‹ Satires inédites, pub. avec une introductionChapitre 19 sur 23 · L INFIRMITÉ DE L HOMME · texte numérisé non relu

L INFIRMITÉ DE L HOMME

Les neuf mois, limitez par l'ordre de nature, A peine à sa sortie ont donné l'ouverture Qu'il esclate en sanglots et se dissoud en pleurs, Comme par préjugé de ses futurs malheurs! Les autres animaux, lorsqu'ils viennent de naistre, Reconnoissent la vie et cherchent à repaistre Et de tous l'homme seul, si fâcheux à nourrir, Semble se condamner de luy mesme à périr.

Vous diriez à l'ouyr que dès lors il murmure Du présent qu'en naissant il tient de la nature ; Il aime son néant, à regret il en sort. Et voudroit avoir fait naufrage dez le port. Mais, sans l'en consulter, le ciel l'ayant fait naistre. C'est à luy de souffrir les suites de son estre. Le voylà sans deffence, au milieu des assauts, Dans un méchant esquif, sur une mer de maux.

L'humide avec le chaud, dominant en cest âge, A cent corruptions ce petit corps engage ; Ce n'est que salleté, ce ne sont que tourments, Premier que de se voir tant seuUement des dents. Si le sang des parents, ou bien de la nourrice, Pèche en ses quaUtés, il en porte le vice ; Il ne fait que languir et dans ceste saison, ,

Il n'a rien de l'humain, n'ayant point la raison. De ces premières fleurs la juste connoissance Peut témoigner les fruits de son adolescence.

l'infirmité de l'homme.

Lorsque l'ardeur du sang fait bouillir ses esprits, Lorsque sur la raison les sens gaignent le prix, A combien d'accidents le trop de hardiesse N'abandonne-t-il pas cest' aveugle jeunesse. Et combien son conseil fait-il de mauvais pas Si du premier encor il ne tombe au trépas ! Nulle discrétion, l'intérest seul du vice Et de sa passion gouverne son caprice ! Il prétend savoir tout, il n'admet point de loy Que celle que luy mesme il compose pour soy. Il ne discerne point le juste et l'agréable ; Ce qui flatte ses sens n'est que trop raisonnable ; Et, comme si la mort n'en faisoit que trop peu. Il luy court au devant, luy mesme luy fait jeu, Reveille son aigreur, sollicite sa rage Et, prestant sa main propre à son propre dommage, S'attire des malheurs dont le funeste cours Ne rencontre de fin qu'avec ses tristes jours. L'homme n'a qu'un chemin pour gaigner la lumière. Par mille différents il entre dans la bière.

L'ambition, venant à prendre le haut bout,

Rend cet esprit hagard, susceptible de tout.

Ce n'est que feu, que sang, que chasteaux en Espagne

Vains projets d'entasser montagne sur montagne,

Qui n'enfantent souvent, pour digne et juste prix

De tous ces grands desseins, qu'une abjecte souris.

l'infirmité de l'homme.

A mesure qu'il voit augmenter ses années, Il void ses libertez d'autant plustost bornées. Les debtes, les procès ou le soin d'amasser, Sont autant d'ennemis qui le vont terrasser. Et peut-estre adjoustez la mauvaise fortune, Pour surcroist a son mal, d'une femme importune, Embarras de la vie, ennemi du repos.

Coup presqu'inévitable aux misérables sots ! ! Se trouve-t-il garni du fade nom de père C'est à lui de penser à la petite affaire. N'eut-il que vingt-cinq ans, il se faut retrancher De tout ce que les sens ont d'aimable et de cher. Faire le rechigné, le casanier, le chiche. S'enterrer tout vivant pour rendre un enfant riche, Ou s'acquérir un gendre à beaux deniers comptants, Qui, voyant ses désirs à nos despens contents. Sans nous en scavoir gré, fait passer nostre fiUe, Avecques nostre argent, dans une autre famille; Ou bien, s'il en attend quelque chose de mieux, Enrage que la mort ne nous ferme les yeux ! De là les déplaisirs et la morne tristesse, L'inutile regret d'une verte jeunesse, Alors que nos enfants, goustant l'aise des sens, Nous semblent reprocher nos désirs impuissants.

Si par hasard il vient à l'an climatérique, Son esprit s'affoiblit, son corps devient hétique,

l'infirmité de l'homme.

Tout déplaist à son goust, et ses yeux chassieux Se tiennent offensés de la clarté des Cieux, D'autant plus ridicule à courtiser la vie, Qu'elle luy\doit alors estre plustost ravie. Bastiment ruineux qu'un baston seulement, Comme un foible estançon, asseure impuissamment, Charge inutile aux siens, importune à soy mesme. Déjà touchant d'un pied le sueil du manoir blesme. Car, comme d'un sapin, couppé jusqu'à moitié, Le bransle du couppeau nous fait juge du pié, Ainsi de ce vieillard la teste chancelante Est un signe évident de sa chute pressante. Ce riche vermeillon qui relevoit son teint Sous la froideur du sang demeure alors éteint ; Et ce ferme embonpoint, qui nous rondit la joue, Colle la sienne aux dents, luy fait faire la moue, Et renfonçant ses yeux en leur double caveau, Leur marque dans ce crasne un lugubre tombeau. Cent rides, de cent traits, découpent son visage ; Les plus friands ragousts sont hors de son usage. D'autant que désormais son estomact glacé. Pour peu que l'on le charge, en demeure offensé. Son corps fait laschcment banqueroute à son ame Il ne luy reste plus qu'un filet de sa trame ; L'humide radical, déniant l'ahment, La chaleur naturelle agit nonchalamment.

Ainsy, par le défaut de l'huyle qui nourrisse

l'infirmité de l'homme. 7

La flamme dans la lampe, il faut qu'elle périsse.

La pierre dans les reins luy tire des accents

Capables de porter la douleur aux absents I

La goutte nuit et jour le met à la torture,

Et les prestres enfin dedans la sépulture !

Les cloches fendent l'air, et par leurs bruits confus,

Font entendre qu'il fut, mais pour lors qu'il n'est plus.

L'esprit n'a pas plustost quitté cette carcasse

Que la corruption s'empare de la place.

Ceux que le seul clein-d'œil eust faist partout marcher,

Pâlies d'estonnement, ne l'osent approcher.

Adieu ces noms flatteurs de Monsieur de mon Maistre

On les perd au mourir, comme on les gagne au naistre.

Les vers et les serpents fourragent dans son corps

Et ces yeux dont l'amour animoit les ressorts,

Ces yeux, de tant d'attraits la source toujours vive.

Ces yeux qui par les yeux rendaient l'âme captive,

Ne servent maintenant qu'à nicher des prapaux.

Mais je ne touchois pas que la Mort de sa faulx

Egalle au vigneron le plus puissant monarque ;

Qu'elle n'a pour pas un de différente marque

Et qu'il n'en reste rien qui nous fasse juger

Si ce sont là les os d'un prince ou d'un berger,

Puisqu'on void tous les deux seulement se résoudre

De vivant en charogne, et de charogne en poudre!

l'infirmité de l'homme.

Eh bien voylà ton sort, voylà ta dignité, Animal impuissant, bouffi de vanité.

Qui semble ne fouler que par dépit la terre Et braver du sourcil le séjour du tonnerre. Voyli ce grand seigneur, ce roy de l'univers Que je ne sçay s'il vaut le moindre de ces vers.

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