‹ Satires (volume 2)Chapitre 12 sur 58 · I.E CHARIVARI · texte numérisé non relu

I.E CHARIVARI

ILS sont trois en ce lieu vide; trois solitaires

AUligés de poils gris et de pensers austères.

Enroués, ennuyés. Si l'établissement

N'était pas fort ancien, si Cham, esprit cliarnuuit.

Épointait son crayon, élégant et caustique.

Le désabonnement balaierait le portique.

Nos trois pères conscrits en habit d'Arlequii:

Le sentent; Figaro les suit comme un requin ;

Ils ont peur, et tous trois voudraient faire autre chose

Quoi faire? C'est le hic. Quelle métempsycose

Peut requinquer des gens si formés et si mûrs.

Dérouiller ces esprits, recrépir CO'^ Nieux murs?

Huart n'essaya point. Docile aux lois communes.

Il i'?l allô luul seul où sont los vitMlles lunes, Le malin il avait cncor le riio aux dents; Le soir il est pai'li. cachant ses pas prudenls. El nid ne l'a revu. La chi"oni(|ue i)ul)lie Ou'ii joue aux dominos, beau do mélancolie.

Caraguel, tout pensif, le remplace de loin. Dans les prés de Huart coupant le même foin. Vaille cpie vaille, il lient son regrat de bluetles; C'est un lionmie d'esi)ril ])Our les clercs en gogueltes Pourtant, il se fatigue : à la danse des œufs Ses |)as appesantis sont souvent malheureux ; H exécute mal le saut de carpe. En somme, Caraguel laisse voir ciu'il n'est plus un jeune lionnne. Lui-mtnne en a soupçon, et, soufflant sur son feu, Il s'essouffle beaucoup, mais s'allume fort peu. Pour l'esprit qui s'éteint il n'est point de Jouvence! « — Le dur métier, dit-il, t[uc d'amuser la France, « Et d'oîi me peut venir cette odeur de relent?... »

Il a fait des Mécits. Un tome somnolent. Après de longs efforts, est sorti de sa plume. En style, c'est du plomb ; en esprit, de l'écume. D'ailleurs bien innocent! Le lecteur ébahi Au fond de Caraguel a retrou\é Bouilly. Qui l'eût pensé jamais? Ce garçon philosophe

D'un conteur pour l'enfance avait toute l'étoffe I Bouilly trop tard connu, Berquin trop déformé, D'un téméraire espoir maintenant animé, 11 aspire au théâtre; un succès l'encourage : Tiers d'auteur, il n'a fait que son tiers de naufrage.

Plus sec, plus renfrogné, plus jaloux d'être craint, Frémy, qu'on ne craint pas, est à l'état de crin. Ce plaisantin ridé, jadis, en robe noire. Fut professeur. De quoi? Je n'en sais pas l'histoire. Et par quelle aventure, ou bien par quel pari, Son noir s'enfarina dans le Charivari.

On dit qu'à voler haut rencontrant mainte entrave. 11 s'est cru né plaisant pour n'être pas né grave; Mais pédant il était, pédant il est resté. Il est gai comme un ])ion de l'Université. Huart avait ses jours, et, — bien qu'il s'évapore, — Caraguel, en cherchant, trouve une farce encore; Frémy, jamais. Il rage! On regarde, oppressé, La tenace fureur de ce badin vexé; On sent que dans lorgueil où sa raison s'altère il croit qu'il a manqué l'empire de la terre. Et qu'en babouinant sous son feutre aplati, A Dieu même il prétend faire un mauvais parti.

A ton œuvre, pauvret; tandis ((uainsi lu cloches,

La prière s'ëlève et chante avec les cloches,

Et Dieu, nous renvoyant le printemps qui sourit,

Reste au ciel, et te laisse en ton Clinrivari.

Je crois qu'il le dédaigne un peu, mon cher! Ta plume

N'attire pas la foudre, et tu mourras d'un rhunK\

C'est brillant pour un coq aussi bien ergotcM

L'homme imite le ciel : il te met do côté.

Quel novice ingénu, craignant qu'on le mordille,

A craint pourtant Frémy, maître Ulhach ou Castille,

Et ne jette au critique un regard all'ermi

Lorsque c'est maître Ulbach ou Castille ou Frémv ?

De ce piteux destin rougissant sous son plâtre. L'écerveh) rêva la gloire du théâtre.

Et vint, par la réclame, avec effort gonflé, Produire son chef-d'œuvre... Il ne fut pas silllé! Non. pas même siOU'. Ce fut la chute morne De l'ennuyeux ])iirfait devant l'ennui sans borne. L'asphyxie empêcha rnème qu'on pût gémir; On craignit de siftler, tant on voulait dormir. Ainsi de ses romans : la presse les acclame, Rien ne manque au concert; rien, hélas! que le blâme Et les lecteurs. On dort, nul ne va jusqu'au bout; C'est plat dès le début comme une fin d'About. Quel démon affolant ta pauvreté morose.

Te fait ainsi tâter et rater toute chose?

Tape sur Ion diaudiun, Jocrisse ambitieux : Ce que tu fais si mal, c'est encor là Ion mieux ; Pour l'espoir du sifllel, ne perds pas la pitance.

Kréniy quinquagénaire attend toujours la chance ; Delord crut la tenir. Chez réniinenl [lavin, Deux fois par mois il passe un habil d'écrivain, Et, sortant de la farce, il monte à la critique. Il est posé, gonflé, martelé, didactique , Pas le plus petit mot pour rire! Marchant droit, 11 sue à son sillon comme un bœuf de l'endroit. On voit qu'en son esprit il nourrit la chimère De paraître un grand homme aux yeux de Bédolliérc. Et que sa vanité maintes fois rumina D'égaler monsieur Plée ou monsieur Césena. Lorsqu'il se sentait né pour être redoutable, (Ciel! qu'il a dû souiTrir), vingt ans il fit l'aimable. Et dans de petits lieux, pour un gage léger. Aspirant à rugir, il ne put que singer... 11 est homme deux fois [)ar mois, pas davantage. Havin, cruel llavin, donnez-lui plus d'ouvrage : Ne vaut-il pas le Plée, et même le Jourdan?

« — Que dites-vous? répond monsieur Havin, prudent. « Delord, pour que chez nous il soit en devanture, <( A trop de renommée et de littérature.

« Plée est plat, c"e?t mon fait. Jourdan n'a pas trimé

« Vingt ans sur ces tréteaux où Delord s'est grimé.

« Plée a des rantanplans, des ronflements, des gloses,

« Des mirotons farcis de cinquante-six choses

'( Dont labonné du Sucle est toujours plus friand.

(' Jourdan est impayable : il est édifiant !

n Avec quelle onction il fait, sans ironie,

(' Un culte archi-complet des cultes qu'il renie ;

a Culte secret, léger, portatif, engageant,

« Pas coûteux, — très-commode à suivre en voyageant ! —

(( Qui n'incommode en rien les vœux de la nature.

« Tolérant à la banque, à la littérature.

" Au commerce. Et pourtant, c'est un culte. J'en veux !

Car moi. foi de Normand ! je suis religieux. a Delord est un penseur; il va jusqu'à Voltaire! " Il lâche de ces mots qu'au bas peuple il faut taire... « Dans les premiers-Paris. Ailleurs, il est charmant:

Qu'il y reste. «

Et Delord rame inutilement.

11 rira, c'est l'arrêt. Tout barbouillé de lie, Le pauvre homme, il rira tous les jours de sa vie: Il rira du talent, de la foi, de Ihonneur: Il rira, sans succès- du succès. 0 malheur! Voir le bien triompher dans les cœurs qu'il attire Et vouloir lérraser. et np pouvoir que rire!...

Aussi rit-il iort mal. Lorsqu'il prend son manteau,

Si toujours un couik rappelle le tréteau,

Sous sa veste, en revanche, et sous sa rouge queue,

Il semble travaillé de la colique bleue;

11 se tord, il blêmit; blessé d'un trait profond.

L'homme de vanité pleure dans le bouffon.

.le te comprends, Delord, tu n'es pas à ton aise :

Et je te plains, martyr de la gaieté française!

LE iNOUVEAU MONITEUR

Autrefois on disait : « Le grave Moniteur. » C'était un employé circonspect, sans hauteur, D'un sérieux poli qui semblait imperdable. Toujours en habit noir, et très-recommandable.

De père en fils, depuis le temps le plus lointain,

11 se nommait PanckDucke et savait le latin.

Il n'en abusait pas, ni de chose en ce monde !

Partout officiel, sans pose, sans faconde.

Et dans sa fonction si fort se respectant

Qu'il eût craint d'amuser. — Certaines fois pourtant.

Par régal, il collait sur son mur politique

De la littérature ou de la statistique.

Mais jusqu'en ce déduit, ne voulant pas déchoir,

Panckoiicke noblement gardait son habit noir. L'honneur veut, disait-il, et même hi justice Que dans le Moniteur le vrai seul retentisse... A moins, par grand hasard, que le gouvernement Par des raisons qu'il sait n'en ordonne autrement. Nous sommes un journal à part, et de nos rentes Nous vivons, dédaignant les ressources courantes. Le faux, le fou, l'obscène et tout le turlupin Des journaux libres sont lo meilleur gagne-pain. Laissons-leur donc cela. Qu'importe? Ces sicambres Ne nous raviront pas les discours des deux Chambres ! Il serait beau vraiment que leur lot nous tentât, Et qu'on vît avec nous cabrioler l'État! Non! non! et plus la presse est débraillée et nue, Plus le vieux Moniteur doit garder de tenue. Loin donc le fait divers, immoral et badin, Le roman-feuilleton, produit de Girardin, L'article tribunaux, plein de choses infâmes. Et ce genre Janin sans égard pour les femmes. Qui nous fait respirer dans son style effronté Ce que le vaudeville a de plus empesté. Le Moniteur est chaste et la décence y brille : Le maire en permettra la lecture à sa fille! >^

0 Panckoueko! n pudeur! qu'ètes-vous devenus!

O ciel iiiiol changement! quel tableau! quelle liistoire!

Dans ce vieux Moniteur aux airs si contenus,

Le genre débraillé met son laboratoire;

Les Grâces en ce lieu versent leur écritoire :

O Panckoucke! ù pudeur! qu'èfes-vous (ie\enus!

On y fait des romans, des contes après boire,

Le moindre rédacteur a le poil de Brcnnus,

De Byron l'œil fatal et les airs de victoire,

De Rubens le pinceau trop riche en tons charnus:

Bientôt au Mo7iiteur s'abonnera Vénus.

O ciel quel changement! ([uel tableau! quelle histoire!

î-o romantisme ici nourrit ses tard-venus, Et de ses vétérans il sustente la gloire. Sainte-Beuve, affamé de dessiner des nuds, Décrit tous les appas qui furent mal tenus, Et le peuple vient lire About, les jours de foire. Dans ce vieux Moniteur aux airs si contenus!

Comme il doit regretter sa cuisine oratoire. Ses graves entremets, ses nobles revenus! Comme il doit se mouiller d'un pleur expiatoire, Lorsque maître Gautier, romantique notoire. Dans son classique four réchauffe ses menus... Du genre dc'lmiillé c'est le laboratoire!

La prose de l'État, toujours si méritoire, Voit tomber en mépris ses cliarmes ingénus ; Horreur! le Moniteur corrompt son auditoire; Le bas-bleu même y passe et ses propos cornus! 0 Panckoucke! ô pudeur! qu'êtes-vous devenus? y,es Grâces en ce lieu versent leur écritoire!

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