CONTE
Par décret de Fortune folle, Crapaud-volant devient riche un beau jour.
Du marécage il est l'idole ; Mais à quatre chevaux, dédaigneux, il s'envole : 11 veut voir Paris et ia cour.
On le reçoit en oiseau rare.
On dit qu!ll vient du Brésil, ou d'ailleurs.
11 est mal fait, c*est besogne aux tailleurs ;
II est sot, mais non point avare :
Tout le courtise, et même les railleurs.
Un d'Hosier fort en ornithologie, Fait prestement sa généalogie :
On établit que cet enfant de l'air Est héritier direct et l'effigie Du propre oiseau de Jupiter.
Sire crapaud le croit, quoi que l'on dise.
Pour achever ses ennemis battus, Sur ses armes il fait graver cette devise :
Transvolat nubiîa virtus !
Et les jaloux ont raine grise.
11 séduit Phèdre et Frétillon
Et ne craint sifflet ni tonnerre.
Aigle ou crapaud, il est millionnaire,
II prend la part du million ; C'est beaucoup plus que la part du lion.
Devant lui chacun se découvre.
La cour lui plairait : elle s'ouvre !
Il n'est pas le premier qu'on vit en tels endroits ; Et la garde qui veille aux barrières du L^vre
N'en défend pas les rois.
Tant on en fait que notre sot s'y trompe :
De mille honneurs enveloppé.
Il se croit aigle, et même aigle huppé, tt Marchons, dit-il, sans escorte et sans pompe
« De mon seul plumage drapé. »
Dans son parc, séjour magnifique^ Rêvant à son destin sans se trouver trop haut, Se donnant du mélancolique, Il errait seul. Un merle au bec caustique Lui crie : « Holà ! retire-toi, crapaud ! »
« J'en sais dix de ces personnages, De fausse plume ëtincelants :
On applaudit à leurs ramages.
On leur permet d'être insolents, Et si ne sont rien que crapauds-volants