A M. MESNAGE
Toy qui me fais l'honneur d'arrester ton esprit Au chetif entretien de ce petit escrit ; Toy, qui, prenant en main les fascheuses affaires Du pauvre Calepin et des Dictionnaires, Par ceste ample requeste, à ce que chacun croit. Si généreusement as défendu leur droit ; Qui, mariant l'aquis à l'heureuse nature, Pourrois trop mieux qu'aucun exercer la censure; Si mon style ne peut en parer la rigueur Juge de mon dessein au moins avec faveur. Bien que je porte au front le titre de satyre Ne puis-je pas aussy dire vray sans médire ? Ce n'est pas bien mon jeu de cajoUer autruy : S'il se raille de moy, je me moque de luy. Tant mieux ; pourveu qu'ainsi nous nous purgions la rate, N'importe à quels dépens sa belle humeur éclate.
Je suis, comme jadis ces chevaliers errants,
Prest à choquer tous ceux qui viendront sur les rangs.
Or maintenant j'en veux à la trouppe insolente De ces petits savants qu'un sot orgueil tourmente D'élever leur crédit, par quelque rare effort. Au dessus du pouvoir de l'injurieux sort. On void ces escriuains, à peine hors d'eschole, Donner le poids d'arrest à leur moindre parolle, Déchiffrer à leur gré, l'air, la terre, les cieux ; Condamner les nouveaux, pointiller sur les vieux, De la perfection loger si haut l'idée, Que leur seule vertu s'y rencontre guidée ; Nous former un patron de leurs fades humeurs, Ne pouvant rien sur l'art, entreprendre les mœurs ; Hormis ce qui leur plaist, mettre tout en problème, Se bailler pour exemple et se citer soy mesme ; Voler impudemment chez les meilleurs autheurs Si peu que leurs escrits ont d'attraits et de fleurs : Accuser les plus grands d'erreur ou d'imposture Et prétendre enseigner l'éloquence à Mercure. « Un tel sent le Pedan ; un tel n'a point de feu ; » Cettuy-là parle trop et cettuy-ci trop peu. » Un Mallierbe n'a rien que la beauté des rimes ; » Théophile en a fait qui ne sont légitimes ; » Ronsard prend tout d'Homère et son rude discours » N'approche que de loing du poli de nos jours ;
LES CENSEURS IGNORANTS. n
» Du Barthas fait juger, avec ses épithètes,
» Que ses œuvres sans clous resteroient imparfaites.
» Du Vair a quelques mots qui ne sont pas françois,
» Les lettres de Balzac n'ont pas assez de poids :
» Charon est trop hardi ; Montagne est trop volage ;
» Ce premier du second a tiré son ouvrao-e,
» Thiron et son neveu ne sont pas plus heureux
» L'un ou l'autre a sa tache et parfois tous les deux :
» Amiot à leur gré n'a pas sceu tout Plutarque ;
» Souvent la version y pèche on la remarque.
» Et maintenant qu'on met le théâtre si haut
» Qu'il se croit ou jamais éloigné du défaut
» Et qu'il place le Cid au rang de ses merveilles,
« Ce beau Cid toutefois blesse encor leurs oreilles ! »
Un souris dédaigneux leur donne authorité
Du nom du bel-esprit s'enfle leur vanité.
Car, pourveu qu'avec front l'arrest s'en exécute.
C'est assez à leur gré pour vuider la dispute.
Conter en leurs discours certains mots affectés,
Quant on cite quelqu'un faire les dégoûtés,
Payer d'un « n'est pas mal », une oeuvre non pareille
Ou pour toute raison « cela choque l'oreille ;
« Je ne le goûte point » voyla leur entretien.
Ils ne le goûtent point, partant il ne vaut rien !
Plaisant raisonnement ! cause fort nécessaire !
Comment faut-il. Messieurs, estre fait pour vous plaire?
Cependant n'aille pas leur dire : « Faites mieux. »
Qui ne veut encourir le nom d'injurieux î
Moins se témoignent-ils aisés à satisfaire
D'autant mieux pensent-ils s'éloigner du vulgaire,
Et qu'à proportion de leur goust rare et fin
Nous devons estimer leur esprit plus divin.
Regardons ces Messieurs comme autant de miracles ;
Recevons leurs avis comme décrets d'oracles;
Héritiers supposés des neuf scavantes sœurs,
Gens abbreuvez de bière, au lieu de leurs douceurs,
Chiens galleux et hargneux, qui sans relasche abbayent
Après tous les scavants dont les plumes s'essayent,
Malheureux et trompés en cela néantmoins
Qu'ils censurent tousjours ce qui pèche le moins,
Imitant justement un guerrier mal habile
Qui, par les meilleurs flancs, voudroit battre une ville :
Sote erreur qui provient de n'y connoistre rien
Et juger du talent des autres par le sien.
Ou bien, en noircissant les plus dignes passages
Qui peuvent acquérir du nom à des ouvrages.
Ils accusent le tout de son peu de valeur
Et cherchent du crédit par la perte du leur.
Enfin ils se font voir si hardis à reprendre
Qu'ils n'est rien si bien fait qui s'en puisse défendre,
Que si quelque zélé s'en pique tant soit peu.
Ils ne cherchent pas mieux pour faire beau jeu.
La chicane n'a point de pièce en sa boutique
De propos, de response et réplique et duplique
Que, pour pousser à bout le dernier attaquant, Ces nobles champions ne mettent en avant. Souvent ne faisant pas fort grande conscience De mentir pour sauver l'honneur de leur science. Dieu scait en quel estât et quelle extrémité Se trouve alors chez eux la pauvre vérité 1 Brouillent-ils le papier, leur esprit s'intéresse Dans le gain du débit et les frais de la presse. Quelque nom, figuré pour titre spécieux. Vous jettera d'abord la métaphore aux yeux. Et com' ils ont sujet de veiller aux allarmes, Ils marchent en public couverts de toutes armes.
L'ouvrage est excellent et fort digne de foy
Parce qu'en privilège il porte un Par h Roy.
Ce ne sont que Sonnets qu'Eloges qu'Epigrammes
Pour louer hautement la grandeur de leurs âmes,
Et crainte d'y manquer, sous quelques noms d'amis.
Eux mêmes bien souvent taschent qu'ils y soient mis.
A les ouyr, eux seuls donnent la juste gloire.
Départent les faveurs des filles de Mémoire,
Et peuvent obliger les siècles à venir
De garder qui leur plaist en leur cher souvenir.
Ils n'ont rien plus fréquent que l'accueil favorable
Que nos neveux feront à leur nom vénérable.
Un jour que leurs tombeaux, érigés en autels.
Fumeront de l'encens qu'on offre aux immonels
Et, comptant de cela comme de choses faites, Veut mesme, si l'on veut, en assigner leurs debtes Mais pour me faire ici bouclier de la vertu. Ne fais-je point le sot ? Mesnage qu'en dis-tu ?
Le trouve bon on non, quiconque dans ces vers S'imaginera voir ses vices découverts.
On m'eut pïutost chastré que m' empêcher d'escrire Sur un si beau sujet quelque mot de satyre : Car c'est tout aussi peu mon mestier de flatter Que celuy d'un galïeux de ne se point gratter.
A bien considérer, c'est une chose estrange
Comme tout en ce monde avec le temps se change :
Et n'est rien de si beau, de si digne et si grand
Qui n'aille en son contraire enfin dégénérant!
Témoin à ce propos nostre belle noblesse
Qui ne tend a rien moins qu'a ce qu'elle professe :
Bien qu'à la vertu seule elle veuille devoir
Les honneurs éminents qu'elle prétend avoir,
Si'l est vray ce qu'écrit, en babil le plus riche,
Ce hâbleur, qui jadis prit son nom d'un pois chiche,
Qu'autrefois les humains vivant barbarement
l6 LE NOBLE CAMPAGNARD.
Espars, qui ça, qui là, sans moeurs, sans règlement, Guidés du seul instinct que la mère nature Inspire avec l'estre a chaque créature.
Quelqu'un d'entr'eux, doué d'un plus civil esprit. Les ayant ramassés, sagement leur apprit Ce que c'est que vertu, ce que c'est que du vice Et par là leur donna le goust d'une police. Lors ce peuple, admirant, en un projet si beau, Le mérite éclattact de ce docteur nouveau, Approuve son discours et luy mesme authorise Son empire naissant, du don de sa franchise : De là le commander et l'obéir chez nous. L'avantageux pouvoir de quelques-uns sur tous. Et partant, au discours de ce consul de Rome, De là nostre paisan et nostre gentilhomme.
Pour leur faire plaisir, je le veux croire ainsi. Je diray toutefois qu'il me souvient icy D'un Gain, d'un Nembroth, et tels autres visages, Gens de sac et de corde, enrichis de pillages. Premiers autheurs du nom de ville, de cité, Détestables vainqueurs de nostre liberté. Ces galants, partagés d'audace non commune, Favorisés d'ailleurs d'une bonne fortune, Goustèrent les premiers l'aise de commander ; De la force et de l'art se firent seconder, Fourbant tantost les uns par des promesses vaines,
Des autres s'asseurant par la rigueur des peines : Car tel fut de tout temps et sera nostre sort Qu'il faut que le plus foible obéisse au plus fort, Et suivant le chemin, où tout le monde trotte. Que le moins fin partout y porte la marotte. Mais il faut s'espargner et, parce que j'en suis, N'en dire pas icy tout le mal que je puis.
La campagne est chez nous le séjour ordinaire De ces petits tyrans que je m'en vais pourtraire, Non parce que les champs semblent tenir encor Quelque chose du temps que nous appelions d'or, Et que, n'estouffant pas cette ancienne semence. L'homme de bien y vit avec plus d'innocence. Mais pource qu'éloignés de l'œil des magistrats. Avec moins de contrainte ils estendent le bras, Et qu'au lieu d'un bourgeois, que l'humeur de la ville Rend et moins patient, plus fort et plus habile. Ils font bien mieux valoir leur crédit prétendu Sur un simple paisan, chétif, indéfendu, Qui, malheureux qu'il est, n'a de plus fortes armes, Pour disputer son pain, que ses vœux et ses larmes.
Mais il est important de connoistre comment Ce petit prince en verd s'instruit premièrement : Par là juger du tout : puisque la nouriture, Au dire d'un chacun, vaut un' autre nature.
l8 LE NOBLE CAMPAGNARD.
Par maximes reçues entr'eux, de main en main, Défenses d'y parler ny mot grec ny romain ; Défenses d'attenter, sur peine de la vie, Aux mystères sacrez de la philosophie ! C'est à faire aux pédans ; l'homme de qualité Ne pique de cela sa noble vanité.
A moins qu'un homme soit de robe ou de soutane, Le plus scavant chez eux passera pour profane ; Escrire et parler mal est ce qui leur siet bien ; Comme s'ils prétendoient que, pour ne scavoir rien. Ils fissent plutôt croire au buffle de vulgaire Qu'ils ont moins estimé bien dire que bien faire. Dès lors qu'avec le temps il se rend un peu fort La plus digne leçon qu'il pratique d'abord Et l'épreuve qu'il fait de son jeune courage Est à courre au taillis la garce de village. Il n'est point de paisan, si curieux d'honneur. Qui puisse dénier sa fille à un seigneur : Qu'au contraire pour lui c'est une sauvegarde. Du moment que Monsieur de bon œil la regarde. Encor trouvera-t-il trop de gens aujourdhui Qui, sans difficulté, prendront le fait pour luy Et, croyant s'affranchir du pli de la baguette. Se dormeront tout haut l'œuvre qu'ils n'ont pas faite ! Heureux, si par leur nom, le passé réparant Ils pouvoient posséder en paix ce demeurant, Grande et rare faveur! a moins qu'au mariage
Cet abatteur de bois d'avanture s'engage Où, trouvant à briser ses amoureux efforts, L'employ de la maison fasse tresve au dehors.
Or, puisqu'il est ainsy, visitons son mesnage. A la porte paroist, le nommerons nous page Ou laquais, ce garçon, qui d'un fil com' à vis Peut abattre et monter ses chausses à gros plis. Page pour la maison, laquais pour la campagne. Allons! Monsieur advance avéques sa compagne. O qu'il a bonne grâce ! O Dieu qu'il est civil ! « Hé, Monsieur, je vous suis serviteur me dit-il ». Ensuite comm' on vient aux honneurs de la porte : « Je ne passeray pas ou le diable m'emporte Je resterois plustot !» — « Vous vous riez de moy ! »
— « Je ne scay pas si peu, Monsieur, ce que je doy ! » Parmi ces compliments, pliant son corps en S. Témoignage naif de sa belle justesse.
Il jure coup sur coup qu'il ne le fera pas ; L'autre, pour l'y porter, fait arrière trois pas Et prend plus de terrain, avec ses glissades, Qu'il n'en faut pour mettre un cheval à passades , Après ce long duel de leur civilité,
— « Je passe, mais dit-il, peur d'importunité. » En suite il faut baiser damoiseaux, damoiselles. Soient puantes ou non, ou difformes ou belles : De rechef badiner, et des reins et des yeux,
Pour l'honneur de la place, à qui fera le mieux.
L'un tire un escabeau ; l'autre approche une chaise,
Piquez de cest' humeur ridicule et niaise;
Un quart d'heure s'en va qu'ils sont encore debout.
La dame cependant donne l'ordre partout
De l'œil huche un valet, parle à l'autre en l'oreille.
L'envoyé à tel endroict quérir telle bouteille.
Ou luy baille une clef, d'un tour de poing adroit.
Ainsi qu'un avocat, qui, recevant son droit,
Si finement l'empoche, en destournant la vue.
Qu'il ne vous semble pas seulement qu'il remue.
« Eh bien, mon cher cousin (car tout gentil hommeau
Est au gentil hommeau ce qu'est ladre au méseau),
« Nos chiens chassent-ils bien ? Sont-ils bons pour la queste,
» — Mon cousin jamais chiens ne suivirent mieux beste.
» Quand le liè\Te est sur pied, quand il tombe en défaut
» C'est plaisir que d'ouyr et Princesse et Briffaut,
» Jamais autre, je croy, ne donna tant de peine
» Que celuy qu'au millieu de nostre grande plaine
» Mes chiens heureusement levèrent l'autre jour .
» Ce drosle s'avisa d'aller prendre le tour
» De ce large vallon qui borde la campagne ;
» Il passe la rivière, enfile la montagne,
» Entre dans un taillis qu'on trouve a costé droit,
» Fait ses ruses, et part, vuidant par mesme endroit,
» Donne par un fossé, tout couvert de broussailles,
» Alors vous auriez veu des Millauts des Morailles
» Courir qui ça, qui là, brosser halliers et forts
» Lors qu'ils en rencontroient, avéques tant d'efforts
» Redoubler leur menée, en feu manger la terre,
» Qu'on oyoit dans ce bois com' un petit tonnerre. »
Au récit de ce bruit cet esprit emporté,
Avec tant de grimasse et de naïf^^eté.
Fait la description de son plaisir extresme
Qu'en parlant de ses chiens il fait le chien luy mesme,
« Non il n'est point, dit-il, de passe temps plus grands
» Que de se divertir après des chiens courants, »
Mais le soleil est haut et desjà l'heure presse ; Le custos est venu nous quérir pour la messe. Le pauvTe maistre Jean, desja demy vestu. Et de froid et d'ennuy longuement combattu, Accoudé sur l'autel, faisant le pied de grue, Avec impatience attend nostre venue.
De grâce icy, ma Muse, un peu d'attention ; Considère avec moy son air, son action Au branle de ce corps, où la vanité loge. Ne te sou\dent-il pas d'un balancier d'horloge? A faire le gros dos dit-il pas qu'autrefois Les grands services l'ont courbé sous le hamois? A-t-il point, à luy voir ainsi l'oreille pandre, Sinon le cœur, au moins la teste en Alexandre ; Et ce baston noueux qui lui garnit la main Figure-t-il si mal son pouvou- souverain ? Place place ! Faisans ! desja tout proche eclatte
Avec la plume au vent, son morceau d'ecarlatte.
Serrez vous! C'est Monsieur qui d'un orgueilleux port
Passe droit et couvert, pour ne se faire tort.
Tout au haut bout du chœur, en sa place ordinaire,
Une chaise l'attend, au pied du sanctuaire.
La, comm' un Pharamond, la main sur le costé.
Le pied droit en avant plus que l'autre posté,
De ses braves guerriers se fait voir à la teste ;
Ce tiercelet de Roy, de raesme aux jours de feste.
En pareille posture et mesme authorité.
Sur ces pourpoints de toile estend sa gravité !
Quand le prestre fait voir le mystère adorable.
En cest' autre figure est-il moins admirable?
Comme s'il dedaignoit le devoir de chrestien,
Il n'a qu'un genouil bas ; l'autre, en gibet à chien,
Sert d'appui messéant à sa main qui détache
Les glans de son rabat ou tourne sa moustache;
De l'autre incessamment tire et remet ses gants,
Puis fait la belle main après qu'elle est dedans.
Mais quel salmigondis d'ailes, de pieds, de testes Diverses en couleurs, de cent diverses bestes, Disposé par quartiers, sur un grand bandeau noir Autour de ceste église à mes yeux se fait voir ! Geste listre se met au jour des funérailles, Témoignage du dueil qu'en portent les murailles ; Et n'est là si beau saint qui, de noir barbouillé. N'y puisse être parfois assez mal habillé ;
Et fut-ce saint Michel, sous ses couleurs funèbres
Que peut estre en y print pour Ange de ténèbres 1
Un tel porte parti, couppé, taillé, tranché,
Gironné, componné, le chef d'or emmanché,
A l'aigle eployé d'or, béqué, membre de sable
Aux lions affrontés et de couleur semblable :
Lions léopardés, léopards lionnes,
Issants, rampants, armés, lampassés, couronnés,
A la panne de vair ou fourreure d'hermine.
Et telle broderie estrange et si badine
Que je ne scay comment ce galimatias
A peu gaigner sur nous que l'on en fasse cas 1
J'ay réputation d'y scavoir quelque chose.
Le texte, en un besoin, y recevroit sa glose,
Et j'ay beaucoup peiné pour y réussir bien,
Vous me croirez pourtant, ma foy je n'y scay rien.
Lors qu'un chef de maison tiré de la poussière,
Mit, la première fois, sa noblesse en lumière.
Son escu choisit-il avec discrétion?
Figura-t-il par là quelque belle action ?
Et quel rapport ces pals, chevrons, bandes, cotices.
Ont-ils avec nos moeurs, nos vertus ou nos vices ?
Pourquoy sable pour noir? pourquoy l'azur pour bleu?
Sinoples pour le verd ? Gueules pour rouge ou feu ?
Tel qui n'a jamais eu d'habillement de teste
Que celuy que Catin à son vieillard appreste.
Dessus ses armes porte un beau casque de front,
Un riche lamequin, dont les pointes en rond
Forment a gros bouillons une superbe pannache,
Pour ombrager le tout, à ce timbre s'attache.
De plus encor j'y voy des lions rugissants
Dragons aislez, griphons, léopards menaçants
Faire la sentinelle auprez de l'armoirie,
Comme si tout exprès ils quittoient leur furie,
Et que, pour honorer cet illustre bouchon.
Ce fussent animaux a porter en manchon.
Et voilà toutefois les marques authentiques,
Voilà tout le relief de ces nobles antiques
Qu'ils font peindre ou graver en cent divers endroits,
Et dont si sotement ils brodent ces paroys.
Parlez en a quelqu'un il vous va faire entendre,
S'il est Picard, qu'il touche aux Baudouins de Flandre;
Si Provençal, qu'il vient de ces Romains anciens ;
Si Gascon, qu'autrefois le Captai fut des siens ;
Ou Normand, que son nom est célèbre en la guerre
Que nostre duc Guillaume eut avec l'Angleterre.
Ainsi chacun, entre eux, dit merveille de soy ;
Diable puisse emporter qui les croit si c'est moy.
Mais, sans me travailler à les croire ou non croire, Voila bien discouru, ce me semble, sans boire. Est-ce avant déjeuner ? « Ah mon Dieu mon cousin » Que ne commandiez vous qu'on vous donnast du vin ? » Dupré faites servir — Mon cousin, dit la dame,
» Vous serez mal disné. Je vous jure, en mon ame, » Que j'ay confusion de vous traitter si mal. » Il ne se vid, je croy, jamais hy^^er égal, » Qui nous réduit si bien a la simple volaille » Que, hors quelque chapon, nous n'avons rien qui vaille. » Car de gibbier, en vain on y fait ce qu'on peut, » Il ne s'en void icy non plus qu'il nous en pleut, » Et n'en tombe morceau que le paisan ne guette » Si finement sou coup de le vendre en cachette, » Que, malgré qu'on en ait, les marchands de Paris, » Sous main, par les chemins, l'enlèvent à leur prix. » Ainsi donc qu'elle prend l'excuse de sa table, Tantost sur le sujet du temps peu favorable, Tantost du cuysinier, peut estre yvre ou lourdaut, Par cent défauts plus sots elle piastre un défaut.
— « Quelle heure est-il » dit-un? lors une fille honneste S'humiliant de crouppe et relevant de teste
La mâchoire serrée et le gozier roidi.
— « Il est. Monsieur, dit-elle, extrêmement midy » Gentil extrêmement ! bien propre et nécessaire Pour un discours si fort éloigné du vulgaire.
Or voicy l'officier qui commande les plats ! Qu'il a la mine riche ! et qu'il marche un beau pas ! Par contenance il porte une forme de gaule, Plat de potage en main, serviette sur l'épaule. Le visage en couleur, le visage doux, humain
a6 LE NOBLE CAMPAGNARD.
Comme un qui va lever la fierté saint Romain.
Sa perruque, de graisse empesée et luisante,
Jusqu'au milieu du dos en bouts d'espieu pendante,
Semble estre de celuy qui, du vent balloté,
Sans micraine, a souffert le serain d'un esté.
Un just'aucorps de cuir, qui put l'alun encore.
Et tout jaune et poudreux, ses reins larges honore ;
Un drap rouge le reste, a qui la faim des ans
Si dépiteuseraent fait allonger les dents
Qu'on peut douter, à voir chaque fil de sa trame,
Que ce soit ou tissure ou point de bas d'estame.
En ce bel équipage, il dispose les plats.
Les meilleurs au haut bout, les moins friands au bas,
Où, pour n'en démentir l'ordonnance parfaite.
Sous trois brins de persil règne une vinaigrette.
Après nouveau combat de compliments nouveaux, Un chacun se prépare à jouer des cousteaux. L'un plonge avidement sa cuiller dans la souppe, L'autre attaque le bœuf, l'autre un poulet découppe Et semble, à remarquer leurs divers mouvements, Que ce soit un concert de grimasses de dents. L'entremets ordinaire est un jargon sortable A leur force d'esprit. Tantost ils parlent table, Tantost chien et cheval, grillé, rosty, bouilly Et souvent d'un valet qui peut-estre a failly. En fin tout leur discours n'est qu'un flux réciproque
Des fautes des valets, des sausses, chasse ou troque, Si ce n'est que quelqu'un, faisant l'homme d'estat, Mette en jeu l'intérest de quelque potentat, Examine le droit que le Roy peut prétendre Sur le pays d'Artois ou le comté de Flandre Et, donnant là dessus d'aussi prudents avis Que l'un des Quinze- Vingt en fait de jaune ou gris, Parle pertinemment d'une affaire voisine Comme Toupinambou de celles de la Chine.
Mais ma muse pren garde a ce que tu nous dis. Peut-estre touches-tu quelque Comte ou Marquis ; Veu qu'aujourd'huy chacun, se faisant tel luy mesme. On les void plus espais que harencs en caresme ! Comtes, Barons, Marquis, le tout ad honores, Comtés et Marquisats sans lettres, sans arrests. Tant plus tost érigez que ces marquis ou comtes N'eut pas beaucoup à faire en la Chambre des Comptes
Au diable les Lombards qui, pour comble de maux, Nous ont embarassés de ces droits féodaux. Il est vassal : partant sa personne asservie Doit ses sueurs, son temps, sa fortune et sa vie. Monsieur, accompagné d'un chétif praticien. Comme juge et partie, ordonne de son bien, Pour quelque dent de lait ou moindre fantaisie. Disant, mesme en présence, amende avec saisie :
28 LE XOBLE CAMPAGNARD.
« Vous apprendrez coquin à me désobliger » Et je vous monstreray que je puis m'en vanger. » Diriez vous qu'il osait remuer les paupières! » Et fait de l'entendu ! Coquin ! les estrivieres. » Ha ! pauvre malheureux le discours seroit beau Qui pourroit m'obliger a te prester ma peau I Rachepte par présents la faute qu'on t'objecte Gaigne en particulier la personne suspecte, Ou que tu crois avoir l'oreille du Seigneur. Immole à cet' idole ou ta fille ou ta sœur. Elle est seule d'enfants et partant héritière. Ce sera bien le fait du laquais La Bruj'ère, Encore trop d'hormeur! qu'importe de raison D'estre la recompense aux gens de la maison? S'il n'y veut consentir, des soldats on luy baille. Ou bien on fait sous main qu'on le hausse a la taille, Et, comme que ce soit, le malheureux connest Aux despens de son fait combien il en deplaist.
Lorsqu'un de ces paisants tire l'autre en justice, C'est a qui se rendra plus tost Monsieur propice S'estime le plus fin qui vient le plus matin ; L'un donne du gibbier, l'autre apporte du \*in : Et, selon que Monsieur ou pour ou contre en cause, Desjà l'un des deux croist avoir gagné sa cause. J'en scay qui, profitant de leur infirmité, Nourrissent tout expréz cest' animosité.
LE KOBLE CAMPAGNARD. 29
Donnent conseil à l'un, qui plus en plus s'engage ; Aident l'autre d'argent, enflamment son courage Et jettent, par ce prest, un si subtil appas Que son champ à la fin n'en échappera pas.
Croiray-je ce qu'on dit? Ces âmes tyranniques, Non contentes encor de leurs sourdes pratiques, Sans honte, ouvertement se gorgent de leur sang. On dit qu'en quelques lieux les parroissiens de rang Ainsi qu'au pain bénit, pour conjurer leur haine. Font la provision de toute la semaine.
Heureux si, dépouillez des fruicts de leurs travaux. Ils n'étaient pas traittez moins bien que des chevaux!
Est-ce là ta noblesse, houbereau de village ? Est-ce pourquoy tu prens un si grand avantage Qu'il semble qu'un paisan, en ta comparaison, N'ose pas seulement implorer la raison ? Bien qu'au naistre et mourir, commun à tous les hommes, La nature trop bien monstre ce que nous sommes Et qu'elle méconnoisse avoir rien fait de tel. Ta qualité te semble un bien essentiel.
Appren, badin, apprend que, lorsque la Fortune A voulu t'elever par dessus la commune, Elle ne l'a pas fait pour te rendre insolent ; Son dessein n'estoit pas qu'un règne violent
30 LE KOBLE CAMPAGNARD,
Fist recevoir pour loy ton humeur lasche et noire ; Mais que, comme tu veux qu'on défère à ta gloire Les honneurs, les respects que tu crois mériter. Tu tâchasses d'autant ce peuple surmonter En justice en vertu, que tu vois sa bassesse Te céder en faveur de ta haute noblesse.
Or fay le, si tu veux ; et pourtant te souvien Qu'estre vray gentilhomme, c'est estre homme de bien.