LE RAT
Un jeune rat, fort déluré, Mais sans parents et sans fromage, Fut par son heureux sort livré Aux mains d'un sacristain peu sage, Qui dit à part soi : — Je ferai De ce rat un saint personnage.
Dieu soit en aide seulement, Et l'on verra même autre chose :
D'en faire un saint tout uniment.
Ce serait peu ; je me propose De l'appliquer au rudiment; Je veux qu'un certain agrément
Relève encore son mérite, Et, s'il fait une œuvre érudite.
Qu'il la façonne polim(int 1
De ce sacristain l'imprudence N'eut d'abord que bon résultat ; Tout alla bien durant l'enfance ; Son rat semblait un joli rat, Sobre, discret et d'âme pure, Qui n'était rat que de figure.
A voir ce petit air confit Dont il grugeait le pain bénit, Ne voulant autre nourriture, Le sacristain maintes fois dit :
— La grâce a vaincu la nature î
Le bonhomme s'éjouissait, Et formait projet sur projet Pour le lustre de son élève :
— Que sont les rats? Gibier de grève, Disait-il ; peuple scélérat , Vagabond, dérobeur, ingrat...
Quand viendra le jour, il me tarde , Où je pourrai montrer le mien 1
Je veux, je veux au rat chrétien Donner la sacristie en garde I
Appuyé sur sa hallebarde,
Le suisse dit : — Craignez beaucoup I
Gomme le loup toujours est loup,
Rat est le rat, et rat il reste.
Ce dicton fait un vers funeste,
Mais quel grand sens ! Aux mauvais plis
Le rat le mieux dressé retourne.
Dans les yeux du vôtre je lis :
Près des armoires s'il séjourne,
Il vous gâtera des surplis !
Du rat chrétien vous aurez honte...
Mais le sacristain, entêté De son rat et de charité, Moqua l'avis et n'en tint compte.
Bientôt un surplis fut gâté.
L'amour ne va pas sans faiblesse ; Le bonhomme ferma les yeux :
-— Bah ! dit-il, péché de jeunesse !
Le lendemain, il en vit deux.
Puis une aube fine attaquée ; Puis, comme avec dérision, La nappe de communion D'une tache infâme marquée...
Le pauvre vieillard accable, Ne dit rien et mit tout sous clé, Mais laissa le rat dans l'église En y semant du pain bénit.
Des pleurs mouillaient sa barbe grise, Son rêve n'était pas fini.
Il s'était fait ce cœur de père Qu'on prend à l'ombre de Jésus , Qui veut aimer, longtemps espère , Aime encore n'espérant plus, Pardonne encore lorsqu'il juge. Notre rat le connaissait bien !
En cent rencontres, le païen • S'était assuré du refuge ; Il ne s'inquiéta de rien.
Il s'empoisonnait d'une idée :
Lui qui n'était qu'un grignotant, Il voulait, — tête débridée! — Devenir un monstre éclatant ; Faire un grand coup d'ingratitude Qui rapportât argent et loz.
Qui chez Bertin fût jugé rude, Que l'on admirât chez Buloz.
Or, il y fallait de l'étude.
Trouvant donc près du sacristain
De l'hébreu, du grec, du latin, Et du loisir, et sa pitance.
Il y restait. Certains aveux.
Des soupirs, des pleurs frauduleux, Replâtrèrent son innocence.
L'honnête sacristain joyeux, Offrant au ciel la gloire due, Se crut maître enfin du péril :
— Dieu soit loué ! j'ai, disait-il.
Retrouvé ma drachme perdue I
De son côté, le rat charmant.
Très-attentif à la prière Et très-exact au règlement.
Le cofeur en paix, sournoisement, Avait l'esprit à son affaire.
Ce lieu saint, ce clément abri.
Ce temple où Dieu l'avait nourri.
Il voulait le réduire en poudre.
Sans aucun engin de soldat.
Sans catapulte ni foudre.
Avec sa seule dent de rat.
Il ferait ce coup d'apostat Et conduirait à fin l'emprise.
— Un rat destructeur de l'Église,
Un rat plus heureux qu* Attila,
Un rat, un rat, qu'on se le dise !
Vit-on rien d'ëgal à cela ?
Qui se souviendrait d'Érostrate?
Voltaire môme dépassé,
Près de Schérer serait classé.
Quel honneur à Tespèce rate !
Et la mine du sacristain.
Quand ce saint homme, un beau matin,
Verrait, de son œuvre étourdie.
Naître tout à coup Tincendie!
11 en mourrait fou, c'est certain,
Pour égayer la tragédie....
Enfin arriva le moment.
On allait voir décidément.
Un rat prendre pied dans l'histoire l
G*était le soir, à la nuit noire.
Pour un office solennel.
Le prudent sacristain, d'avance
Avait disposé le missel
Et les hauts cierges de l'autel.
Le rat, l'observant en silence.
Jusque dans ce suprême instant
Conservait son air pénitent ^
Et murmurait des patenôtres.
11 aimait, entre les apôtres, Judas, et lui ressemblait tant Qu'avant d'avoir vu sa besogne, Un juif l'aurait payé comptant.
Méchant et menteur sans vergogne, Traître avec sensualité, Si des Douze il avait été, Il eût livré le divin Maître Pour rien, pour son plaisir de traître.
Pour qu'au calvaire l'on dressât Le gibet, pour que Jean pleurât ; Pour que l'histoire souveraine, Racontant son trait diffamé.
Le nommât, comme elle a nommé Pierre, Lazare et Magdelaine.
C'est incroyable, et vrai pourtant!
Qui voit dans ces âmes mordues Sur le bord des pentes perdues?
Qui sait ce que leur dit Satan?
En noir poison, par quel mystère Le pain de vie est-il changé Pour le larron qui l'a mangé?
L'hypocrite devient sectaire.
Un échappé de séminaire Plus qu'un mormon est enragé :
Pourquoi? Miracles du diable, Renversements de l'infini...
Et bref, c'est un rat exécrable Qu'un rat nourri de pain bénit*
Sans soupçonner la bestiole Dont il admirait Tair discret, Le sacristain, tout étant prêt, Lui dit quelque douce parole Et s'en alla. Son pas traînant Bientôt cessa d'user la dalle.
— Boni fit le fourbe ricanant, Je suis maître ici maintenant ; Demain nous aurons du scandale, Et ce silence est gros de bruit.
Assemblez-vous dans ces nefs sombres, Vous qui les minâtes sans fruit ; Venez contempler, grandes ombres.
Le roi des travailleurs de nuit I Viens, mon Judas, belle âme ingrate, Que la foule inepte blâma ; Viens de ton doux haceldama !
Amène avec toi Carpocrate, Gérinthe et l'humble Spinoza.
Venez Wicleff, Socin, Voltaire,
Français légers, Allemands lourds, Juifs si féconds en subtils tours, Anglais amis du terre-à-terre, Genevois, Vaudois, Grecs, Pandours :
Regardez ce que je vais faire !
Vous qui, dix-neuf siècles durant, Contre ce temple conspirant, Avez juré de le détruire.
Vos vains efforts me font sourire ; Vous allez voir comme on s'y prend I Ce sera fait demain... J'en pleure; On vivait là bien doucement ; Un jour y passait comme une heure, Au pied de son Dieu tout aimant.
Ce cher Jésus ! quel autre leurre, De nos cœurs sera le calmant?
Je lui consen'e un sentiment.
Hélas I faut-il que Jésus meure.
Pour que je montre mon talentl
A cette harangue guerrière,
Rapidement et tout bas.
Il ajoutait une prière.
Qui priait-il ? On ne sait pas.
Il n'avait point peur du tonnerre.
Mais il craignait beaucoup les chats.