‹ Satires (volume 2)Chapitre 36 sur 58 · LETTRE A UN CAMPAGNARD · texte numérisé non relu

LETTRE A UN CAMPAGNARD

iJuE je t'eslime heureux, hôte de la campagne! Dans ta maison tranquille à l'ombre du clocher, Aucun journal encor ne te vient accrocher. Tu crois qu'on met toujours monsieur de Sade au bagne ;

Tu vois à l'horizon le soleil se coucher.

Chez toi tout reste en place, et la bonne nature Tire les mêmes fruits des mêmes floraisons. On ménage au bétail une saine pâture; On ne fait pas encor, chez toi, l'agriculture Qui défriche le blé pour semer des poisons.

Sous un arbre couché dans les herbes fleuries, Le berger d'un œillet décore son chapeau : Parfois, sans offenser la pudeur des prairies,

Il clianto une chanson que connaît le troupeau. Contre le loup les dents du chien sont aguerries.

La bourgade n'est point alignée au compas, Nul négoce n'y fait briller l'or et la soie, Les arts en sont bannis ; mais tu n'y connais pas Deux épines qu'ici l'on frôle à chaque pas : Les messieurs de police et les dames de joie...

11 est triste de vivre en un temps de tripot, De savoir que Rapet, Navet et Cadet vi\ent, D'entendre la Macettc agiter son grelot, De voir en quel patois vingt sénateurs écrivent, De lire Limayrac, d'avoir lu Grandguillot.

Autrefois, ébloui du beau siècle où nous sommes, J'admirais ce Paris que l'on crée en courant : « — Quel art de remuer codes, moellons et sommes! Disais-je, et chaque jour enfante ses grands hommes ! » — Mais l'égout collecteur, dans le fait, seul est grand!

Paris, poëme épique, écrit par monsieur Scribe! Tout est vaste, aligné; jusqu'à la moindre bribe, Tout est poli, coquet, très-propre.,, pour les yeux.

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Dans les traits si galants de ce séjour des dieux, Un vernis de sottise et de vire s'imbibe.

Paris, comme le siècle, est très-sordide au fond. Ennuyeux et tout plein de polissonnerie. Sans qu'on le sache voir ou sans qu'on se récrie, Ici cent mille mains en toutes choses font Régner le plagiat, le fard et le chiffon.

Pour embellir la rue on plante do faux arbres ; Les femmes, d'un or faux parent de faux cheveux; Montyon prime de faux ouvrages vertueux ; On taille en style faux des socles de faux marbre, Où l'on dresse à foison faux héros et faux dieux.

Mais le plus grand produit est de fausses paroles. Sans espoir de tromper, par pur plaisir, on ment. Ce qui formait un art devient un élément; Nous y vivons. Turin, ce Chanaan des drôles, Apprendrait de Paris à faire un faux serment.

Le mensonge paraît magnifique, on l'honore. En quels lieux n'a-t-il pas trouvé des chambellans? Il marche le front haut, il parle à voix sonore; Il contemple à ses pieds, amoureux et tremblants, Et Socrate et Laïs, et Brutus et Pandore.

Vers lui seul l'encens vole, il le ro(;oit moqueur ; De son culte insolent le journal est grand iirètre... A respirer cet air infect et suborneur Je m'ennuie, et suis triste autant qu'honmie peut l'être, Et j'ai toujours un fond de rage dans le cœur.

0 Paris, ô cloaque! Oh ! que n'ai-je des ailes! Oh ! que ne puis-je fuir ces spectacles, ces chants, Ces lacets de Gomorrhe aux étreintes mortelles!... Que n'ai-je mon travail dans votre paix, ô champs! 0 mer, près de tes flots pleins de voix solennelles!

Nous avions un jardin ; l'art nouveau le scinda : Le soleil d'un côté, de l'autre un sol humide. Là rôdent l'espion, la fille et le soldat. Là, dans les coins, fleurit le réséda timide... Un temps fut que j'aimais l'odeur du réséda.

Quelquefois le matin, quand l'allée est déserte. J'y cours; je disparais sous les grands marronniers, J'arpente à pas joyeux la longue tente verte, Et donnant le bonjour aux merles, aux ramiers, Je retrouve en mon cœur les souffles printaniers.

Que noire siècle est bon, qu'il est vraiment auguste! Il a dans ce jardin laissé jusqu'aujourd'hui Des arbres qui n'ont pas besoin de son appui ; Il n'y met point le gaz, on n'y voit point son busie, Et quelque chose encor n'y date pas de lui !

Mais mon plaisir est court. Avant qu'il passe une heure Viennent des quatre coins cent lecteurs de journaux (Je ris en en parlant, au fond mon âme pleure) ; L'imbécile bourgeois, — qu'il aille à la malheure! — Des réservoirs du mal suce tous les canaux.

Celui-ci lit Havin et boit dans cette ornière. Cet autre de Nefftzer déguste le nectar. Cet autre est pour Guéroult et le sieur de Suttière; Cet autre d'Alloury veut tarir la gouttière; Que dirai-je? Peyrat n'est pas mis à l'écart!

On lit les feuilletons. 0 lemps, ô mœurs, quels signes! Repasser tous les jours ces pistes d'escargot, Ne se point dégoûter de ces baves insignes !... Mais tel est du Français l'étrange vertigo, Que, s'il n'avait About, il relirait Pigault.

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On lit les chroniqueurs, ces Dangeaux do la rue, (Jui, ramassant des bouts d'esprit parisien, (Juôtantchez la lionne, empruntant chez la grue. '1 rouvent à grand labeur le malheureux moyeu De se tenir toujours l'orl au-dissoiis de rien.

One même en un journal on vît pareille chute, Je ne l'aurais pas cru... J'excepte avec éclat Arsène et Rien-du-Tout. Ihouneur de leur état : L'un, le premier grison qui joua de la flûte, L'autre le seul canard qui batte un entrechat.

Bien que Vharahlac se lise à la lanterne, Ouelquefois le matin il trouve un amateur : Plus que tout polémiste et que tout chroniqueur Je hais ce vespertin ; sa décoction terne Contient je ne sais quoi ([ui porte plus au cceur.

11 a des mots poisseux, d'étranges simagrées, Des verbes indécis comme son casaquin ; 11 est fécond en tours de langage faquin ; Il secoue un chiffon de phrases empêtrées. Et sur la peau vous laisse un uisecte taquin.

Donc, mon pauvre jardin devient un éiysée De niais. Ils sont là, leur papier à la main, Méditant les grandeurs du nouveau genre humain. Hélas! où t'en vas-tu, race civilisée?

Dieu juste, quel bétail, quels guides, quel chemin!

La sottise apparaît de diverses étoffes : Le Havinite est brute, et le Granguillotin Sous un front plus glacé loge un œil plus éteint ; Mais ce qui passe tout, c'est l'air des Bulosoplies, En qui sont mélangés Jocrisse et Trissotin.

Si tu voyais Buloz aux mamelles fécondes, Buloz, le grand Buloz qui depuis quarante ans, Ouvre et ferme l'esprit public à deux battants, Buloz, qui d'un seul œil peut éclairer deux mondes Si tu voyais Buloz, tu connaîtrais le temps !

Pour moi, je l'avouerai, Buloz me terrifie; Près de Buloz, Voltaire est un pingre exigu. Qui saura nous donner une Bulographie ! Qui décrira Buloz, et sur un rhythme aigu Chantera comme il faut Mazade et Montégut!

Mais que peut le sifflet et que pourrait la foudre? Buloz est un fort bœuf : sous son pied indolent II pile sans courroux le rival insolent; ]1 met de Charpentier le Maijasin en poudre, 11 écrase les œufs que veut couxer Roiiland.

Même aux archers d'État, Buloz est invincible. Buloz n'ajuste pas et met toujours en cible. L'abonné de Buloz ne se peut décrocher; Pour toute autre beauté le bourgeois insensible, Est fidèle à Buloz comme l'huitre au rocher.

Ce que lui sert Buloz, sans y trouver d'arête. Maître bourgeois le gobe. Il avale tout net Radiguet, Cucheval, Esquiros, Philarète, Et Schérer, pourtant dur! On lui sert du Ouinet : 11 avale, et demande à prolonger la fête !

Que ne met pas Buloz dans son pot étonnant? De Feuillet et de Sand il enfle sa pâtée, Michelet vient poivrer Thierry trop continent. Taillandier verse à plein son onde redoutée ; Tout bout, tout cuit, tout fait un bouillon de Renan.

C'est malsain, c'est malsain! Et je te certifie, Qu'après dîner la danse aura certain cachet. Vous me ferez grand'peine, ô rois qu'on déifie! 0 journaux, ô bourgeois, ô la Bulosophie, Quel pas vous sauterez du premier coup d'archet!

Les vois-tu, ces messieurs si forts sur la lecture, Par Buloz marines dans le doute absolu, Pour défendre le vrai sortant de leur saumure, Et de quelque pajùer se faisant une armure Contre tout le bas peuple au combat résolu?

Vois--tu le bon Havin, vois-tu Buloz lui-même, Dans l'émeute et la nuit, le gaz étant éteint, Chargés de réprimer trop d'ardeur au butin? Comme la majesté de leur personne blême Contiendra les faubourgs et le pays latin!

Vois-tu le bon bourgeois, l'avoué, le notaire, Les gros restaurateurs et les grands avocats, Essayant leurs poumons au milieu du fracas. Déployant leurs bras forts? Certes, ils feront taire La bêle aux mille dents qui voudra des ducats!

Comme ils remplaceront par des coups de sagesse Ce qu'ils ont démoli d'un co'ur si satisfait !

— iH:i —

Religion, respect et faïuille. la presse

En un jour refera (out ce qu'elle a défait :

C'est l'avis de Buloz ; — j'y conii)te tout à fait!

Ils parleront do Dieu, tu verras cette farce! Oui, ces blasphémateurs, d'un stylo humilii'. Viendront devant l'autel ; et, le genou [)liô. Sans être convertis, prenant Dieu pour comparse. Invoqueront ce nom qu'ils ont tant renié.

Us seront éloquents, mais pour un succès cliiclic. A ce coup, peuple et Dieu, je crois, resteront sourds. Le peuple est éclairé par trop d'autres discours ! Recloué sur la croix par les talents du riche, Jésus s'abstient : ses bras sont devenus tro|) courts.

Allons, mes Rallhazars, l'orgie est avancée ! Dans les vases sacrés profanés par plaisir, Votre folie a bu le vin qui fait mourir. La sentence déjà sur les murs est tracée : Compté, pesé, livré. Le facteur va venir.

S'il voulait seulement emballer la vaisselle, Et vider le palais et vous le laisser nu.

Si môme il vous rognait un peu de revenu,

« — Qu'importe, diriez-vous ; pour nous remettre en selle.

Nous avons un secret du bon peuple inconnu. »

Mais le rude envoyé garde au cœur une flamme Oui lui fait mépriser jusqu'aux vaisselles d'or ; Sa passion chez vous cherche un autre trésor : 11 vient vous visiter de la part d'une dame Dont il est amoureux et qu'on nomme la Mort.

La Mort! Et vous aussi, vous l'avez pour maîtresse : Une ribaude lâche en habit de gala, Qui ménage le corps et met l'âme en détresse. Vous vous arrangeriez de cette mort traîtresse... La mort en (luestion n'est pas cette mort-là.

Celle-ci n'eut jamais le mensonge à la bouche Ni le fard sur la joue, et ne veut déguiser Rien de ses pâles traits qu'on ne peut accoiser ; C'est la Mort d'autrefois, la faucheuse farouche. Qui tue avec le fer et non par le baiser.

Son oreille se plaît aux longs sanglots des veuves, Son pied dans la mêlée écrase les enfants. Sous sa main le sang coule et va grossir les fleuves. Et les œuvres du temps comme les choses neuves Croulent au bruit que font ses hurrahs triomphants.

Lorsqiio d'imo contiro elle a fait son ddiiiaine, Elle n'y veut plus voir que des murs ébréchés ; A travers les dôbris la flamme se promène, Et les sombres amants de la vierge inhumaine Lui font un vaste lit d'ossements desséchés.

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