‹ Satires inédites, pub. avec une introductionChapitre 21 sur 23 · PREFACE · texte numérisé non relu

PREFACE

Un chacun, selon son partage, Joue icy bas son personnage.

Un soldat porte le mousquet. Un avocat vend du caquet ; Un moine dit ses patenostres Et les sots font rire les autres.

Ouy vous serez vangez houbereaux de village, Et ces gros citadins, qui prennent avantage Du discours que j'ay fait autrefois contre vous, Si je ne suis trompé, ne s'en riront pas tous. Chaque sorte de vie a ses défauts notables. Selon nos goûts divers, plus ou moins reprochables; Mais la moins imparfaite a tousjous prou de quoy Fournir à la satyre et d'objet et d'employ.

32 LE CITADIK.

En effet, si l'esprit d'une humeur libertine Dans la campagne exprès nostre noble confine, Et, si pour mieux user de son authorité. Il choisit sa demeure au lieu moins habité. Peut-on pas dire aussi que la fainéantise Les sales passe-temps, la peur, la couardise. L'usure, la mollesse ont produit autrefois L'inutile ramas de tous ces beaux bourgeois. Qui, craignant la rencontre en plein champ de bataille. Se sont fait un plastron d'un long pan de muraille. D'où loin de tout danger, aussi fiers et mutins Que les plus redoutez de nos vieux Paladins, Ils peuvent, disent-ils, pour leur juste défense Disputer à César l'honneur de la vaillance. Et quand on vient au fait, ces braves estonnés S'ils ne font pis par bas, saignent au moins du nez.

A bien juger aussi, quelle est leur nourriture, Comme les voluptez corrompent leur nature, Com' ils passent le jour, com' ils passent la nuit. Et combien sotement tout le reste s'ensuit. Un désintéressé trouvera moins estrange Que si peu que ces gens méritent de louange ; Et puisque mauvais œuf produit mauvais corbeau Qu'ils n'engendrent aussi rien de bon et de beau.

Dix heures ont emeu les ressorts de l'horloge. Premier que ce mignon de sa chambre déloge.

Desirez vous scavoir ce qu'il y fait si tard ?

Il tasche a réparer la nature par l'art ;

Il fausche son menton, ses sourcils il compassé,

Saupoudre sa perruque, apprend la bonne grâce,

Sème mousches, freslons au travers son groing,

Selon que son caprice estime de besoing

Pour paroistre plus blanc, par cet objet contraire,

Ou cacher les boutons qu'une diète austère

Plustost que les faveurs du beuveur deux fois né

A fait naistre la nuict sur son nez savonné.

Ensuite son collet occupe son adresse ;

Ses manchetes de mesme, aveques gentillesse

Reprises par dessus de cent divers rubans.

Bouffent superbement sur le bord de ses gants.

Le canon avalé sur la botte jolie

Et plissé fort menu tout autour se replie.

A voir ses espérons, de galons adjustés. Vous croiriez voir les pieds de gros pigeons pattes. Un castor a poil ras ferme et lustré de gomme. Pointé sur trois cheveux, couvre cet honneste homme. Le manteau de son long, a plis droits et contés, Recèle artistement ses bras emmaillotés. Equippé de la sorte, il s'en va par la rue, Estudiant de l'œil qui premier le salue ; Roide sur le jaret, de la pointe du pié Il touche le pavé seulement à moitié,

Et semble, à l'observer, qu'il répète en cadance Les cinq pas qu'il apprit de son maître de dan ce. De cet air pantalon son amour le conduit Où sa présomption croit faire quelque fruit : En plein chœur de l'église, à la messe des dames Ne prétendant rien moins qu'allumer tout de flamme ; Il fait le beau, le sot en plus de cent façons; Jamais le Dieu d'amour n'y sçeut tant de leçons, Dessus un pied tantost et tantost dessus l'autre, La teste çà delà — « Serviteur » — « Moy le vostre » Sousris, mot a l'oreille, estocades partout. Plis et replis de corps et glissades au bout.

Retire toy profane, oses-tu téméraire Porter tes salletez jusques au sanctuaire. Je scay que te vouloir arracher du péché C'est vouloir que tu sois de toy-mesme arraché ; Et comme le loisir des personnes de ville A tout, hors a l'amour, se peut dire inutille, Que pour faire valoir le plus apparent nez. Ces blondins glorieux en carosse traisnés, Sans sujet, sans dessein que de se mettre en vue, Comme fous dechaisnés, trottent de rue en rue. Passe encor pour cela, puis qu'il faut aussi bien Que chacun soit témoin de leur fade entretien. Mais faire du lieu saint le rendez-vous du vice, En rendre, aux yeux du ciel, la piété complice.

C'est un crime si noir que son ressentiment Ne peut avoir pour eux d'assez dur châtiment.

Pour ce gros Capitoul qui, dans une boutique Des affaires d'Estat contre un voisin se pique, Je le trouve aussi fol que plaisant à mon gré. O qu'il le fait bon voir, le visage altéré^ Disputer aigrement, ou le pour, ou le contre. Parler de telle attaque ou de telle rencontre. Condamner le projet ou pleindre le destin Qui, sauvant l'Empereur, perdit le Valestin, Et, d'un seul ton de voix de cholère animée. Faire voler la teste au gênerai d'armée; Ou, jugeant du dessein, par son événement, Accuser le conseil de peu d'entendement : Enfin blasmer, louer d'injustice ou justice Tout ce qui bien ou mal rencontre à son caprice. Dans l'agitation de ce poinct sérieux, Il escume, pallit, tourne le blanc des yeux ; Et, si quelqu'autre fat par hazard le conteste, II s'acharne au combat de paroUe et de geste. O l'excellent esprit ! L'habile homme d'Estat ! Mais il est tout suant et l'artère luy bat. Je croy qu'il feroit bien de rafraîchir sa bile Et de prendre un peu l'air au dehors de la ville. C'est aussi son dessein et je voy qu'en effet Pour monter a cheval son appareil se fait.

— « Martin apportez luy son habit de campagne »

Il n'est ma foy pas laid pour un vieux drap d'Espagne.

Le tout n'était pourtant qu'un certain just'au corps

Qu'une panne enrichit d'un passepoil aux bords ;

Panne qui repassant par les métamorphoses

Qu'avec le temps la mode apporte aux belles choses

De doubleure a manteau luy vivant de velours

Avec ce casaquin vint achever ses jours.

Il tire du grenier une paire de bottes

A l'épreuve des rats bien plustost que des crottes

Qui pendue au sommier, sans partir de ce lieu,

Depuis plus de vingt ans ne s'accosta d'estrieu.

Il faut bien dire, a voir ce cuir tousjours durable

Que l'art de couroyer fut jadis admirable.

Ou je croirois qu'au lieu du tan accoustumé

Peut estre serait il de mumie embaumé.

D'un esperon forgé sur le mesme modèle

De ceux que les François, a leur honte immortelle,

Sous PhiHppe le Bel laissèrent à Courtray

Son précieux talon se tient tout honoré,

Un bout de maroquin contre sa cuisse appUque

Une lame au Vieux Loup, de la bonne fabrique ;

Plus prest que don Quixote, avec cet instrument,

De se battre en duel contre un moulin à vent.

Vengeresse d'honneur, arbitre de la vie, Helas tu manquas bien au Roy devant Pavie.

— « Adieu ! Monsieur, adieu ! Vous allez donc partir ! »

— « Ouy je m'en vais aux champs un peu me divertir. »

— « Comme estes vous monté? Certes à la royale Sur un diminutif du fameux Bucéphale. »

— « Il est maigre nimporte aussi bien j'ay perdu Depuis deux mois encor le mien de gras fondu. » Sa bride sans sougorge et son mords sans gourmette Se rajustent fort bien d'un reste d'éguillette

S'il s'attent, cela vient de trop caprioler

Et la gale qu'il a, c'est fauste d'estriller.

Le voylà par pays, des reins et de la teste

Respondant par mesure au bransle de sa beste.

Un fagot sur un bast se tiendrait mieux planté !

Le jaret de son long estendu d'un costé

De l'austre raccourci presque a la Polonaise

Figure justement sa posture bourgeoise.

Il poursuit son chemin au trot, au petit pas ;

De discerner les deux c'est ce qu'il ne scait pas.

Du talon à tous coups sa monture il éveille

Sa monture a tous coups luy repart de l'oreille.

Enfin bien fatigué de sa corvée au soir

Il se trouve au logis du parent qu'il va voir.

Bras dessus bras dessous ils s'estouffent de joye

Et, dans les compliments, l'un pour l'autre se noyé,

Pigeons, pouUets, dindons, petits cochons de laict

Allons il faut mourir, vostre procès est faict.

N'ayez pas de regret qu'aujourd'hui on vous tue

Puisque c'est pour fester cette grande venue. Viste la broche haut ! qu'on taste au meilleur vin : Beuvons et com' il faut la santé du cousin ! Chacun a qui mieux mieux le sert et le régale; Luy de mesme a ren\ae mille grâces estale. Qu'il est de bonne chère et d'aimable entretien Pourveu, cela s'entend, qu'il ne luy couste rien ! « Au reste mon cousin, » luy fait ce personnage, « Il faut que je décharge à ce coup mon courage; » Est-ce là me traiter d'amy, par vostre foy, » De loger à la ville autre part que chez moy ! » Vous scavez l'amitié que vous m'avez promise » Et l'on voit comme icy j'en use avec franchise ! » En un mot si jamais vous faites autrement » Je romps avec vous dès ce mesme moment ! » En effet, mon cousin, jugez quelle apparence ! » Vous me traitez tousjours avec magnificence » Sans prendre à ma maison seulement un repas. » Au moins, je vous le dis, vous ne m'obligez pas. » — « S'il ne tient qu'a cela, qu'en outre l'alliance » Nous ne vivions tousjours en bonne intelligence, » j'ose bien, repart l'autre, espérer ce plaisir. » Puisque j'apprends de vous que c'est vostre désir. » Après tous ces effets d'une fureur civille, Le noble du pavé s'en retourne à la ville ; Le champestre de mesme y fait un petit tour. Il va chez son cousin luy donner le bonjour.

Pour premier compliment : — « Il vous plaira d'attendre,

« Je vais voir si Monsieur pourra bien tost descendre. »

Par grâce spéciale il descend a la fin,

Juste en sa bonne mine et droit sur l'escarpin.

Du moment qu'il paroist, le badaud de village

Court s'élance au devant, dedans ses bras s'engage.

Cestuy-ci le reçoit tout autant froidement ;

Cestuy-là bien honteux" de son empressement

Se repent aussitôt de sa franchise extresme,

Rappelle ses esprits et discourt en soy mesme :

« Hé que de changement en cet homme aujourdhuy

» Est-ce là ce parent ? parbleu ce n'est pas luy

» Si fait pourtant, c'est il : de quel air il me traite 1 »

Cependant beaux discours des qualitez du temps

De l'esprit de la cour, des princes mécontents,

D'un combat, d'un procès, d'un accident notable,

De toute chose enfin hors ce qui sent la table.

Au partir, pour adieu, cent paraphes de pié,

Et cent coups de bonnet en signe d'amitié :

Le convoy de Paris civil jusqu'à la porte,

A la suite duquel, un peu premier qu'il sorte,

— « Je m'instruiray, Monsieur, de vostre logement

« Pour vous aller chez vous rendre mon compliment. »

Va maintenant, cousin, et tes banquets reproche.

Tu n'as qu'a consulter ton crédit ou ta poche ;

Tarde ou ne tarde pas, mange bon, mange gras.

Fais comme tu l'entends, aussi bien tu paieras.

Et si, sur son accueil tu fondois ton voyage,

Ma foy tu passeras pour sot dans ton village.

Aussi pour y chercher la libéraUté

Il faut bien ignorer les loix de la cité ;

Loix sans nom, sans escrit, plus saintes et durables

Qu'aucune de Licurgue ou bien des Douze-Tables ;

Principes establis, dès le sein maternel.

Dessous l'authorité d'un exemple éternel.

Et dont ces bonnes gens se font un catéchisme

Comme des éléments de leur christianisme ;

Que si par un hazard qu'on ne peut deviner,

Une fois en leur vie, ils donnent à disner.

Comme chose fatale et dangereuse à suivre,

Ils le croisent de rouge en marge de leur livre.

Instruisants d'un nota leurs sages descendants

De se garder surtout de pareils accidents.

Sauf après à reprendre autant sur la dépense

Et, par un peu de jeusne, en faire pénitence.

Vous confesserez donc que c'est avec raison

Qu'a chacun des repas le maistre de maison,

Par un grave discours, appelé préambule.

Ces fort beaux sentiments aux siens récapitule.

Apres le devoir fait du Bénédicité

Que du bout de la table un enfant a chanté.

Ce digne personnage, assis dans une chaise,

De la sorte a peu près fait ceste parenthèse :

« Je ne puis mes enfants trop souvent répéter

» Ce que vous ne scauriez jamais assez gouster,

)) Puis que de ceste règle, ou bien ou mal suivie,

» Dépend tout le bonheur ou malheur de la vie.

» Les Romains, sans mentir, les plus sages seigneurs,

» Qiai se soient employez a policer les mœurs,

» Firent presque autrefois, avec cérémonie,

» Une divinité de la parcimonie.

» Car, comme ces gens là pour lors n'ignoroient pas

» Ce que l'espargne sert au maintien des Estats,

» Pour réduire le luxe aux choses nécessaires,

» Ils bastirent exprès les loix somptuaires,

» Où Ton peut remarquer ces deux points entre tous

)) Que leurs plus grands festins ne passaient pour cent sous,

» Et qu'ils ne pouvoient pas, à chaque fricassée,

» Servir plus d'une poule et ce non engraissée.

» De vray, c'est l'interest de tous en général

» Que les particuliers ne ménagent rien mal.

» Or, la table friande est le mauvais ménage

» De tous sans contredit qui couste davantage,

» Et fait le moins d'honneur, car à trois pas d'ici

» Qui scait de quels morceaux nostre ventre est farci?

» Lorsque l'on voit quelqu'un se curer la gencive

j) Qui scait s'il a mangé phaisan perdrix ou grive ?

* Outre qu'il est très vray que les mets de ce prix

» Altèrent nos humeurs et gâtent nos esprits,

» Ruinent la santé, nostre raison effacent

» Et, caducs, à mye terme, entre les morts nous placent.

42 LE CITAX»IN.

» Mon ayeul a vescu quatre vingt et tant d'ans

» Sans avoir ni poil gris ni perdu de ses dents.

» Quand mon père mourut il en avoit soixante,

» Ayant jouy tousjours d'une santé constante,

» Et moy mesme qui parle, encor assez dispos,

» Jamais fièvre ou douleur n'altéra mon repos.

» La cause de ce bien, ainsi que je l'estime,

» N'en est donc après Dieu qu'à leur sobre régime.

» Et quiconque vivroit autrement qu'ils n'ont fait

» De contraire méthode auroit contraire effet.

» Quantes fois a-t-on veu des maisons opulentes

» En peu de temps par là devenir indigentes ?

» Combien, pour n'avoir sçeu leur table mesnager,

» Ont tant mangé qu'enfin ils n'ont rien à manger ?

» Et combien, survivant aux biens de leurs familles,

» Ont veu périr leurs fils et desbaucher leurs filles ?

» J'estime quant à moy beaucoup plus glorieux

» De n'aller pas si viste et de réussir mieux.

» Et je tiens pour un fol celuy là qui se pique

» De faire à ses despens si fort le magnifique.

» Un homme prévoyant épargnera son pain.

» Aujourd'hui tel en a qui n'en a pas demain,

» Regardés je vous prie à quel point de fortune

» Nos voisins ont porté leur maison bien commune ?

» Quelles charges leurs fils possèdent à la cour

» Ce qui leur reste encor de revenu par jour,

» Et combien tout d'un coup il leur fallut dépendre

LE CITAÏDIN.

» Premier que se donner un tel marquis pour gendre ?

» Car les plus grands seigneurs sont forcés maintes fois,

» Pour attraper du bien, de joindre le bourgeois ;

» Des uns l'espargne, alors, des autres la despence

» Font, par les mains d'un prestre, une heureuse alliance.

» Ainsi le monde va : mes enfants croyez moy

» Il n'est que de tenir quelque chose à part soy.

)y La nature de peu se contente pour vivre

» Et l'on ne peut blasmer ceux qui la veulent suivre. »

L'effet suit la parole. Aussitôt qu'il eut dit

D'un bassin de brouet son valet le servit.

Qjuand j'en voy la liqueur et si claire et si pure,

Narcisse, il me souvient de ta triste avanture !

Trois quartiers de navet, qui luy donnent le nom,

Embarquez sans biscuit, sans lard, bœuf ou mouton.

Comme aussi de morceaux d'un débris de naufrage

Epars au gré du vent, y voguent à la nage.

Ce bouillon avalé, chacun tire un éclat

De deux lopins de bœuf cantonnés dans un plat,

Bœuf si cuit, et si tendre, et si plein de mouelle

Qu'on en fermeroit bien les arçons d'une selle

Et que, s'il approchoit d'un fusil tant soit peu,

Pourroit en un besoing servir de pierre à feu.

Mais celuy n'a rien veu de drosle et d'agréable

Qui n'a veu comme moy d'un œil insatiable

Le combat que livroient, avec tours et destours.

Dix prunes de Brignols à dix pruneaux de Tours,

Arrière ! Cachez vous, gondoliers de Venise, Vostre adresse en ce lieu ne seroit pas de mise ; Car bien que dans les eaux, élancés jusqu'au fond En nageant vous fassiez tout ce que poissons font, Asseurez vous pourtant qu'en ce combat nautique Ceux ci l'emporteroient et vous feroient la nique. J'atteste les vieux temps de nos premiers ayeux Si rencontre sur mer jadis éclata mieux! Argonautes, Anthoine et Golphe de Lépante Vous ne vistes jamais bataille si sanglante! Vos plus nobles assauts, que l'on célèbre tant, A l'esgal de ceux ci, n'estoient que jeu d'enfant. Un pot devant le feu de quatre a cinq chopines Sert de champ de bataille à ces âmes mutines ; Brignoles fait son gros ; Tours met ses gens en rang Soit pour donner de front, soit pour donner en flanc. Leur flote, pour gagner le vent et la marée. Prend le largue tantost et tantost va serrée. Enfin la charge sonne et de premier abord Tours attaque Brignoles avec si grand effort Q.ue, se croyant desja maistre de la carrière. Il le met hors de route et le jette en arrière; Desjà c'en estoit faict, si venant au secours. Sa droite n'eut rompu l'aile gauche de Tours. Ce fut lors que l'attaque insigne et furieuse Rendit aux deux parties la victoire douteuse : Tous couchent de leur reste en ce cruel combat.

L'un gagne le devant, l'autre vient qui l'abat ; Tel, portant à cet autre une atteinte mortelle. Par la roideur du choc se froisse la cervelle. Tel en a dans le cœur, tel en a dans le dos Et tous navrez à mort ensanglantent les flots ; Enfin ce n'est qu'horreur que débris et carnage Et leur courroux sans doute en eust fait davantage, Si du mesnie valet l'impitoyable main Ne les eut présentés pour victime à la faim : Faim qui dans ce logis, où le ventre soupire, Depuis plus de cent ans a tenu son empire Et qui n'a point aussi parmi ses zélateurs. De plus passionnés sujets et serviteurs , Ragoust pour leur dessert d'autant plus salutaire Qu'il dégraisse la dent et purge sans clystère, Quoyque leur plus commune indisposition Ne vienne de rien moins que de réplétion. Mais poursuivons le fil de ceste belle histoire. J'oubliois, ce me semble, de vous parler du boire C'est un mestier aussi qu'ils font si rarement Que je n'en puis pas bien parler asseurément, Et d'autant que souvent la graine de Brouage Provoque l'appétit et la bourse endommage, Ayant banni le sel de leurs plus fréquents mets Maschent ou non à vuide, ils ne boivent jamais, Il me souvient pourtant qu'un jour la chambrière Relevée en tétasse et large de croupière,

Un martinet en main avec un demistier,

De la cave à grands pas enfiloit le sentier ;

Et, comme si ce vase à la petite panse

Fust de profession ou d'infidèle engeance,

Sans parrain, sans marraine et sans catéchiser

De deux fois autant d'eau je le vis baptiser.

Un petit Ganymède, officiant à la table.

En servoit au patron comme autant d'or potable,

Ganymède en ce point, non au jeu déguisé,

Soit dit à ce qu'aucun n'en soit scandalisé,

Riolé, pieté, bien gentil et bien leste.

Mais que d'un beau bougran un ample soupraveste.

Sitôt que de la ville il estoit de retour.

De peur d'user l'habit, recouvroit nuit et jour.

Pour parement de sale un coteret de haittre

Fait dignement l'honneur du foyer de son maistre,

Luy qui se peut vanter d'estre contemporain

De celuy qui premier y mit jadis la main,

N'aprehendant le feu dans ceste cheminée

Non plus qu'en la forest ou sa plante fut née.

Au devant deux tisons, croisés sur les landiers,

Pour barrer, je croy, le passage aux sorciers,

Remettent en mémoire au père de famille

Le jour que sa grand'mère oubha d'estre fille.

Pincettes et palette appelent à témoin

Qu'onques de leur service ils n'eurent de besoin.

Voylà très bien disné, cependant l'heure presse

Dites grâces enfants ; j'entends battre la caisse. Un guerrier comme luy, qui scait bien le mestier, Ne s'esloigne jamais du drappeau du quartier. Voyez comme il se met en posture guerrière. Onques drille gaulois n'eut la mine si fière ; D'une digue sangbleu relevant son propos, La fourchette a la main, le mousquet sur le dos. Avec écharpe blanche et bandolière verte, Qui serait l'ennemi qui n'y trouvast sa perte! Si Gustave eust bien eu de ces gens avec luy Vienne n'aurait plus d'Empereur aujourd'huy ! Et si chacun faisoit aussi bien l'exercice En vain on l'apprendroit chez le comte Maurice, En vain, pour se former aux guerriers mouvements, La jeunesse entreroit dans les vieux régiments ! Au bruit du patapan, deux à deux, quatre à quatre. Vous diriez à les voir qu'ils marchent pour combattre. — Si font ils, mais j'entends contre un oyseau de bois. Ordinaire sujet de leurs plus beaux exploits. A celuy qui premier pourra y faire brèche Soldats approchez vous et compassez la mèche. Tirez! L'amorce prend élançant des éclairs Et le plomb enflammé va déchirant les airs. Le bon harquebusier ! L'excellent mousquetaire! N'avez vous pas pris garde au coup qu'il vient de faire. Cet autre est le meilleur ; sans doute il a vaincu ! Adieu le papegaut ! il en a dans le cul ! ! Bat tel tambours.

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