PRÉLIMINAIRE
Je grisonne^ et je fais des versl C'est indécent. Mais, pour tout expliquer, je suis convalescent; Hôte d'un port de mer ensablé. Sur la grève, Seul et quelquefois triste, au bruit des flots je rêve ; Je n'ai pas d'autre emploi dans ce séjour du vent. On y lit monsieur Sue et le Siècle; on y vend Des huîtres. Un notaire, émule de Joconde, Et quatre gabelous composent le beau monde :
Gens aimables, instruits, avancés; des vainqueurs! Ils font l'esprit public et régnent sur les cœurs;
J'aurais peu de succès auprès d'eux à prétendre , Ils me mépriseraient, crainte de me comprendre. On me fuit; un bruit court que je lis Y Univers : Racca!
Voilà pourquoi, peuples, je fais des vers.
Ce n'est pas mon métier ni mon talent ; la prose
M'irait mieux, si j'avais à dire quelque chose.
prose I mâle outil et bon aux fortes mains!
Quand l'esprit veut marcher, tu lui fais des chemins ;
Sans toi, dans l'idéal il flâne et vagabonde.
Vrai langage des rois et des maîtres du monde.
Tu donnes à l'idée un corps ferme et vaillant ;
Tu l'ornes si tu veux; jamais un faux brillant
A sa simplicité malgré toi ne s'ajoute.
Grave dans le combat, légère dans la joute,
Tu vas droit à ton but, et tu n'as pas besoin
De lâcher de la corde au mot qui fuit trop loin.
Ton métal est à toi. Serve de la pensée,
La phrase saine et souple, en son ordre placée.
Vit, commande déjà ; le poëte aux abois
Poursuit encor la rime à travers champs et bois.
Bossuet a fini lorsque Boileau commence.
En prose l'on enseigne et l'on prie et l'on pense;
En prose Ton combat. Les vers les plus heureux Sont faits par des rêveurs ou par des amoureux. Dans les nobles desseins dont l'âme est occupée, Les vers sont le clairon, mais la prose est Tépée.
Enfin, je iais des vers; le dessein en est pris! Yais-je suivre pourtant, malgré mes cheveux gris, En barbon amoureux une muse indocile. Et comme un franc poëte ou comme un imbécile. Sur ses pas ramasser, de buissons en buissons, Un frivole butin de couleurs et de sons?
Vais-je, vieux débutant, risible en cette escrime, Me faire promener en laisse par la rime, Dire blanc, dire noir, au total rien du tout, Trop heureux d'ajuster quelques vers bout à bout? C'est souvent le destin de nos bons Homéridesl... Vais-je chanter ma dame, hélas I livrée aux rides. Et comme ce vieillard, objet d'étonnement.
Au public raconter que je fus bel amant ?
iteaiterai-je Hugo, cet autre ancien, qui fume, En plein hiver, du feu que le printemps allume ? (Feu des quatre saisons, terne et peu conquérant I) Ou, laissant par pudeur ce thème intempérant, Et plongeant avec moi le lecteur dans la gnose, Ferai-je un brouet d'encre et de métempsycose? Certes non, Jean Reynaud me prendrait en faveur I
Allons, décidons-nous. Aurai-je un ton rêveur? Serai-je fantaisiste? ou — grand Dieuî -—réaliste?
Muse, préservons-nous d'abord du genre artiste! Sans doute tu fuiras la lande sans abri, La Champagne pouilleuse, éden de Ghampfleury ; Mais d'un pas plus craintif éloigne ces banlieues Où l'école Gautier traîne ses fausses queues : Là tu verrais, — horreur! — la foule des rapins Se gaudir dans le plâtre et dans les papiers peints.
Je crois, à parler franc, qu'un seul terrain m'attire,
Périlleux, mais immense et fécond : la Satire!
On n'en fait plus; le temps sans doute y prête trop.
Messire Nicolas, prenant un grave trot.
Du vice au temps jadis explorait le mystère
Et comme un pilori promenait la lumière.
Il jouait ce grand rôle en homme de grand cœur.
De Pégase d'abord il se rendait vainqueur :
Savant à modérer une allure trop fière.
Il ne laissait jamais le bon sens en arrière;
Sa raison voulait bien courir à pas ardents.
Mais ne permettait point ([U*on prit le mors aux dents.
Ce genre dédaigné me séduit fort. J'invoque
Le maître qui proscrit l'emphase et l'équivoque;
En nos jours ennemis de toute vérité,
Je restime a\'ant tous digne d'être imité.
L'absurde en vers n a pas besoin d'un nouveau tome ;
S'il faut rimer, du moins rimons en honnête homme.
Je cherche quelque peu le vicieux puissant
Qui de mon premier mot aiguisera l'accent.
Sur plusieurs, Archiloque a coutume de fondre :
Mais veut-il les flétrir, ou seulement les tondre?
Je n'irai pas frapper du fouet coutumier
Turcaret sur son or, Lais sur son fumier :
On les fait trop a chanter » pour que je les houspille.
Ce pauvre Turcaret I Lais d'abord le pille.
Puis de certains fourrés s'élancent vingt spahis
Qui, Turcaret pillé, pillent eucor Laïs.
Va, bonhomme d'argent, racle l'actionnaire,
Sois raclé par Lais à son tour tributaire 1
Je connais vos destins et leur terme fatal :
Ma satire s'arrête au seuil de l'hôpital.
Après ceux-ci, je vois l'Ambitieux, l'Avare, L'Hypocrite... Voilà quelque chose de rare I Sur ce troupeau, quel trait n'a pas été lancé Depuis quatre mille ans, et n'est pas émoussé? Nul travail n'est plus cher à tous les moralistes. Mais regardons au gain, il semble des plus tristes : Ësope y perd son grec et Pilpay son sanscrit,
Et Juvénal sa flamme, et Boileau son esprit ; . Rien ne sert. Le troupeau se moque d'eux. Il nargue L'indulgent Poquelin, l'austère Yauvenargue, Et laisse la morale au rabais sur les quais.
— Dëmasquez'les, dit-on. — Us ne sont pas masqués I L'espèce est impudente, elle brille, elle abonde; Gomment la distinguer un peu de Tout le monde? Et puis, j'ai mon avis sur ce point débattu : Je crois la plume impropre à former la vertu. Raisonnez ou raillez; la plume souple ou ferme Jamais d'un cœur gâté n'entama l'épiderme; Vous le trouverez froid à tout ce qu'on écrit. Rarement il écoute, et, s'il écoute, il rit.
L'éloquence n'est rien, c'est trop peu que la foudre ; A pouvoir le guérir, il faut pouvoir l'absoudre. Ainsi, voyons ailleurs.
Inspiré de plus bas, Faut^il aux sots travers livrer de vains combats, Dauber un ridicule, ou de main masculine Hardiment bombarder un pan de crinoline?
Sur cette Malakoff un homme de renom, * Belmontet, l'autre jour, a pointé son canon : Deux cents alexandrins ongles de fortes rimes... Goût funeste, combien tu conseillas de crimes I
Près des ju()es, je vois les blêmes étourdis
Qui traînent défaillants le grand nom de dandys.
Ce sujet, je Tavoue, est de ceux que je prise ;
Qui voudra l'aborder, je louerai Tentreprise.
Oui, j'aimerais de voir un magistral pinceau
Peindre au vif ces carlins à poil de lionceau,
Ces avortons sifflant un peu d'Anglais hippique
Qui de nos boulevards font leur stade olympique.
Sans esprit et sans cœur, sans folie, énervés.
Pour un verre de vin mesurant les pavés,
Ladres môme en jetant l'argent par la fenêtre,
Trichant le vice, enfin, lorsqu'ils Font pris pour maître.
Ils vont d'un pas prudent jusqu'au seuil de Clichy ;
Et là, si son blason tente un fol enrichi,
Le dandy, préférant la honte à la disette.
Lui vend avec son nom les restes de Frisette.
Insensé Turcaret, maquignon innocent,
Qui crois pour ton bon or acheter un pur-sang !
On timbre ton papier d'un écu des croisades.
C'est vrai ; mais tu te fais d'ailleurs des jours maussades :
Ton gendre, méprisant les devoirs conjugaux,
Riche, ira retrouver Frisette et les chevaux.
La dot est en hasard ! Un autre cas est louche :
Le sire est éreinté ; saura-t^il faire souche?
Tremble de n'obtenir qu'un pauvre sang-mélé.
Qui demain au ruisseau suivra l'or écoulé.
Deux grands abétisseurs, Torgueil et la luxure, Pousseront sa lignée au pressoir de l'usure : Adonis d'écurie, ou Vénus de ballets, Ses enfants serviront les fils de tes valets, Â moins que le brelan ne hâte leurs affaires... Allons, ces beaux dandys, après tout, pauvres hères 1 Puisqu'ils seront époux et puisqu'ils sont amants, Pour leur capacité c'est assez de tourments ; Supprimons des leçons qu'ils ne sauraient point lire.
Cependant, où prendrai-je un sujet de satire?
Mais sortons de l'exorde et des détours oiseux! Je sais bien où je vais, je tiens ce que je veux. Le travers insolent, le mensonge endémique.
Le vice redoutable et cependant comique.
Le multiple tyran, vampire du pays, Plus fat que Turcaret, plus vénal que Lars, Objet plus qu'eux encor de haine et do caresse, Le voilà mon sujet; et son nom, c'est : la Presse.
Partout j'ai regardé : nul mal n'est plus vivant, Plus bas, plus corrupteur, plus béte, plus savant. J'ai relu ; je connais et l'auteur et le livre ; Je sais en quel bouchon Aristide s'enivre.
Quelles secrètes peurs font frissonner Pasquin,
Sur quels propos Ajax file et n'est plus taquin ; J'ai sondé, dans le fond de l'œuvre frelatée, Le vide du penseur et le plein de l'athée, Et l'esprit du plaisant, et le nerf du vantard : Hercule est composé d'étoupes et de fard!
Nous avons là des dieux avec qui l'on peut rire. Jusqu'au puissant Jupin, tout prête à la satire. Et le seul souvenir de cet Olympe altier Au bout du dard vibrant met la pointe d'acier.
J'attaque sans scrupule, et je suis sans alarmes. L'adversaire est solide, il ne manque pas d'armes ; C'est un prince. Parmi ses intimes varlets.
Quelques-uns ont du style... et beaucoup des stylets! Ils vont envenimer leurs flèches les plus sûres; Mais trente ans j'ai bravé, j'ai cherché ces blessures, Je sais qu'on n'en meurt pas. — Et dussé-je en mourir Dussé-je ne laisser de moi dans l'avenir Qu'un renom tout couvert de leur encre épaissie. C'est mon devoir, voilà de quoi je me soucie. Je les ai trop connus, ils m'ont trop tourmenté, A tout ce que j'honore ils ont trop insulté; Contre Dieu, le bon sens, la grammaire et l'Église, Ils ont trop à leur aise étalé leur sottise.
Trop menti, trop fourbi le sophisme insolent, trop abusé du vice et parfois du talent :
— soie n'en peux plus; il faut que mon cœur se soulage, Et qu'à son tour ma main frappe et les endommage.
Ma main novice, hëlasl... Que je voudrais, Gautier, Quand j'ai l'idée, avoir comme loi le métier! Formé dès ton enfonce à bloquer des syllabes. De la difficulté, vieux rimeur, tu te gabes ; Ta plume dégagée, avec des airs fendants, Peut dresser mille vers sans rien mettre dedans ; Sur ton papier le mot que cherche Baudelaire, Le mot qui ne dit rien, ce mot si nécessaire. Arrive à point nommé ; tu tiens en petits pots Tes couleurs, ton tiroir est rempli d'à-propos. G^estdu vide vivant, qui sonne, qui rutile; Hugo seul a mieux su prodiguer l'inutile.
Et le bourgeois naïf, admirant ton savoir.
S'étonne du plaisir qu'il prend à ne rien voir.
De Y abracadabrant m'enlevant la ressource, La grondeuse raison appesantit ma course ; S'il vient de jolis traits, son scrupule importun Examine, et sur dix à peine en reçoit un.
— Rien de faux, me dit-elle, et surtout rien d'injuste! Le bon sens et l'honneur seuls ont le mot robuste : Bannis donc l'hyberbole et le goût du moment. Construis en bon moellon, avec un bon ciment;
Fais œuvre d'ouvrier ou quitte la besogne. — La raison a raison! H faut avoir vergogne De certaine industrie et de certain succès ; Il fout être chrétien, il faut parler français. Aux anciens demandons leur suprême magie, La clarté souveraine et la sobre énergie :
On peut, suivant de loin ces maîtres du grand art. Se garer de Hugo sans tomber en Ponsard.
Quatre vers bien plantés, qu'adopte la mémoire. Valent de nos Rubens les festons et la moire; Us allument au cœur un plus mâle courroux, Et dans le mur visé font de plus larges trous.