahissait aussi, dans ses jugements sur d'autres écrivains, sa petitesse nazaréenne. Je dis razaréenne pour ne pas me servir du moi juive ou chrétienne ^

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bien que ces deux expressions soient synonyihes pour moi, et que je ne les emploie pas pour désigner une religion, mais un caractère. Juifs et chré^ tiens sont pour moi des mots tout à fait similaires^^ par opposition aux hellènes, et, par ce dernier nom, je n'entends pas un peuple particulier, mais une direction d'esprit, une manière de voir innée et acquise tout ensemble. A te point de vue, je dirais volontiers : tous les hommes sont ou juifs ou hellènes, les uns avec des tendances ascétiques, icono- ' élastiques, spiritualistes^ — les autres avec une natute réaliste, tournée vers les joies de la vie, et s'épanouissant avec fierté. C'est ainsi qu'il y a eu des hellènes dans des familles de prédicateurs allemands et des juifs qui sont nés à Athènes et descendent peut-être de Thésée. La barbe ne fait pas le juif, ni la cadenette le chrétien. Boerne était com* plétement nazaréen ; son antipathie pour Goethe sortait naturellement et immédiatement de son âme nazaréenne ; plus tard, son exaltation politique fut un résultat de son roide ascétisme, de cette soif du martyre que l'on trouve en général chez les républi' cains , qu'ils appellent vertu républicaine, et qui est si peu différente de la passion de souffranee des

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premiers chrétiens. A la fin de sa vie» Boerne se tourna même vers le christianisme historique, il s'enfonça presque dans le catholicisme, il fraternisa avec Lamennais, et tomba dans les plus déplaisantes capucinades lorsqu'il se prononça un jour publiquement contre un successeur de Goethe, un panthéiste de la gaie observance; C'est une chose curieuse, au point de Vue psychologique, de voir comme, dans l'âme de Boerne, le christianisme inn4 surgit peu à peu, après avoir été longtemps contenu par sa forte raison et sa gaieté. Je dis gaieté et non pas joie. Les nazaréens ont parfois une certaine laonne humeur jaillissante^ un certain enjouement d'écureuils spirituels, tout à fait aimable dans ses caprices, plein de douceur, d'éclat même, mais auquel succède un morne assombrissement de l'âme ; il leur manque la majesté du bonheur dans la jouissance telle qu'on ne la trouve que chez ceux qui ont la conscience de leur divinité.

Mais, si, à notre sens, il y a peu de différence totre juifs et chrétiens, cette différence existe, avec d'autant plus d'âpreté, aux yeux des philistins francfbrtois ; pendant les trois jours que je passai pour l'amour de lui dans la ville libre, impériale et com-

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merçante de Francfort-sur-le-Mein, Boerne parla beaucoup et très-souvent des inconvénients qni résultaient de cette manière de voir.

En effet, avec une bonté amusante, Boerne m'arracha la promesse de lui donner trois jours de ma vie; il ne me quitta plus, et il me fallut courir avecluila ville en tout sens, visiter ses amis, des amies aussi...

Ce qui m'intéresse chez les hommes distingués, c'est toujours moins l'objet de leurs sentiments d'amour que ces sentiments eux-mêmes. Ceux-ci, je le sais, doivent avoir été très-vifs cher Boerne. Gomme plustard^en lisant ses œuvres complètes, je pus m' apercevoir à Francfort, à plus d'un propos qui lui échappa, qu'il avait été tourmenté d'importance, dans les différentes périodes de sa vie, par les malices du petit dieu. Il a beaucoup de choses à dire, en particulier, des tourments de la jalousie; ce sentiment était dans son caractère, et lui faisait voir toutes choses, dans la vie comme dans la politique, à travers la loupe jaune de la méfiance. J'ai dit que Boerne, à différents moments de sa vie, avait été éprouvé parles souffrances de l'amour.

— Hélas t soupirait-il une fois comme du fond iJie douloureux souvenirs, dans les années tardives,

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cette passion est bien plus dangereuse encore que dans la jeunesse. C'est chose à peine croyable, puisque pourtant, avec les années, notre raison s'est développée, et pourrait nous soutenir dans la lutte contre la passion. Bel appui ! Remarquez ceci : la raison nous aide à combattre ces petits caprices que, même sans son intervention, nous aurions bientôt surmontés. Mais, aussitôt qu'une grande passion, une vraie passion, s'est emparée de notre cœur, et doit être vaincue à cause du dommage positif dont elle nous menace, alors la raison nous est de peu de secours, et même cette friponne s'allie avec notre ennemi, et, au lieu de prendre en main nos intérêts matériels et moraux, elle met au service de la passion toute sa logique, tous ses syllogismes, tous ses sophismes, et elle livre à la folie muette l'arme de la parole. Raisonnable comme elle l'est, la raison se range toujours du côté du plus fort, du côté de la passion, et l'abandonne de nouveau quand sa force a été brisée par la puisisance du temps ou la loi de la réaction. Comme elle se raille alors des sentiments qu'autrefois elle justifiait arvectant de zèle! Défiez- vous toujours, cher ami, dans la passion^ de la langue de la raison, et, quand

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la passion est éteinte, ne vous en 4éfiez pas moins, et ne soyez p^s injuste envers votre cœur I...

Boerne voulut me faire voir les curiosités de Francfort, et, d'un pas amical, il trottait gaiemeat à mes côtés k travers les rues de la ville. Son petit manteau court et son petit chapeau blanc, enveloppé à moitié d'uq crêpe noir, donnaient à sa personne quelque chose de bizarre. Ce crêpe indiquait la mort de son père, qui, de son vivant, Tavait tepu fortsepré, mais venait de lui le^issertout à coup beaucoup d'argent. Boerne semblait trahir encore les agréables impressions de ce changement de fortune, et se trouver au zénith du bien-être. II se plaighait même de sa santé, c'est-à-dire de se porter mieux chaque jour, et de ce qu'avec une santé meilleure ses capacités intellectuelles s'en allaient.

— Je suis trop bien portant et ne puis plus rien écrire, disait-il en plaisantant, peut-être même sérieusement.

Car^ dans de semblables natures, le talent dépend d'un certain état maladif, d'une certaine irritabilité qui surexcite la faculté de sentir et d'exprimer, et qui s'évanouit avec le retour de la santé.

— Il m'a guéri jusqu'à la bêtise, disait Boerne,

de son médecin, chez lequel il me conduisit» et où npus dînâmes ensemble.

Les objets avec lesquels Boepne entrait ^n contact accidentel, n'occupaient pas seulement tout d'abord son esprit, mais agissaient immédiatement sur sa disposition, et sa bonne ou mauvaise humeur était en rapport direct avec eux. Comme la n^er reçoit sa coloration des nuages qui passent, l'âme de Boerne recevait la sienne des objets qu'il rencontrait sur son chemin. L'aspect de beaux jardins, un groupe de jeunes filles folâtres qui nous accueil* laient d'un sourire, jetaient en quelque sorte des rayons roses dans l'âme de Boerne, qui les reflétait en saillies étincelantes. Mais, quand nous traversions le quartier juif, les maisons noires semblaient répandre leurs ombres dans son âme.

— Considérez cette rue, disait-il en soupirant, et, après cela, vantez-moi encore le moyen âget Ils sont morts, ceux qui ont ici vécu et pleuré, et ils ne peuvent répondre quand nos poètes écervelés et nos historiens plus écervelés encore, quand des fous et des coquins font imprimer leurs extases sur les

splendeurs d'autrefois; mais, si les morts se taisent, les pierres vivantes parlent d'autant plus haut.

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Et, en effet, les maisons de cette rue me regar* daient comme si elles eussent voulu me raconter d'affligeantes histoires, des histoires que Ton sait bien, mais qu'on ne veut pas savoir, et qu'on oublierait volontiers. Ainsi, je me rappelle encore une maison au pignon élevé dont la noirceur de suie ressortait d'autant plus que, sous les fenêtres, une file de chandelles blanches comme la craie étaient suspendues; l'entrée, à demi-grîllée par des barreaux de fer rouilles^ conduisait dans un antre obscur où l'humidité semblait suinter des parois, et, de l'intérieur, on entendait résonner un chant nasillard et de^ plus étranges. La voix brisée semblait celle d*un vieillard, et la mélodie se berçait dans les notes plaintives les plus douces, qui peu à peu s'enflaient jusqu'à la plus épouvantable colère.

— Qu'est-ce que ce' chant? dis-je à mon compagnon.

— C'est un excellent chant, répondit-il avec un sourire chagrin, un chef-d'œuvre lyrique qui trouvera difficilement son égal dans VAlmanach de$ Muses de cette année... Vous le connaissez peut-être dans la traduction allemande *t a Nous étions assis près des fleuves de Babylone, nos harpes Suspendues

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aux saules pleureurs, etc. » Un chant magnifique ! Et le vieux rabbin Cbayim le chante fort bien avec sa voix cassée et chevrotante; la Sontag le chanterait plus harmonieusement peut-être, mais non pas avec autant d'expression et de sentiment... car ce -vieux homme hait toujours les Babyloniens, et pleure encore chaque jour sur la destruction de Jérusalem par Nébukadnezar... 11 ne peut absolument pas oublier ce malheur, bien que tant de choses nouvelles se soient passées depuis, et que, récemment encore, le second temple ait été détruit par ce scélérat de Titus. Je dois vous faire remarquer, en effet, que le vieux rabbin Chayim ne considère nullement Titus comme un delicium generis humani ; il le tient pour un scélérat que la vengeance de Dieu a frappé aussi... En effet, une petite mouche lui a volé dans le nez, et, croissant peu à peu^ fouillait avec ses pattes dans son cerveau, et lui causait des douleurs si affreuses, qu'il n'éprouvait un peu de soulagement que lorsque, dans son voisinage, quel* ques centaines de forgerons iVappaient à grands coups sur leurs enclumes. 11 est très-remarquable que tous les ennemis des enfants d'Israël aient fait une si mauvaise fm. Vous savez ce qui est arrivé à

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Nébukadpe^ar ; comment, 4ans ses vieux jours^ il est devenu up bœuf et a dû manger de Therbe.

Voyez Haman, Ip ministre d'État persan : n'a-t-îl pas fini par être pendu d^ns la capitale, à Suse? Et Antiochus, le roi de Syrie, n'a-t-il pas pourri tout vivant, ropgé par les poux? Les scélérats postérieurs, les ennemis des juifs, devraient prendre garde... Mais quoi! ces terribles exemples ne les effrayent pas, et, ces JQurs-ci encore, j'ai lu une brochure contre les juifs par up professeur de philosophie qui se nojKinie M^^gis arnica. Il mangera un jour de l'herbe ; de nature, c'est u» bouf; peut-être même il sera pendu, s'il oQense la sultane favorite du rôi de Flachsenfingen, et il a certainement déjà des poux con^me Antiochus. Ce quim'îr^it le mieuxj c'est qu'il s'epibarquât et fit naufrage sur la côte nord d'Afrique. J'ai lu dernièrenient, en effet, que les mahométans qui y demeurent se croient autorisés par leur religion à traiter comme esclaves tous les chrétiens qui font naufrage chez eux^ et tombent en leurs mains. Us se partagent entre eux ces malheureux, et les utilisent, chacun selon ses capacités. Ainsi, dernièrement, un Anglais qui parcourait ces parages, y a trouvé un savant allemand qui avait

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fait naufrage, et était devenu esclave, mais dont on û'avait pu tirer d'autre parti que de lui donner des œufs à couver ; il appartenait à la Faculté de théologie. Je souhaite donc que le docteur Magis arnica tombe dans une situation semblable ; s'il devait être assis sur ses œufs pendatit trois semaines sans interruption (et quatre semaines si ce sont des œufs de cane), il lui viendrait certainement à Tesprît toute sorte de pensées qu'il n'avait jamais eues jusque-là, et je parie qu'il maudirait alors le fanatisme religieux qui ravale les juifs en Europe, et en Afrique les chrétiens, et rabaisse un docteur en théologie jusqu'à en faire une poule couveuse.... Les poulets qu'il a couvés auront un grand goût de tolérance, surtout si on les mange avec une sauce à la Ma^ rengo.

Par des motifs faciles à comprendre, je passe sous silence les remarques que se permit mon compagnon, avec l'exubérance la plusamère^ lorsque, dans nos promenadeâ à travers Francfort, nous passâmes devant l'édifice où la Diète tient ses séances. La sentinelle faisait debout sa petite méridienne, et les hirondelles qui avaient bâti leurs nids aux fenêtres, volaient tranquillement çà et là) Les hirondelles

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veulent dire bonheur, prétendait ma 'grand*mère; elle était bien superstitieuse.

Depuis Tanglede la rue Droite jusqu'à la Bourse, il fallut nous frayer un passage ; ici coule le fleuve d'or de la ville, ici le haut commerce se rassemble, et brocante, et parle juif... Ce que, dans le nord de TAliemagne, nous appelons parler juif n'est autre chose, en efifet, que la langue nationale de Francfort, et cette langue est aussi bien parlée par les incir* concis que par les circoncis. Boerne parlait fort mal ce jargon, bien que, comme GçKthe, il n'ait jamais pu renier entièrement le dialecte natal. J'ai remarqué que les Francfortois qui se sont tenus loin de toutes les affaires commerciales, finissent par désapprendre tout à fait cette prononciation francfortoise que nous appelons le parler juif.

Un- peu plus loin, au sortir de la Saalgasse^ nous eûmes une rencontre beaucoup plus agréable : une bande d'enfants qui sortaient de l'école, beaux jeunes garçons aux petits visages roses, un paquet de livres sous le bras.

— J'ai infiniment plus de respect, s'écria Boerne, infiniment plus de respect pour ces gamins que pour leurs pères. Ce petit, avec son grand fronts

pense peu^étre à la seconde guerre punique et il est enthousiaste d'Annibal, et, comme on lui a ra^* conté aujourd'hui que le grand Carthaginois, encore enfant^ avait juré haine et vengeance aux Ro« mains, je parie que son petit cœur a juré aussi... haine et ruine à la méchante Rome f — Garde ton serment, mon petit frère d'armes I — Je voudrais l'embrasser, cet excellent enfant t L'autre, avec son joli petit air avisé, pense peut-être à Hithridate, et voudrait bien l'imiter un jour... — C'est bien aussi, tout à fait bien, et tu me vas fort. Mais, camarade, pourras-tu aussi avaler du poison comme l'ancien roi de Pont? Prépare-toi de bonne heure! Celui qui veut faire la guerre à Rome doit pouvoir supporter tous les poisons possibles, non pas seulement le grossier arsenic, mais encore l'opium fantastique et endormeur et même l'aqua-toffana rampante de la calomnie. Comment trouvez-vous ce gaillard aux longues jambes, avec son petit nez impertinemment retroussé? 11 a bonne envie peut-être de devenir un Gatilina; il a aussi de longs doigts, et Jl fournira un jour aux Cicérons de notre république, aux pères poudrés de la patrie, une occasion de faire de longs

et mauvais discours. Celui-là, ce pauvre enfant ma*

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lingre préférerait, à coup sûr, jouer le râle de Brutus. Pauvre enfantl tu ne trouveras pas de César^ et il te faudra te contenter de poignarder avec des mots quelques vieilles perruques, et lu finiras parte jeter, non pas sur ton épée, ïnais dans la philosophie de Schelliflg, et par devenir fou !Je respecte ces petits qui, tout le jour, s'intéressent âUx belles histoires de rhumanité, tandis que leurs pères ne s'occupent qiie de la hausse ou de la baisse des fonds et ne rêvent que saches de café, cochenilles et marchatidisest Je n'aurais pas mal envie d'acheter à ce petit Brutus un cornet de dragées.,. Non, je veux plutôt lui faire boire dubrandevin, afin qu'il reste petit... Ce n'est qu'aussi longtemps que nous sommes petits, que nous sommes tout à fait désintéressés, tout à. fait courageux, tout à fait héroïques... En même temps que croît tiotre corps, notre âme se ratatine toujours davantage... Je le sens par moi-même... Hélas! j'ai été un grand homme quand j'étais encore un petit garçon!

Lorsque nous arrivâmes sur la colline du Roemer, Boerne voulut me conduire dans le vieux château impérial pour y voir la bulle d'or.

— Je ne Tai jamais vue, soupira-t-il, et, depuis

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mon enfance, elle m'a toujours fklt éprouver un mystérieux désir. Quand j'étais petit garçon, je m'en faisais la plus singulière idée et je la pretiais pour une vache avec des cornes d'or; plus tard, je me figurai qile c'était un veau, et ce n'est que devenu un grand jeune homme que j'appris la vérité: à savoir que c^était une vieille peau, un lambeau de parchemin inutile où il eât éctit comment l'empereur et Tempire se vendaient l'un l'autre... Non, n'allons pas voir ce tnisérâble contrat par lequel se perdit l'Allemagne; je veux mourir sans avoir vu la bulle d'ori

Je supprime encore ici des réflexions amères. Il y avait un sujet qu'il suffisait de toucher pour évoquer dans l'âme de Boerile les plus farouches et douloureuses pensées; ce sujet, c'était l'Allemagne et l'état politique du peuple allemand. Boerne était patriote de la tête aux pieds, et la patrie était tout son amour.

En revenant ce soir-là par la rue des Juifs, nous recommençâmes à parler de ses habitants, et l'esprit de Boerne se remit à jaillir avec d'autant plus d'entrain que y^ette rue, qui offrait pendant le jour un aspect si sombre, était maioteuaut illuminée de

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la façon la plus gaie, et que les enfants d'Israël, comme me Texpliqua mon cicérone, célébraient ce soir-là leur joyeuse fête des lampes. Cette fête a été instituée en mémoire éternelle de la victoire que les Macchabées remportèrent si héroïquement sur le roi de Syrie.

— Voyez-vous, dit Boerne, c'est le 18 octobre des juifs; seulement, ce 18 octobre des Macchabées est vieux de plus de deux mille ans et se célèbre encore, tandis que le 18 octobre de Leipzig n'a pas encore atteint sa quinzième année et est déjà tombé dans l'oubli. Les Allemands, pour apprendre le patriotisme, devraient aller à l'école chez la vieille madame Rothschild. Tenez, c'est ici, dans cette petite maison, que demeure la vieille femme, la Laetitia qui a enfanté tant de Bonapartes de la finance, la grand*mère de tous les emprunts, et pourtant, bien que les rois ses fils possèdejit le monde, elle n'a jamais voulu quitter sa petite maison hérédir taire de la rue des Juifs, et, aujourd'hui, à cause de la grande fête, elle a orné ses fenêtres de rideaux blancs. Comme elles étincellent joyeusement, les petites lampes qu'elle a allumées de ses propres mains pour célébrer ce jour de victoire, où Juda^^

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Macchabée et ses frères ont délivré aussi bravement et héroïquement la patrie, que, de nos jours, Frédéric-Guillaume, Alexandre et François II! Quand la ûonne femme considère ces petites lampes, les larmes lui viennent aux yeux, et elle se rappelle avec un douloureux plaisir ce jeune temps où feu Meyer Amschel Rothschild, son époux bîen*aimé, célébrait avec elle la fête des lampes, quand ses fils étaient encore de petits garçons, et plantaient sur le plancher de petites lumières, et, dans leur joie enfantine, cabriolaient gaiement par-dessus, comme c'est l'usage en Israël!

» Le vieux Rothschild, continua Boerne, la souche de la dynastie régnante, était un brave homme, la piété et la bonté mêmes. C'était un visage charitable avec une petite barbe pointue ; sur la tête un chapeau à trois cornes, vêtu plus que modestement, presque pauvrement. Il parcourait ainsi Francfort, et partout, comme un cortège de cour, l'entourait un tas de pauvres gens auxquels il distribuait des aumônes ou de bons conseils ; quand on rencontrait dans la rue une file de mendiants avec des airs consolés et réjouis, on savait que le vieux Rothschild venait de faire sa tournée. Quand j'étais en-

cOre un petit garçon et que je traversais un vendredi soir la. rue des Juifs avec mon père> nous rencontrâmes le vieux Rothschild qui revenait prédsétnent de la synagogue; je me souviens qu'après avoir parlé avec mon père^ il me dit aussi quelques paroles amicales, et mit sa main sur ma tête pour me bénir. Je suis fermement persuadé que je suis redevable à cette bénédiction de Rothschild, de n'avoir jamais complètement manqué d'argent dans ma poche, tout écrivain allemand que je suis.

Je ne puis m* empêcher de remarquer ici, par parenthèse, que Boerne a toujours vécu dansTaisailce, et que son ultra-libéralisme ne doit nullement être attribué, comme pour beaucoup de patriotes, aux rancunes secrètes de la pauvreté. Bien que riche lui-même, — je dis riche dans la mesure de ses besoins, — il gardait une inexplicable haine contre les riches. Bien que la bénédiction du père eût reposé sur sa tête, il haïssait pourtant les fils, les fils de Meyer Amschei Rothschild.

Je n'ai pas à rechercher ici jusqu'à quel point les qualités personnelles des Rothschild autorisent cette haine; je le ferai ailleurs avec détail. Je remarque seulement ici que nos prédicateurs aile-

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inands de liberté agissent d'une manière aussi injuste que peu sensée en attaquant avec tant de fureur et de soif de sang la maison Rothschild, à cause de son. importance politique, de son influence «ur les intérêts de la Révolution, bref à cause de son caractère public. Il n'y a pas de promoteurs plus puissants de la Révolution que les Rothschild... ; et, chose qui peut paraître plus étrange encore, ces Rothschild^ les banquiers des rois, ces trésoriers princiers, dont l'existence, par suite d'un bouleversement du système politique européen, pourrait courir les plus sérieux dangers^ portent pourtant dans leur âme le sentiment de leur mission révolutionnaire. C'est surtout le cas de rbomme connu sous le nom sans apparence du baron James, et dans lequel, depuis la mort de son illustre frère d'Angleterre^ se résume toute l'importance politique de la maison Rothschild. Ce Néron de la finance, qui s'est bâti dans la rue Laffitte sa maison dorée, et gouverne de là, en empereur absolu, les Bourses de l'Europe, il est en définitive, comme son défunt prédécesseur le Néron romain, un destructeur violent du patricien privilégié, et le fondateur de la démocratie nou-

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velle. Il y a plusieurs années, un jour qu'il était' de bonne humeur, et que nous flânions cà et là au bras Tun de l'autre, dans les rues de Paris^ tout à fait famillionnairement, comme dirait Hirsch Hyacinthe ^, le baron James m'exposa, avec assez de clarté, comment, par son système des papiers d'État, il avait rempli partout les premières conditions du progrès social en Europe, et frayé en quel* que sorte la voie.

— Pour fonder ce nouvel ordre de choses, me disait-il, il faut un concours d'hommes considésables qui aient à s'occuper ensemble de ces choses. Ces hommes-là vivaient autrefois du produit de leurs terres ou de leurs places, et, à cause de cela, n'étaient jamais complètement libres, mais se trouvaient enchaînés à une propriété foncière éloignée, ou à quelque administration locale; aujourd'hui, au contraire^ le système des papiers d'État permet à ces hommes de choisir le séjour qui leur plaît, de vivre partout saris rien faire des intérêts de leurs titres, de leur fortune portative, et ils se rapprochent, se groupent et font réellement la

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