Satires
Il e?l passô en usnge de ne point lancer un volume de vers sans le lester de quelque préface sur la mission de la poésie ; et c'est un usage aussi de dire que la poésie a pour mission de régir le monde. Plusieurs maîtres ont établi cette mode ; tout poète, à leur exemple, s'annonce volontiers révélateur. Je prends la liberté d'en rabattre un peu. La mission de la poésie, en France du moins, me semble plus modeste que les poètes ne se sont accoutumés à la voir. Nous sommes un vieux peuple, nous n'avons plus guère de croyances, nous manquons de naïveté,
nous parlons une langue sobre, claire, ennemie du vague : dans ces conditions, le rôle de la poésie me paraît fixé : elle doit principalement faire un personnage de bon sens et donner assistance à la raison publique. Ce ne serait pas une petite fonction !
La poésie n'a point négligé d'aborder d'autres besognes. Durant un bon quart de siècle, sa prétention de diriger le genre humain s'est déclarée ailleurs que dans les préfaces. Je ne crois pas qu'elle y ait gagné. Relues à quinze ou vingt ans de distance, les préfaces et les œuvres, je parle des mieux accueillies, semblent avoir eu tort de se promettre l'immortalité. Il en est tombé de grands morceaux; ce qui reste, ou n'est pas solide, ou s'est trouvé bâti d'instinct dans le goût du vieux bon sens. A ces belles choses, si pittoresques, si sonores, si poétiques au moment qu'elles parurent, si délabrées quelques années après, comparez les constructions des Français par excellence, Molière, Lafonlaine, même Boileau : rien n'a bougé.
— Tll —
Non, nous ne sommes point dos rêveurs, ni des extravagants. On ne nous communiquera jamais ces qualités, jamais on ne saura nous persuader longtemps que nous les possédons. Nous pouvons songer creux, déraisonner passionnément ; mais toujours à notre manière, et pas au delà d'une certaine limite. Nous voulons voir clair en tout et conclure, et le vrai finit par demeurer maître. Cette disposition de nature est invincible; elle impose à notre poésie la loi, prosaïque si Ton veut, du bon sens. Bon sens dans l'expression, bon sens dans la pensée; rectitude de l'image, logique du discours.
J'irais jusqu'à dire que la poésie, suivant l'acception moderne du mot, — ce mélange d'illusion et de réalité, ce je ne sais quoi de sensible et d'insaisissable qui tlotte inachevé entre ciel et terre , — s'accommode mieux chez nous de la prose , du moins lorsqu'il s'agit d'une composition de longue haleine. Celui de tous nos poëtes qui semblait plus par-
ticulièrement doué pour nous donner un grand poërae, M. Hugo, fait des romans. Est-il possible qu'un long ouvi'age en vers français ne soit pas ennuyeux, et même est-il nécessaire que l'ouvrage soit long? M. de Lamartine, avec des qualités d'invention admirables et le bénéfice d'une immense renommée, a risqué l'aventure; il a échoué. Alfred de Musset, si pareille pensée lui était venue, l'aurait repoussée bien loin. M. Hugo semble ne pas oser. Je crois qu'il a raison. Notre indispensable alexandrin, devenu si souple sous ses doigts, n'y saurait cependant changer assez de nature pour fournir une trop vaste carrière. L'alexandrin a ses délicatesses, ses inflexibles refus que l'on ne peut briser sans le réduire à la condition de déplorable prose. Une partie de sa force et de sa beauté réside dans cette précision qui le tient toujours un peu voisin de la roideur et qui ne tarde guère à l'engager dans la monotonie. Avec un pareil instrument, je doute que l'on se puisse avancer sur l'océan épique. Mais bi prose donne
toiil If iiiNstiiiiic , loul le lantiistiquc cl (oui l'aérien que l'on veut.
Ce même génie du vers français, si vite endormi dans les longueurs et qui liait le demijour, devient au contraire merveilleusement propre aux œuvres alertes du bon sens. Il est prompt, acéré, éloquent ; il attaque, il riposte, il condense ; il emporte l'idée sur une aile de feu; il la lance comme une llèche qui vole à toutes les hauteurs, qui perce toutes les cuirasses et qu'on ne peut arracher. De là, chez nous, pour compenser la pauvreté épique, les nombreuses perfections de la poésie légère et les formes variées de la satire.
Lorsque j'ai commencé d'écrire des vers, je ne me suis point appuyé des considérations c[ue je propose en ce moment. Pour rompre, en beaucoup de points, avec la poétique aujourd'hui accréditée, j"ai suivi mon penchant, sans aucune préoccupation d'école. Mes compositions n'étaient pas même des études; je n'y cherchais qu'une distraction. Plus tard, ayant essayé de
donner un peu de culture à cette moisson spontanée, je me suis rendu compte de l'instinct auquel j'avais obéi. Si mon explication est juste, elle explique aussi le retour qui se lait vers des traditions dont je ne crois pas que notre poésie se puisse écarter définitivement sans se condamner à l'indigence et bientôt à la stérilité,
Ai-je besoin de faire observer qu'en rappelant la poésie au bon sens, je ne prétends nullement la vouer à la satire? J'ai fait de la satire, parce que les babitudes de ma pensée, mon âge, les spectacles que j"ai sous les yeux m'y inclinaient. Plus jeune, j'aurais sans doute fait autre cbose, et je m'y suis môme exercé plusieurs fois. Il y a, grâce à Dieu, des sentiments que le sérieux de l'âge ne peut éteindre, et auxquels il communique plutôt un surcroît d'énergie.
Le bon sens n'exclut ni l'admiration, ni la tendresse, ni l'enthousiasme; il veille seulement à leur donner une exacte expression. Corneille et Racine, dans la peinture des mouve-
riipnt>; los |ilns exaltés ont autant de bon sens que Molière, Lafontaine etlîoileau, nos incomparables satiriques; Malberbe est un bomme de bon sens comme Régnier. Le bon sens est la qualité dominante de Musset, celui de nos contemporains qui est resté le plus français. Il n'y a point de beau désordi^e qui ne soit « un elTet de l'art. >i L'art, c'est précisément le bon sens. Le diamant non taillé diffère peu du vil caillou. On a cru de nos jours avoir défini et peutêtre inventé la poésie en disant : C'est l'entbousiasme. — Soit! Nos anciens avaient trouvé cela. Rien n'était pins connu que le feu poétique ; nulle qualité n'était plus requise des poètes, et ceux-ci se vantaient constamment d'en être pourvus, au risque même de se faire menacer des Petites-Maisons. Mais le feu tout seul ne suffisait point. Un public expert et délicat le voulait brillant, lui demandait la lumière autant que la chaleur, et refusait, chassait à grands coups de sifflet ces tourbillons d'acre fumée que l'enthousiasme s'est trop per-
— vin —
mis. Il fallait, en un mot, une règle au l'eu poélique comme à tout le reste. Il en faut une à l'enthousiasme, sinon il dégénère en délire et s'engouffre dans l'absurde.
La suprême faculté du génie, c'est de se contenir, c'est de maintenir l'équilibre entre les divers éléments dont il se compose. Celte faculté, cette vertu cardinale se nomme la tempérance, et l'on aurait tort de croire qu'elle astreigne à rien de bas : au contraire, elle seule empêche de traîner et de tomber.
Le génie court, mais sur son chemin et vers son but; il vole, il monte; mais, arrivé à une certaine hauteur, il s'arrête et il plane, juste le temps qu'il faut. La tempérance marque le point, tient le sablier et avertit de l'heure. Aucun génie ne s'envole à perte de vue ni n'élève la voix de ces distances extrêmes d'où elle n'arriverait plus jusqu'en bas. Celui que nous n'entendons plus, je doute qu'il s'entende lui-même. Taudis qu'il prolonge avec délices les développements d'une pensée devenue obscure,
j(; me tlislriiis on racciisaiil de se lepiiîlie de galimatias. Plusieurs de nos poêles modernes, nés pour mieux faire, s'élant donné le tort de créer ou d'importer des poétiques, de forger des philosopliies et des religions, se sont rendus obscurs, peut-être même risibles. Le bon sens! le bon sens! Je refuserais de jurer qu'en français le bon sens n'est point l'essentiel de la poésie.
Après ces théories et ces critiques, je ne feindrai pas d'ajouter que je suis embarrassé d'arriver à mes vers. Je doute tout le premier qu'ils fortifient d'un assez bon exemple la doctrine que je viens de poser. Je crois bien que le bon sens n'y manque pas. Il y a au moins un précepte de Boileau que je suis certain d'avoir gardé :
Et mon vers Lieu ou mal dit toujours quelque elioie.
Mais comme le feu n'est pas tout, le bon sens n'est pas tout aussi. Il faut la langue, l'allure.
le lier relief et en niême temps la belle niollesse poétiques. A tout moment nos grands poëtes anciens et nioclcrnes, nous font sentir que leur pensée est née envers, qu'elle n'aurnit pas sa vraie l'orme exprimée autremoiit, et que la prose, en la dépouillant de sa riche couleur et de son mouvement impétueux, ne lui saurait donner ni cette précision, ni cette carrure, ni cette élégance aisée. La poésie est une des expressions nécessaires de la pensée humaine. Elle lui donne la plénitude du rliyllime, qui lui est quelquefois indispensable comme les ailes à l'oiseau. Sans doute, l'oiseau à qui l'on a coupé les ailes n'est pas détruit entièrement, et l'on peut dire même que l'essentiel , la chair, demeure. Cependant ce n'est i)lus Toiseaii, ce n'est plus la vive créature que Dieu avait faite, le messager aérien, la lleur qui chante et qui vole. Pour quelques informes rudiments que l'on sent remuer en soi, pour quelques vers qui viennent tout construits, tout ornés, et qui semblent ne mMn([iier pas de ligure, ou se laisse
piLMuire à l'espoir de produire quelque petite cliosc qui approche de ces merveilles ; — et l'on va grossir la foule à plaindre des poêles médiocres et des amants rebutés de l'idéal.
J'ai un peu plus que rappréhensioii de m'être ménagé ce destin. Je TatTronte, par cette raison que mes vers, même malheureux, viennent cependant, je l'espère, du vrai terroir français, et qu'ils pourront avoir la chance de l'indiquer à quelque jeune esprit qui chercherait à se déplanter d'un sol factice, désormais infructueux. Je voudrais provoquerune controverse littéraire, faiie remettre en discussion des principes que je crois urgent de reviser. Ai-je tort de penser qu'il y a encore une poésie possible en dehors du pittoresque à outrance, en dehors du sensualisme et du sentimentalisme, en dehors de l'incrédulité, trois détestables labyrinthes encher vétrés l'un dans l'autre, où la poésie, après de stériles piétinements, dort cntin d'un sommeil de plus en plus lourd? Si j'avais fait seulement entrevoir qu'on la peut tirer de ces broussailles,
de ces marécages et de ces ténèbres, je n'aurais point perdu mon temps.
Disons maintenant quelques mots du droit de satire. J'en ai usé, et j'avoue que je me trouve en disposilion d'accueillir légèrement les reproches que j'attends à ce sujet, soit des intéressés, soit de quelques autres personnes.
^'i Horace, ni Boilcau, ni aucun satirique n'a manqué d'exciter des plaintes violentes. Leurs « victimes « les ont voués à l'exécration du genre humain, ce qui est de toute justice ; quantité de neutres, les ont blâmés ou leur ont conseillé de se tenir tranquilles. — Quiescas, dit à Horace le jurisconsulte Trébatius, Tout le monde sait ce que répond Horace, et tout le monde avoue qu'Horace a bien fait de ne point suivre le conseil prudent de Trébatius, qui le voulait engager à ne chanter que les exploits de César. Et quand même on connaîtrait les réclamations du bouffon Pantalobus, et celles
du débauché Nomentanus, et celles de l'oiateur Cassius Sévérus, le lâche malin qui n'osait s'attaquer aux loups, et celles de tanl d'autres flagellés, personne aujourd'hui ne condamnerail le poëte, à moins d'être assuré qu'il n'a pas frappé justement. Même absolution est donnée à Boileau, pour Rolet comme pour Colin; même absolution à Gilbert, quoique ce dernier se soit pris aux.pliilosophes et l'ait terriblement payé, ce qui est pour l'ordinaire une mauvaise note auprès du public.
On dira que le public pardonne aux coups immortels, qu'il est impitoyable pour les autres; et que d'ailleurs ce n'est pas le public qu'il faut prendre pour juge en ce point. Je le sais et je l'accorde, tout en faisant observer que, sauf de graves exceptions, les coups immortels sont les coups mérités. La conscience a le privilège de faire au mal ces profondes blessures que le sentiment général ratifie comme de légitimes vengeances du goût outragé ou de la probité publique insultée. L'esprit aiguise des
pointes; la conscience trempe un acier divin qui, comme l'épée de Roland, fend les plus épaisses armures, et ne rompt ni ne s'ébrèche, même sur les rocs qu'il n'entame pas. Le combattant s'épuise, il tombe, il meurt au pied du rocher intact; mais l'épée reste intacte aussi, et brillante. Ainsi Gilbert s'est couché vaincu et plein de gloire sur son arme immortelle. L'intérêt du satirique est de forger de bons traits; son unique devoir est de garder la justice. S'il a du talent, ce n'est pas en mésuser que de le mettre simplement au sjervice du goût. Le goût tient à la justice générale par des liens étroits. Certainement, ce n'est pas un péché de mal écrire en prose ou en vers ! Je ne croirais pas qu'il y eût péché non plus à se moquer d'un honnête homme qui serait un mauvais écrivain. Je me suis cependant interdit ce plaisir; tout auteur qui n'est que ridicule a toujours pu passer près de moi en sécurité. Mais lorsque l'homme (honnête ou non, il n'importe) qui a le malheur d'écrire ridiculement, se donne
le lort (i "attaquer la justice, de (litTaiDer la vérité, de blaspliémer la divinité, alors, qu'il agisse de dessein foniié ou par ignorance, il y a du péché, et beaucoup, dans sa sottise; et il tombe pleinement sous le droit de la satire. Le siOlct n'est pas seulement une attaque permise, c'est la plus légitime des représailles.
On a grand tort d'accorder à ces repris de justice de la satire le nom touchant de victimes. Celui d'agresseurs leur convient mieux; ce sont toujours eux qui ont commencé. S'il n'y a point de loi qui leur interdise d'outrager ou la langue, ou le goût, ou la raison, et beaucoup d'autres choses plus respectables encore, quelle loi m'interdit de ressentir l'outrage et de le réprimer autant que je peux?
Écoutons là -dessus le bon sens d"Horace. Je fais la glose en même temps que la traduction :
Que ma plume demeure une épée au fourreau, J'y consens : pour la paix mon amour est exfrCme. Irai-je dégainer contre un quirite blême.
XM
Coiilre Weiss, contre rien, ou coulre Vapereau/ Mais si l'on me tourmente, ou les choses que j'aime. Gare! le glaive sort et siffle d'âpres sons. Par le grand Jupiter ! je tirerai vengeance : Il coulera des pleurs sous l'acier des chansons ! Se défendre est la loi commune à toute engeance, Nature aux animaux en donne des leçons : Le taureau tend la corne au mâtin qui l'agace ; L'affreuse Canidie en colère menace De jeler un roman ; Buloz court aux huissiers. Et Sareey, qui tient rang parmi les justiciers, Sur son tréteau de juge étalant sa grimace, Pour noircir un arrêt tarit deux encriers. Ainsi chacun s'escrime envers qui lui peut nuire. Un honnête homme a bien le pauvre droit d'écrii'e ! Trouvez que j'ai raison, prononcez que j'ai tort, J'écrirai. Qu'à Tibur m'attende un soir tranquille, Qu'avant la fin du jour m'apparaisse la mort, Qu'on me laisse dans Rome ou qu'un décret m'exile. Riche ou pauvre, prospère ou maltraité du sort, J'écrirai. Qui le veut tàlera de mon style.
Je lie vois pas ce que l'on peut raisoniiableinenl répondre à Horace. C'est le cas de légitime défense ou il n'en fut jamais.
Cette réflexion si simple diminuerait beaucoup, ce me semble, les torts dont on se montre enclin à charger les satiriques.
-— Wll —
.l'iijoute que la défense esl ceiil lois plus légitime à ceux qui, connue moi, ne prélendenl venger ni leur goût particulier, ni leur personne, mais seulement une cause saciiée.
Les noms qui ont pris place dans ces rimes sont assez nombreux, et il n'en est guère que je n'eusse eu le droit d"y introduire pour mon propre compte ; mais j'ai cédé à d'autres raisons que mes griefs particuliers. Si c'était moi -môme et moi seul que je voulusse venger, j'aurais pu compléter aisément l'hécatombe et mettre quelque chose encore par-dessus. Il ne manque pas d'honnêtes gens qui écrivent fort mal et avec autant d'ennui pour le lecteur que d'égoïste et déplorable plaisir pour eux-mêmes : j'ai compté pour inoffensifs tous ces simples ennuyeux et je les ai laissés de côté. Il ne manque pas non plus de très-bons chrétiens, écrivains plus ou moins habiles, qui non-seulement m'ont fait et me font encore une guerre cruelle, mais qui de plus s'écartent, à mon avis, de l'exactitude
XVIIT —
dans le raisonnement autant que des règles de la justice dans la discussion. Plus d'un Irait piquant les pourrait atteindre! Je ne dirai pas que ces traits sont restés dans le carquois: ils en tombent d'eux-mêmes, et si la tentation me venait de les ajuster, je les briserais avant de làcb^r la main. Je crois que pas un de mes adversaires catboliques, puisque j'ai eu l'affliction d'en rencontrer aussi de ce côté, ne peut me reprocber ni une attaque, ni même une riposte trop vive. J'ai toujours regretté, quelque modérées qu'elles fussent, celles qui m'ont été arrachées par l'impatience ou par l'impérieuse nécessité de ne pas laisser décrier outre mesure une œuvre plus importante que moi et qu'eux-mêmes, dont la garde m'était spécialement commise. Maintenant que cette œuvre n'est plus à protéger et que j'ai le temps de la réflexion, non moins attaqué qu'alors, mais plus libre que je ne l'étais, je trouve meilleur de plaindre silencieusement des agresseurs qui me mettent dans le cas de les pardonner.
(juant aux autres, onnoniis (U'clarrs, ennemis systématiques, ennemis furieux de tout ce f|ue j'iionore, ils m'appartiennent. Les injures qu'ils m'adressent ne m'enlèvent pas le droit que j'ai sur eux comme tous les catholiques, tous les citoyens et tous les lecteurs. .Te peux les traiter de la même manière qu'ils traitent le christianisme, l'ordre social et la grammaire française, bien entendu sauf les devoirs que la justice nous impose même envers ceux qui ne gardent aucune justice. Je les trouve trèsiniques, très-insensés, surtout très-médiocres; je me permets de le dire aussi franchement que je le trouve, en les nommant par le nom glorieux qu'ils se sont fait. Je suis loin de blâmer quelques-uns de mes amis qui ont voulu essayer de la satire sans sortir des généralités, et qui ayant dessiné des portraits souvent fort ressemblants, laissent au public le soin de reconnaître les personnages; mais j'observe que le public, à dix lieues de Paris et dans Paris même, ne reconnaît personne, et que rien n'attire moins
l'attention que des généralités. Pourquoi ne pas nommer des gens que Ton voit si empressés de se produire? Cette charité mal dirigée a enlevé tout retentissement à des vers courageux et bien faits qui abondent dans deux volumes récemment publiés par M. du Clésieux. J'en pourrais citer d'autres. Quant à moi, je désire être entendu tout de suite, et de ceux à qui je m'adresse et de ceux de qui je parle. Sans doute, en ce qui regarde ces derniers, je ne tiens pas au plaisir d'ailleurs permis de leur faire connaître mon sentiment. Je tiens seulement à prémunir contre eux l'opinion, qu'ils réussissent à surprendre par le tapage dont ils s'accompagnent et les éloges impudents qu'ils sont dans l'habitude de se décerner. Il n'y a nulle apparence de leur pouvoir persuader qu'ils n'ont point de génie et pas même de talent; c'est un service qu'il faut renoncer à leur rendre. Maison peut les intimider, c'est quelque chose; on peut empêcher un nombreux vulgaire de les admirer, c'est beaucoup. Ter-
— Wl —
tullien eu donne le conseil avec plus de gcavitr qu'Horace :
« Ne refusez pas de lire, si le sujet le roni- « porte. Il y a des choses dignes de risée sous « leur gravité feinte ; le rire les empoche d'u- « surper le respect... A la vérité aussi il con- « vient de rire el de se jouer, parce qu'elle est «joyeuse et assurée de la victoire. Que seulef( ment le l'ire vienne à propos; alors il est « d'olFice '. »
Nos messieurs devraient en prendre leur parti plus gaillardement. Ces insulteurs de toute chose sainte poussent des cris de douleur grotesque dès qu'on leur donne sur les doigts, et dans ces cris de douleur, il y a une plaisante rage de majesté blessée. Ils semblent
1. M Si el ridebitiiralicuLi, nialeriis ipsis satisfiel. Multa H sunt sic digna revinci, ne gravilate adorentur. Vanitati « proprie feslivitas cedit. Congruil et veritati ridere, quia « lœlaiis ; de .Timilis suis ludere, quia secura est. Curandum « plane ne risus ejus rideatur, si fueril indignus. Cœterum « ul)icumque dignus risus, ofticium est. » — Tertul. (Âdv. Valent.. ^ G.^
sérieusement se croire inviolables, eux qui se font un plaisir et un métier de violer tout. Qu'ils fassent plutôt semblant de se sentir invulnérables : ce sera plus majestueux.
Hélas ! quelle difficulté y trouvent-ils, et quel mal leur faisons-nous? Quel mal leur fais-jc, moi, maintenant, si jamais je leur en ai su faire? J'admets pourtant qu'ils peuvent compter l'intention. Elle est ancienne, elle sera persévérante, mais que leur importe ? Ils sont vainqueurs sur toute la ligne et vainqueurs pour toute leur vie. Ils ne nous anéantiront pas, ce seul succès manque à leur victoire. Ils sont le nombre , ils entraînent la foule , ils peuvent faire fonds sur les claqueurs et même sur la police ; avec toutes ces forces ils nous humilieront, nous ruineront, nous bafoueront à plaisir et nous réduiront à rien, sans prendre l'horrible peine d'écrire en bon français : ils peuvent bien supporter qu'on les siffle encore un peu quelquefois! Montrez-vous bons princes, ô ïrissotins triomphants! Vous ferez
XXIIf
brûler nos écrits s'ils durent trop cl vous importunent. El cependant que ceux d'entre vous qui aimeraient la gloire, laissent aller la satire : plus sûrement que leurs œuvres, elle pourra les traîner jusqu'à la postérité.