LES PENSÉES DE PILATE
UAND Pilate eut reçu les avis de sa femme, Sa conscience alors, — il en avait, l'infâme, — S'émut pour Vinnocent déjà sacrifié.
Cherchant à le sauver, il dit aux Juifs : « En somme, « Pour moi, je ne découvre aucun crime en cet homme.» Us crièrent plus fort : « Qu'il soit crucifié t »
« Voulez-vous, reprit-il, qu'en ce jour je délivre « Le juste ou le voleur? » Et cette canaille ivre Répondit : « Le voleur I » Le voleur s'en alla; Le juste, dans les fers demeura sans refuge.
Mais on voulait sa mort. Pilate, le bon juge. Fit fouetter le juste, et leur dit : <x Le voilà I »
Puis il fit l'écriteau; puis Ton fut au Calvaire... Ayant ainsi conclu cette ennuyeuse affaire, Pilate en ses jardins descAdit soulagé.
11 cherchait du repos. Un retour qui l'étonné Ramène son esprit vers ce roi sans couronne, Vers cet homme de rien, ce fou qu'il a jugé :
« Je leur livre le Juste. Au gré de leur envie. Qu'ils lacèrent sa chair, qu'ils dévorent sa vie. Mettrai-je ici pour lui ma fortune en hasard? Certe, il est innocent I Malgré moi je le tue. Mais à noircir mon zèle Hérode s'évertue Et me peut enlever la faveur de César.
« Ainsi, Jésus mourra. Par Bacchus, c'est dommage! Ces prêtres sont méchants et ce peuple est sauvage. Quel mal leur a-t-il fait? Pieds nus par les chemins Il allait, répétant d'aimables paraboles.
Ceux qu'il avait guéris du miel de ses paroles Ont exigé sa mort... Je m'en lave les mains !
tt J'aurais pu le sauver ; je l'aurais dû, peut-être I Ce populaire l^as qui l'appelait son maître.
Qu'importe à l'Empereur?... Eh ! que m'importe à moi? Que me veut ce Jésus dont les jours inutiles
Se passaient à semer des maximes subtiles Parmi les Juifs grossiers entêtés de leur loi ?
« Je m'estimerais peu d'y penser davantage.
C'est un sage, dit-on. Qu'est-ce que c'est, un sage? Des sages, Rome en a dans tous les carrefours. Mais que savent-ils ? Rien ; et celui-ci de même. Il s'est tû, m'entendant proposer le problème Que chacun croit résoudre et qui reste toujours î
« Sagesse, Vérité, le nom dont Dieu vous nomme, On l'ignore en Judée autant et plus qu'à Rome I Si le ciel le connaît, il le cache aux mortels. Où gît la Vérité? Quel être humain l'a sue?
Toute raison la cherche, et, promptement déçue, Ne trouve qu'un vain nom sur d'absurdes autels.
« Ah 1 Vérité, Sagesse et Puissance, chimères I Dès longtemps j'ai scruté ces énigmes amères ; J'en ai connu le sens railleur et douloureux : La faiblesse ou l'erreur toujours nous environne ; Le sage ne peut rien quand la sagesse ordonne ; Et, s'il peut quelque chose, en est-il plus heureux ?
« Ce haut rang où je suis m'a paru dé^rable ; Je règne ; et je ne puis sauver un misérable
Dont un peuple brutal me demande le sang I Craignant de plus grands maux, je livre la victime ; J'ai raison... Et pourtant, de tout le poids d'un cirime Déjà pèse sur moi la mort de l'innocent I
a Les forcenés ! quels cris ils poussaient tout à l'heure : — C'est un séditieux ! livrez-le-nous ! qu'il meure 1 Si vous aimez César, condamnez ce pervers ! — Ils voulaient, s'accordant peut-ôtre avec leur prince, Pour me combattre à Rome ameuter ma province... En toute trahison tous ces Juifs sont experts.
« Il eût fallu sévir... Mieux vaut qu'un seul périsse. L'homme d'État parfois doit voiler la justice. Jésus sauve en mourant ses bourreaux, vil rebut! C'est son dernier bienfait pour cette infâme engeance : De leur sédition j'aurais tiré vengeance ; Sa mort, qui fait leur crime, est ainsi leur salut.
« On dirait qu'il le veut, et que son âme pure Par un secret amour cherche cette torture, La croix, l'horrible croix pour sauver des ingrats... Ah I cet homme est plus grand que le juste d'Horace 1 Lorsqu'on le flagellait, son regard faisait grâce ; Innocent, il su\)it le sort des scélérats.
« Il ne m'a point bravé, je ne l*ai pas vu craindre : Trahi par ceux qull aime, il ne veut point se plaindre ; Moins qu'esclave, plus qu'homme, il semblait en ce lieu Lui-même à ses bourreaux sur lui donner empire ; Et si je comprenais un Dieu qu'on pût proscrire. Dans ce supplicié j'aurais cru voir un Dieu.
« Quand je le menaçais, de quel regard suprême. Triste, sans aucun trouble, il me troubla moi-même! Doux et profond regard d'ami compatissant ; Comme s'il m'avait plaint dans cette scène infâme
De n'oser être juste et d'avilir mon âme
J'aurais dû le sauver 1... — Mais est-il innocent?
« Des docteurs, après tout, la plainte est légitime : L'homme de Nazareth parlait d'eux sans estime. C'était un séducteur ; le populaire épais Pouvait le suivre loin... — Celui-là, dit Lucrèce, Qui s'agite et de l'ordre attaque la sagesse, Celui-là pour toujours s'est retiré la paix *.
« Jésus parlait trop haut; sa parole indiscrète Plaisait trop dans la foule aux écarts toujours prête ; On voyait trop en lui le sang des anciens rois.
1 Lucret., lib. V.
Calphe a bien jugé ; moi, j'ai fait mon ofiBce : Jésus endoctrinait les pauvres ; qu'il périsse I Qu'avec lui sa doctrine expire sur la croix !
« Rome m'approuvera. Par la mort d'un seul homme, Rome est plus forte ici, je suis plus fort dans Rome ; Je me réconcilie Hérode et ses amis.
De leur nombre important j'accrois ma clientèle : Succès cent fois heureux quoiqu'un regret s'y mêle; Mon rang et ma fortune en seront affermis.
« Chassons de l'innocent la pensée importune !
Personne n'obtient tout de l'avare Fortune ;
Souvent elle nous fuit en raison de nos soins.
Des dons qu'elle lui fait le sage se contente.
Et parfois nous voyons la Déesse inconstante
Se plaire à donner plus quand nous demandons moins ^
« Ah I la puissance humaine a son charme sans doute; Mais pour s'y maintenir, quoi qu'on dise, il en coùiei Et l'arbre qui s'élève est plus battu du vent •.