‹ Satires (volume 2)Chapitre 5 sur 58 · LANTERNE · texte numérisé non relu

LANTERNE

Le poëte Lanterne aimait fort à llàner Et quinze fois par mois se couchait sans diner. Habit gras, maigre corps, mais cervelle profonde ! Lanterne y mûrissait des codes pour le monde. Il ne se gênait pas de régenter les rois, D'ajouter et d'èter à l'œuvre de la Croix, Vous parlait de Védas, de Sagas, d'épopées, D'Odin et de Wishnou citait les équipées. Assemblait Pythagore et Dante avec Bralima... Penseur tel de tout point (}ue Quinet en forma! Car pour ne rien celer et parfaire la somme, Lanterne était de ceux qui suivent ce fier homme. Et même, exaspérant le bon sens en courroux, Compliquait son Quinet d'un grain de Pierleroux.

Campé sur les écrits de ces hypergénies. 11 Iricassail l'histoire et les cosmogonies. J'oiir nos livres sacrés, il les trouvait fort beaux, Mais poétiquement ; du reste, des tombeaux, D'où quelque jour, bientôt, l'humanité tirée, Viendrait au penser-libre et prendrait sa livrée.

Les dogmes cependant et les religions

N'occupaient son esprit que par occasions ;

Son dédain volontiers n'en eût parlé qu'en prose.

C'était un amoureux, et non pas à l'eau rose,

Comme le blond Arsène et l'escadron clampin

Oui trou\e dans V Artiste un fâcheux gagne-pain !

Au contraire, il était pour l'amour rugissante.

L'amour de pleurs, de cris, de sang et d'épouvante :

On voyait des poignards jusque dans ses sonnets.

Les regards attachés sur Elvire Punais,

Fille de grand secours, sa dame et sa portière.

Il rimait un poëme à la tournure alîière,

Où l'on > errait enfin l'homme, l'humanilé,

Dieu même, et plus que tout l'amour et la beauté.

« C'était son œuvre à lui, poëte au noir débre,

« Poëte au cœur souffrant, dévoré par la lyre,

« Poëte et cœtera. »

Mais sous un arbre assis, Lanterne un soir d'octobre avait d'autres soucis

Oiio (le cliiiiilci' l'anioiir ol d'onsoiLiiicr la lono.

De (jiii'l mal si)ulVros-tii, poi'tc liuiiianitairc?

Taquiné de la faim qui le piquait toujours, 11 chorciiail le moyen de dîner sans débours; Oubliant son Klvire, et blasjihémant la .uloire, 11 rêvait de manger, puis de boire et de boire! Tra\ail vain! rêve al)surde! Enfin, pour comprimer Ce sauvage appétit, il tâcha de rimer.

Tristement allongé sur la nappe des biches. L'infortuné commence un repas d'hémistiches :

« Le poëte passait devant leurs tables d'or. « Us étaient pleins de joie. Us ont dit au poëte : w Viens! au festin pour toi nous avons place eacor; K II nous reste des fleurs à placer sur ta tète ;

K Dans rauq)liore au liane large il reste eacor du \in

« Où la beauté buvait, boira la poésie...

« Le poète a passé; le poëte divin

« Dans un cristal plus pur veut une autre ambroisie... >

O merveille! à ces mots un bon ange apparaît.

Un vieil ami, qui dit : Gagnons le cabaret!

Us V vont ; le couvert est dressé sous les treilles :

Du bœuf, un fort gigot, deux couples de bo.uteilles,

Pain à discrétion! Et Lanterne grondant

Peut de son estomac combler le gouffre ardent.

Ce fut long, ce fut beau, ce fut un grand silence. Puis Lanterne enfin dit :

— Voici co que je pense .

Tes bourgeois sont hideux! Je hais ces philistins!... Ils n'appellent jamais la muse à leurs festins. Quand nous crevons de faim, crevant de nourriture, lis n'ont pas un regard pour la littérature;

C'est bien! Mais je vivrai, je tomberai sur eux. Je passe à la satire et j'y serai nerveux. Je peindrai ma détresse, horreur de la pensée, Mon cœur enfin vaincu, ma main déjà glacée, Lorsque tu vins, ami, repoussant le trépas, Me rendre au luth divin. . .

— Mais! dit l'autre, non pas!

Que tu vives, c'est bon, et voilà mon affaire;

Que tu grattes le luth, ma foi, je n'y tiens guère!

J'aime peu ces chanteurs qui, plus nombreux toujours.

r3e leur talent au vice apportent le secours,

Qui n'ont ni foi ni loi, qui font leur industrie

D'illustrer la débauche et la truanderie.

Ou qui, laissant la chair, d'un sot prophète épris.

Pour mieux gâter les cœurs affolent les esprits.

Jt'coiite ceux que Dieu i)lat.'a sous les feuillées.

Dans les airs, dans les champs, sur les berii;es mouillées:

Joyeux peuple de l'herbe et des humbles buissons :

Voilà de vrais chanteurs et de douces chansons!

Oue me sont vos grelots forgés sur le pupitre,

Quand la fau\ette au bois défile son chapitre,

Quand labeille bourdonne autour des genêts d'or,

Quand le flot sous le saule en murmurant s'endort.

Quand ies ormes, les blés, les joncs et les fontaines

Avec le vent du soir qui traverse les plaines.

Sans orgueil et pour rien font un concert charmant?

J'écoute et m'abandonne à mon ravissement :

Je ne crains pas ici vos marques do fabrique;

Je n'ai pas à subir une stance lubrique.

Un souvenir banal chargé d'impiété,

Ou quelqu'autre hoquet de rimeur hébété!

Si les oiseaux chantants, les vents et les ramures.

Infidèles aussi, par de telles injures

Venaient épouvanter le vallon et les bois,

A coup sur le bon Dieu leur ôterait la voix...

C'est ainsi qu'il punit parfois votre insolence.

Lâchant sur vous la faim, à bout de patience.

Le don de poésie est çirand et précieux,

Il ne descend du ciel cpie pour l'honneur des cieux.

Si sur vous a plané l'influence secrète.

-assoyez reconuaissanl ; devenez l'interprète Du mystère sublime ouvert à vos regards : Montrez la main de Dieu créant de toutes paris; Répondez, tout remplis d'une allégresse pure. Par le chant de vos cœurs au chant de la nature; Étouffez cet orgueil qui vous ^ient tourmenter, Chantez pour adorer, pour prier, pour chanter! Doux hérauts du printemps parmi l'espèce humaine. Heureux d'avoir la branche et le nid et la graine. Méprisez l'or du paon captif dos l>asses-cours. — La graine, diras-tu, je ne l'ai pas toujours! — ïu te plains? Prends-y garde! A mon tour, je demande A quoi tu sers au monde , à ton Dieu ? Quelle offrande Digne d'un pareil prix sont les chants que tu fais? Je ne dis rien des vers et je les tiens parfaits : Mais l'idée? Est-ce assez d'être artisan habile, De façonner sans cesse une matière vile, D'embellir dun travail lâchement amoureux Le vice, qui par là devient plus dangereux? Non ; (ju'il soit méprisé, dans l'oubli qu'il périsse. Le poète effronté, mercenaire du vice!

On ne me verra point mener en pleurs son deuil; L'humanité n'a rien perdu dans ce cercueil. Là, reprenant sa grâce à qui l'avait trahie, Dieu, d'un bras courroucé, cloua l'apostasie. Trop heureux le coupable, instruit par l'abandon.

S'il a versé les pliMirs qui (Iciiiaiidciil [Midonl Je conscno pour loi rel espoir... 11 esl sombio. Ne \ieillis pas rimciir, et doublement dans louiine; Pour donner le repos à ton cœur irrité, Tourne-le vers le vrai (jui t'oil're sa clarté: Tranquille, heureux, plus lard, bon père de famille. Tu feras de» chansons que chantera la fille. Ainsi qu"à ton esprit promptement aux abois, Ce ramage ira mieux à ton lilet de voix : Tète et chant de linotte, et rien de jikis, en somme. Allons, un peu d'efl'ort, et deviens honnête homme! Quelqu'un à qui j'ai dit ta misère et ton nom Te réserve un emploi. Le veux-tu? c'est fait.

- Xon !

Non, dit Lanterne, non!

L'ami, [ilein de tristesse, Ajouta : — Réfléchis. Déjà la faim te presse; Tu n'as point de talent, ton àme est en péril; Si tu perds la raison, que te restera-t-il? Lanterne répondit. :

— Celte gloire éternelle D'avoir, du saint trépied victime solennelle, A tout l'or qu'on m'offrait, noblement préféré Le culte de la Muse et de mon art sacré,

El de m'ètre endormi, plein d'une foi suprême, Attendant l'avenir et crovant à moi-même.

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