‹ SatiresChapitre 13 sur 72 · PÉTRARQUE · texte numérisé non relu

PÉTRARQUE

La Peine

I ETRARQUE ayant invente Laure, Ne laissa plus passer un jour Sans clamer partout : « Je Tadore, Je languis et je meurs d'amour ! »

II tint fort longtemps cette gamme, Écrivit sonnet sur sonnet,

Et mit en tel honneur sa flamme, Que tout le monde en bouillonnait.

De sa verve un peu mijaurée, Certaines fois, forçant, le cours.

Il présente à son adorée

Un beau bouquet (ie calembours.

Laure est Vénus sortant de l'onde ; De l'éclat de son teint vermeil Elle peut éclairer le monde ; Ses yeux font blêmir le soleil.

Bref, c'est un objet adorable l — Mais, dit-il d'un ton abattu, Rien ici-bas n'est comparable A ses charmes, que sa vertu l

Et là-dessus, en hyperboles, 11 peint ses martyres cuisants...

On admire ces fariboles Depuis environ cinq cents ans.

Voyant comme il se désespère, Le Pape dit : « Épouse-la l »

11 répond au Pape : « Saint-Père, J'ai bien trop d'esprit pour cela l

a Le mariage décolore Étonnamment ces chers objets.

Époux, je n'aimerais plus Laure :

A quoi pendrais-je mes sonnets? »

Laure, qui n'était pas poëte, Au poëte fit un salut ; Et promptement se mit en quête D'un gentilhomme qui lui plût.

Elle en eut des fils légitimes, — Onze! —Pétrarque, sans retards, Versant toujours larmes et rimes.

Peupla Garpentras de bâtards.

Le Triomphe '

UBATis le bon Pétrarque avait durant trois lustres, Chanté madame Laure et ses attraits mûris ; Bon amant, bon rimeur, de ses travaux illustres Il attendait encor le prix.

1 . Le triomphe de Pétrarque eut lieu à Rome en 1 341. Les détails souvent grotesques de cette cérémonie nous ont été conservés par Senuccio del Bene, Florentin, témoin oculaire.

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11 le reçut enfin, mais non de sa comtesse, Belle et femme de bien imperturbablement; Ni pour tant de sonnets pleins de délicatesse : On les chantait trop couramment.

11 avait, par bonheur, fait un poëme en forme, Pièce de haut latin, très-âpre à déguster.

La gloire sur ce plomb, avec un bruit énorme. Trouva moyen de s'ajuster.

Soudain Naple, et Paris, et le sénat de Rome, . A Fauteur d'A/Vtca font offrir le laurier.

Dans rembarras du choix, à son aise, notre homme Suppute et se laisse prier.

Enfin il choisit Rome, et le peuple est en fête. Déjà le Capitole attend Theureux vainqueur.

11 arrive : Evviva! Des pieds jusqu'à la tète, On l'habille en triomphateur.

On lui met le cothurne et le soulier comique, Sur le dos l'habit blanc des empereurs romains, La mitre sur la tête, au cou la lyre antique, Des gants de loutre sur les mains.

Une jeune beauté dans une étoffe bleue , Fagotée à la grecque avec un grave soin.

De son habit traînant portait la longue queue , Une cire allumée au poing.

Sur un char symbolique orné de broderies, 11 monte. On y voyait les Muses, Apollon, Le bon roussin Pégase et les cent friperies Qui meublent le sacré vallon.

D'oripeaux affublés, cinquante personnages Au vif représentaient les œuvres du héros :

Des nymphes, des vertus, des amours, des sauvages, Formés en quadrilles moraux.

Des faunes alentour faisaient la cabriole, Bacchus menait le char de l'air d'un fier-à-bras... ; Pétrarque ainsi monta vers ce haut Capitole, En équipage de bœuf gras.

Sur le chemin, orné de fleurs et d'oriflammes, * Le gros peuple poussait de gros alléluias, Et du haut des balcons, à son aspect, les dames Effeuillaient des camélias.

Les plus femmes de bien blâmaient son inhumaine. Les plus froides lançaient des regards animés. Les autres l'aspergeaient d'ambre et de marjolaine, Ou jetaient des çeufs parfumés.

On arrive. Pétrarque alors, d'une voix claire, Débite savamment un discours bien appris ; Le héraut le proclame, et tout le populaire Bat des mains et pousse cent cris.

Le poëte est coiffé d'une triple couronne, Lierre, myrte et lauriers, symboles délicats t Et de plus, le sénat (qu'il soit loué I) lui donne Un rubis de cinq cents ducats.

Ducats d'or, s'il vous plaît 1 C'est, en notre monnaie, Vingt mille francs au moins. Poëtes, quels beaux jours! L'Institut à présent vous fait sauter la haie Pour cent écus mis au concours l

Or, Pétrarque, nanti de ce rubis si rose, Dut faire un peu d'escrime en un salon secret. Pourquoi? Senuccio n'en dit rien autre chose, Sinon ce mot : — 11 le fallait I

Le poëte revint vers le peuple en liesse, Et ce peuple charmant, se surpassant encor.

Glissa d'autres ducats à l'enfant du Permesse : Toujours cinq cents, toujours en or !

Ce fut l'aimable fin de ces belles folies.

A l'église on entra sans autre compliment ;

Puis au palais Colonne, après vépre et compiles, On soupa formidablement.

La table desservie, oubliant sa fatigue, Le vainqueur au beau sexe adressa quelques vers, Et termina la fête en dansant une gigue...

Le reste est su de l'univers.

Le Repentir

DoM Pétrarque, étant vieux et conseiller d'État,

Relut les chants où vit sa fameuse tendresse :

« Ainsi je célébrais, dit-il, ma folle ivresse,

« Quand j'étais un autre homme et dans un autre état. »

« Ma flûte, ajoutait-il, n'a fait que trop d'éclat l « J'ai vraiment sans mesure illustré ma maîtresse, « Et de vaine espérance et de vaine détresse, « Trop longtemps j'ai permis que mon cœur se gonflât.

« Que tu m'as pris de jours, ô frivole besogne l

a Lorsqu'à présent j'y pense, en moi j'en ai vergogne ;

« J'ai servi de risée au peuple, et je connais

a Que je fus un grand fol M »

En attendant la Parque, De ce discours sensé le conseiller Pétrarque Fit un sonnet... qu'il mit en préface aux Sonnets.

Ma bea veggi' or, si corne al popol tulto Favola fui graa tempo, onde sovente Di me medesmo meco mi vergogno...

E del mio vaaeggiar vergogna è U fruttu.

(Pbtiurca, Prœmio di tuUo il Can9onier9.)

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