‹ SatiresChapitre 4 sur 72 · COTIN ET VOLTAIRE · texte numérisé non relu

COTIN ET VOLTAIRE

iJoîLEAU, maître superbe, et toi, Gilbert, mon frère, Écoutez I Devant moi j*ai Cotin et Voltaire; Gotin glorifié. Voltaire appesanti, Journaliste et bourgeois et deux fois abruti, Deux fois plus dangereux. Il porte en escopette Un certain instrument que vous nommiez gazette, Revolver à cent coups dont aucun n'est perdu. Et par Gotin chargé d'un affreux plomb mordu* Nul jamais ne dira combien cette grenaille Plaît parmi les bourgeois et parmi la canaille ; Combien l'on aime à voir, du fond des cabarets, Ge plomb vil, de Voltaire accomplir les décrets. Voler aux fronts sacrés, cribler les choses saintes. Et maculer la croix de ses lâches empreintes.

maîtres! votre temps n*a point connu cela.

Pour outrager le ciel, Voltaire se cela.

L'imprimeur clandestin, dans son atelier morne,

Composait le pamphlet; puis la nuit, sur la borne,

Comme un enfant du crime, à jamais renié.

On le laissait sans nom, dans un haillon plié.

L'ignoble écrit n'avait point d'effrontés complices.

Seuls les grands corrompus en faisaient leurs délices,

Mais tel qui savourait ces insolents défis,

Pour boire le poison se cachait de ses fils ;

Et l'auteur soupçonné de son ouvrage infâme.

Les yeux levés aux ciel, criait : « On me diffame! »

Par ses amis secrets publiquement hoiini.

Ce Voltaire adulé, que fut-il? Un banni.

En vain sa plainte éclate et sa gloire s'élève :

On l'adore, et pourtant on le laisse à Genève,

Comme on tient à l'écart, en dépit de ses cris,

La courtisane, objet d'amour et de mépris.

En petite maison l'on avait une fille,

Dans un meuble secret. Voltaire. La famille

Respectée ignorait ces commerces honteux.

Pudeur d'ancien régime, et scrupule piteux!

Nous n'en sommes plus là. Dans sa verve narquoise.

Voltaire est le docteur de la maison bourgeoise;

Seulement il a pris, quittant ses airs coquets.

Un style qu'aiment mieux le maître et les laquais :

Le style de journal, si commode à comprendre, Chez Alloury si fort et chez Jourdan si tendre.

Quant au pauvre Cotin, par la rime opprimé,

Innocent après tout s*il n'avait pas rimé,

Il a trop expié les travers de sa muse,

Et j*ai vraiment regret que son nom nous amuse.

Les Cotins d'aujourd'hui l'eussent rempli d'effroi ;

Gotins voltairiens qui n'ont ni dieu ni roi,

Cotins riches et fiers, empanachés, augustes,

A qui l'on fait la cour, de qui l'on vend les bustes,

Et capables au plus d'écrire chez Havin,

Et qu'on ne siiïle pas, ou que Ton siffle en vain.

Ah! Boileau, quels Gotins! Ils gouvernent les princes;

Les honneurs du Parnasse à leurs yeux sont trop minces.

Ils veulent de \eut main régir encor l'État,

Et réunir le sceptre et le pontificat.

Que n'avons-nous contre eux ta justice sommaire!

Ils nous abêtiront de leur flasque grammaire,

De leur sens énervé qui n'aime et ne hait rien,

Ou n'aime que le Mal et ne hait que le Bien.

Le Bien, le Beau, le Vrai deviennent en leurs thèses

Des lieux de fantaisie où chacun prend ses aises.

Tout est bien, tout est beau, tout est vrai; c'est selon

La manière de voir et l'esprit du salon.

Que le Bien, que le Vrai d'abord ait bonne grâce!

Et le Beau, c'est le gras, quand Gélimène est graâse*

Dans le mépris de tout marcher à pas prudents,

Et jouir, dernier mot de ces lâches pédants 1

Par eux tout noble amour s'éteint sur notre terre :

L'homme sort de leurs mains incrédule ou sectaire,

Le cœur atteint et mort, l'esprit vide ou faussé.

Ou railleur imbécile, ou rêveur insensé.

Quand le monde aux bandits ist une proie offerte,

Quels efforts seront faits à conjurer sa perte?

Et railleurs et rêveurs fuiront ou trahiront.

Ohl devant l'avenir il faut baisser le front I

Si Dieu ne nous secourt en ces ignominies,

Je vois l'avenir plein de hontes infinies;

Je vois l'apostasie à l'effronté maintien

Trahir le nom français comme le nom chrétien.

Qui renia l'autel reniera la patrie I

Nous entendrons un jour notre langue flétrie,

Dans Paris qui rira sans penser à bouger.

Chanter cyniquement quelque maître étranger.

Pourquoi pas? D'un malheur si honteux qui nous garde?

Voltaire à Frédéric, Platon de corps de garde.

Souhaitait la victoire aux dépens des Français :

Songe-t-on là-dessus à lui faire procès?

Tout est bon qui nous vient d'une main sacrilège.

Béranger peut chanter dans Paris qu'on assiège ;

Et le Hun qui mettrait la cathédrale en feu

Paraîtrait un sauveur 8*il savait brûler Dieu.

Jusqu'où de nos rhéteurs nHront point les prouesses?

Gerte, ils ont fait l'essai de toutes les bassesses,

Et tout a réussi, puisqu'ils sont admirés.

Que dis-je? on les estime ; ils meurent adorés.

Oii court ce peuple? À qui ce funèbre cortège?

Quel mort d'un deuil public obtient le privilège?

Est-ce un prince, un héros, un saint?— C'est un auteur.

— Quel fut donc son talent? — Il fut blasphémateur.

Et polluant la muse abaissée à sa taille,

Fit de l'impiété le sel de la ripaille.

On le sacra dès lors, et la foule et les grands

Haussèrent ce Thersite en fléau des tyrans.

Quels tyrans? Les devoirs. L'ignorance, en son livre, *

De la crainte du ciel en effet se délivre.

Pour un pareil talent le laissant à Gatin,

Autrefois Philaminte eût chassé Trissotin :

Philaminte aujourd'hui n'a plus de tels caprices I

Affrontant sans broncher cette odeur de gros vices.

Dans son boudoir orné des bouquets de Nohant,

Elle laisse entr'ouvert l'évangile truand.

G'est un culte public de la muse avilie.

Si Gorneille vivait, ou l'auteur d'At/taZte,

Les honorerait-on comme on fait le mortel

Qui plus effrontément a craché sur l'autel?

Oh que nonl Ils étaient bons chrétiens : lâches âmes !

lis respectaient les rois : bas esprits, cœurs infâmes! Ainsi diraient les rois eux-mêmes. Ces peureux N'aiment pas que l'on soit pour le ciel et pour eux ; C'est trop les compromettre avec le populaire. D'ailleurs, l'impiété leur peut-elle déplaire? Us sont hommes, leur cœur craint le joug de la foi ; S'il faut être chrétien, à quoi sert d'être roi? Là, Voltaire et Cotin abondent en sophismes.

De Tabsolu pouvoir ils font jouer les prismes, Aux peuples comme aux rois montrent la liberté, Arrangent tout, pourvu que Dieu soit écarté.

Dieu de moins, c'est assez, tout se réconcilie! Contre Dieu déchaînant la commune folie, Le héros du momeiit, l'homme au rouge chiffon, Est fils de ces docteurs; il les connaît à fond. Dans son langage absurde, effrayant d'insanie, On retrouve leur dogme, et c'est là son génie. Hélas! à quel bâton réservez-vous. Seigneur, f^e peuple qui vénère un tel libérateur !

Page 1