‹ SatiresChapitre 18 sur 72 · LA REVUE DE PARIS · texte numérisé non relu

LA REVUE DE PARIS

Je m'endors quelquefois rien qu'à voirce volume. Là , de vieux débutants , plaçant tout sur l'enclume , Par l'espoir sustentés, épuisent leurs cerveaux A faire un art, un culte et des lecteurs nouveaux ; Mais je n'aperçois pas que la besogne avance. Nos initiateurs progressent vers l'enfance :

L'un, penseur à fracas, qu'ils portent en plumet, Pour remplacer Jésus, propose Mahomet ; L'autre , pour soutenir l'art des vers en ruine , Souffle en un dur cornet une ode « à la bobine. » Voilà leurs nouveautés. Devant ces conquérants Les esprits jusqu'ici semblent indifférents.

Dans l'escadron pourtant, tout guilleret, scintille Ulbach 1 — Et celui-là vaut pour le moins Castille.

i . Te recueil a disparu.

MONSIEUR MOUSSELINEAU

Monsieur Mousselineau, marchant de tout son poids ,

Étale un flasque style enduit de gros empois.

J*ai lu de ses papiers. Franchement, je défie

Castille de mieux faire une biographie !

C'est moral et haineux ; d'un auteur torturé

II diffame le sens : il a le feu sacré.

Le personnage est court , soyons bref. Je me flatte

De n'aimer point ces gens de gomme et de cravate

Qui, malsains et mal faits, arides, inféconds.

Parasites fâcheux de tous les hélicons.

Mais savants à farder leur ingrate nature ,

S'installent magistrats de la littérature.

Impotents que la Muse accable de refus !

Ou leur pardonnerait s'ils se montraient confus ;

Ou laisserait en paix de ces cervelles gueuses

Suinter chichement les phrases besogneuses ;

Et môme on les plaindrait, étant si mal en point,

De l'insensé désir qui sans répit les poinct.

Passez , tristes amants ; vivotez , tièdes flammes ;

Éternels sigisbés, vous aurez des réclames ,

Et vos rivaux heureux , vous trouvant si décents.

De leurs mains soutiendront vos efforts innocents.

Eh bien , non ! Tous mes fats , gonflés de leur misère ,

Blâment ce que l'on fait en gens qui sauraient faire.

Ils tranchent, parlent haut ; ils vous prennent un ton

De maître et de docteur... Holà, Martin-Bâton !

Et l'on risque, accueillant un courroux légitime,

D'écraser trop à fond la piteuse victime.

Contre Mousselineau trente vers , je le sens ,

L'objet ne les vaut guère, et c'est manquer de sens.

Certain Grec l'a bien dit : Le lion en colère

Rôde fou par les bois, rugit, ne peut se taire,

Et fait trembler au loin le pays effaré ,

Tant qu'il n'a pas, assis, lentement dévoré

Un singe. — Ce régal incontinent l'apaise ;

Mais il faut qu'il le mange , et le mange à son aise.

Page 1