‹ SatiresChapitre 70 sur 72 · BABYLONE · texte numérisé non relu

BABYLONE

Voix d'Isaïe

Malheur sur Babylone 1 — Isalas, fils d'Amos, Plein de Tesprit de Dieu, prophétise en ces mots :

Criez ! agitez-vous, montagnards ! sur vos crêtes

Dresse^ le signe des combats.

A Babel! à Babel I Foules, tenez-vous prêtes I

Moi j'ai rassemblé mes soldats, Mes consacrés, mes forts, les bras de ma colère :

Us sont armés pour m'obéir.

Pour ma gloire avec joie ils iront. Leur salaire

Sera de voir Babel périr..

Voix de la multitude au sein de la montagne,

Clameur des peuples et des rois I Us s'ébranlent ; Tesprit du Seigneur Dieu les gagne,

Us accourent de mille endroi^ts, Qui des bords de la mer, qui des terres lointaines.

Des lieux où le monde finit :

Verges du Tout-Puissant, soldats et capitaines.

Verges dans la main qui punit, Hurlez 1 le temps est proche où le vengeur terrible

Paraîtra pour écraser tout ; Et leurs cœurs se tordront dans une angoisse horrible.

Aucun ne restera debout; Us s'interrogeront de Tœil, pleins d'épouvante.

Glacés, incapables d'effort.

Moins grand est le travail quand une femme enfante :

Ge qu'ils enfantent, c'est la mort.

L'agile ne peut fuir, le fort lâche ses armes : *

J'ai pris le glaive à deux tranchants ; Voici le jour de Dieu, jour de sang, jour de larmes ;

J'exterminerai ces méchants.

Et les géants des eieux, les splendides étoiles

Ne riront plus au front des nuits $ Sur le soleil levant.je jetterai des voiles^

Moi, le Seigneur Dieu, Moi qui wïAé

ie viens, je viens à toi, B^bylone adultère i

C'est Jéhovah, le pieu julotijt t Je viens pour voir tes dieux, je viens conchef pftr terre

Ceux à qui ron parle à genoux»

Sur le fer et l'orgueil ton empire se foftde;

Tu ris de ton iniquité ; Mais, Moi, je hftiâ Torgueil^ ô maîtresse du monde,

Et j'écrase l'impiété.

J'ébranlerai mes eieux. Comme tin daim qui s'effare

Tu tressailles, tu voudrais fuir.-.

Sur ton sol dévasté l'homme deviendra rare,

Plus rare que Tor fin d'Ophir.

J'ai fait venir la mort et je la multiplie ;

Les jours de pardon sont passés , Près du père immolé la mère en vain supplie^

Et tient ses enfants embrassés^ J'ai dit: J'en finirai; je trouverai remède

A ce péché toujours croissiult!

Pour me délivrer d'eux j'appellerai le Mède*

Moins altéré d'or que de sangt Des mains du Mède aucun n'achètera sa vie ;

Leurs dieux d'or aussi périront.

J'y serai, je verrai ma vengeance assouvie ;

Les siècles en relentironti

Babylone) si dure en ton hautain royaume^ Et si molle dans tes festins^

En toi j*ai vu revivre et Gomorrhe et Sodome :

Je t'ai fai^ ^^^ mêmes destins.

Tu péris pour toujours; de ta pourpre adultère

Il ne reste pas un lambeau; On cherche en quel endroit tu pesas sur la terre:

Tu n'es rien, pas môme un tombeau.

Les démons, les hiboux, le chacal aux cris aigres,

Hantent seuls ton sol empesté ; Le bouc y dansera; j'emplirai de chiens maigres

Tes retraites de volupté.

Bientôt 1 bientôt! le temps de Babylone est proche,

Qu'Israël espère au Seigneur î Je pardonne à Jacob et le fais sans reproche :

Il rentrera dans ma faveur.

Je lui rendrai sa terre, où dorment ses ancêtres,

Ma main viendra l'y protéger ; Il y sera servi par les fils de ses maîtres,

Les fils vaincus de l'étranger.

Parce que je t'aimai dès avant ta naissance.

Parce que j'ai compté tes pleurs.

Je te rachèterai; j'efface ton offense.

Je ne vois plus que tes malheurs.

Je suis là. Ne crains pas la rage héréditaire

D'un ennemi fort et nombreux :

Moi, sur ses fondements seul j'ai posé la terre,

J'étais seul quand j'ai fait les deux.

Tout n'appartient qu'à Moi. Je crée et je di^ose.

Je remplis seul l'immensité.

Je suis maître du jour et des temps ; toute chose

Est mon œuvre et ma volonté.

Je me ris des devins d'Egypte et de Phrygie,

Je rends leur orgueil insensé ; J'accable ces savants de leur propre magie

Et de leur esprit renversé ; Je me ris de leurs dieux : des débris de l'idole

J'écrase le prêtre imposteur ; Mais pour les jours futurs j'affermis la parole

Que dit par Moi mon serviteur.

Elle est stable à jamais. Gomme je l'ai dictée.

Ainsi je saurai l'accomplir.

Mon peuple, sur ta terre aujourd'hui dévastée

Tu reverras tes fils fleurir.

C'est Moi qui remettrai la joie en tes entrailles,

maison d'Israël 1 c'est Moi Qui dis : Jérusalem, relève tes murailles!

Qui dis au Temple : Rouvre-toi!

C'est Moi qui, des fossés où l'ennemi se leurre.

Fais mon chemin et son tombeau j

Moi qui dis à Gyru9 : Viens, mon christ, c*edt ton heure ;

Sois le pasteur de mon troupeau.

Je te donne ton nom, et tu n'es pfts encore ;

Je te conduirai par la maiti ; Je tracerai pour toi des routes qu'on ignore,

Je romprai les herses d'airain ; A ton aspect les eaux disparaîtront taries,

Les murs seront sans défenseurs, Les rois fuiront avec leurs troupes agaerries.

Gomme un cerf devant les chasseurs.

Les remparts sont ouverts et des portes pesante!

Les gonds de fer sont descellés :

Entre, tout est à toi ; remplis tes mains puissantes

' De leurs trésors amoncelés ; Prends Bel et prends Nabo, prends toutes leurs idoles,

Détruis leurs temples par le feu :

Voici que j'ai la main sur ces nations folles!

Toi, tu sauras que je suis Dieu.

Sans te payer tribut que mon peuple retourne,

Qu'il aille libre à sa maison^ A ses murs réparés, au Temple où je séjourne;

L'or de Babel est sa rançon.

Les vieillards causeront aux portes de la ville;

Revêtus d'un habit guerrier.

Les jeunes seront forts; chacun vivra tranquille

Sous sa vigne et souâ son figuier. J*ai regardé le pauvre : i! eât seul sur la terre;

La soif le brûle, il n'a point d'eau !

Mais je Tentends pleurer, et j'ai le cœur d*un père r

Je veux soulever son fkrdeau.

Dans les âpres rochers j'ouvrirai des fontaines,

J y mettrai les fleurs du printemps; Les coteaux chanteront ; dans les arides plaines

Je creuserai de fhiis étangs.

J^embellis le désert : sous les cèdres énormes

Fleurit le myrte aux verts rameaux, Le buis, l'épine blanche, et les pins, et les ormes

Croissent ensemble au bord des eaux.

Et ce Cyrus vainqueur n'est qu'une faible aurofe,

Lointaine annonce du vrai jour; Dans ses prospérités Jacob espère encore,

Il attend plus de mon amour.

Oui, Jacob, j'ai rempli les attentes du monde.

Chantez un cantique au Seigneur, Un cantique nouveau I Chantez, la grâce abonde.

Gourez vers le Libérateur!

Voici mon Bien-Aimé, l'Envoyé de mon âme^

Le Fils de mes affections :

De mon Esprit en lui j*ai répandu la flamme.

Et je le donne aux Nations.

Il vient leur dispenser une justice aimante,

Aucun ne sera méprisé ; Sa main ravivera la mèche encor fumante,

Soutiendra le roseau brisé ; Sa bouche n'aura point des paroles hautaines ;

Sans ameuter les carrefours, Il publiera «a loi, que les foules humaines

Prendront à genoux pour toujours.

C'est Lui, le Désiré, le doux vainqueur ; ses armes

Seront la grâce et la bonté :

Vous qui pleurez, c'est Lui qui tarira les larmes;

Captifs, voici la liberté !

La paix, la paix sur vousl Du couchant à l'aurore

Il règne ; le monde envahi Bénit son nom sacré ; dans les mers qu'on ignore

Les îles en ont tressailli.

L'esclavage est vaincu, la force est abolie.

L'amour commande ; plus de fers 1 Le voile de l'erreur dissipé se replie

Pour ne plus sortir des enfers.

Cieuxl cieux! ne tardez pas, donnez votre rosée, Pleuvez le Juste du Seigneur !

Terre, du flot divin par la grâce arrosée, Ouvre-toi, germe le Sauveur!

En ces temps-là, Jacob, tiré de servitude,

Babel pleurera dans tes chants.

Tu diras : Le Seigneur a brisé ce joug rude,

Il m*a délivré des méchants.

Le Seigneur a brisé le bâton de Timpie,

Toute la terre est en repos; Elle chante pendant que le coupable expie

Et ses longs crimes et nos maux.

Aux enfers devant lui les vieux géants se dressent;

Étonnés, ils lui disent : « Quoi !

a Te voilà 1 comme nous les mains de Dieu te pressent;

« Roi de Babylone, c*est toi I « Comment es-tu tombé? Conte-nous ton désastre,

« Toi qu'on a vu si fort, si fier I a Toi, roi dos rois, comment es-tu tombé, bel astre?

« Qui t*a jeté bas, Lucifer?

« Tu révais en ton cœur de t'asseoir sur la cime

« Où les anges sont à genoux :

c Dieu t*a précipité. Dans le creux de Tabime

a Te voilà donc pareil à nous!

« Est-ce toi le grand prince assis dans Babylone,

*« Qui changeais le monde en déserts?

« Qui, toujours triomphant, aux rois ôtais le trône,

a Mettais les peuples dans les fers?

a Les rois avec honneur descendent de leur faite

a Vers des sépulcres honorés, « Mais toi, qui viens ici dans tes habits de fête

« Souillés de sang et déchirés, a Tu n'as point de tombeau I Comme un goujat sérvlle

a Le meurtre t*a vomi dehors ; a Tu n'as pas obtenu même la fosse vile

« Où pourrissent les autres morts. »

Et le Seigneur a dit : Pour la mort de Tépëe,

Préparez les fils du pervers.

Ce peuple est abolie C'est fait; je l'ai coupée

Cette racine aux fruits amers 1 Je perdrai jusqu'au nom de leur royaume infâme;

Leur Babylone est un marais, Et Cyrus et l'Euphrate, et le fer et la flamme

Exécuteront mes arrêts* J'en ai fait le serment, Moi, le Dieu des Armées,

De ma vengeance j'aurai soin; Mes sentences de mort, aujourd'hui proclamées*.

S'accompliront de point en point.

Voix de Jérémie

Contre ceux de Babel et leur race ennemie 1 Parole du Seigneur, qu'entendit Jérémie :

Ne crains pas ; parle haut et lève Tétendard :

Dis-leur que Babylone est prise ! Ses princes sont vaincus, ils tombent sous le dard ;

Ses dieux sont vaincus, on les brise.

Je Tai donnée au glaive, aux soldats triompljants

Portant des torches enflammées ; J'ai donné ses dieux d'or, j'ai donné ses enfants,

Moi, le Seigneur, Dieu des Armées.

Vous qui maniez l'arc, n'épargnez point les traits!

Que chaque flèche soit mortelle!

Elle tombe; tuezl Tous les maux qu'elle a faits

ttendez-^les-lui} vehgez-moi d'elle.

Parce fusils ont pille mon peuple et ma maison,

Toute tète sera frappée.

Exterminez qui sème et qui fait la moisson ;

Qu'ils s'amoncellent sous l'ëpée!

Tuez tous ses devins, tuez tous ses vaillants,

Faites-les venir pour qu'ils meurent.

J'ai bien tendu mon piège. En leurs festins bruyants

Us se disent forts; ils se leurrent I Et moi je serai là; je serai du festin :

Lorsqu'ils attendront la viatoire, Lorsqu'ils louei'ont leurs dieux, je verserai le vin ;

De ma main je les ferai boire!

Us se sont enivres, ils ont fermé les yeux ;

Je viens redemander leur âme :

Vous, alors, paraissez. Que ces victorieux

Meurent dans ce sommeil infâme.

C*en est fait, et le glaive est sur les Chaldéens ;

Il est tiré sur Babylone, Sur ses sages nourris d'imbéciles desseins,

Sur son roi qui perdra le trône.

Sur ses guerriers vaincus et devenus tremblants.

Sur ses cbariots de bataille, Sur ses trésors pillés, sur ses dieux insolents,

Sur son peuple et sur sa muraille!

Tout cet empire croule, en un coup foudroyé,

Vole en éclats comme le verre. *

Et les peuples ont dit : Le Seigneur a broyé Le marteau qui broyait la terre!

C'est Lui, c'est le Seigneur, c'est le Dieu tout-puîssant

Qui créa tout avec sagesse !

Par son ordre éternel dans le ciel s'amassant,

L'eau se forme en nuée épaisse ; 11 commande, et le vent, tiré de ses trésors,

Ou noircit le ciel ou l'essuie ; La mer, lorsqu'il le veut, garde ou franchit ses bords;

Il résout le tonnerre en pluie.

Il fait tout en son temps. L'air que nous respirons

Lui-même accomplit ses paroles ; De ce souffle léger qui caresse nos fronts

Il use en passant vos idoles :

Ces dieux, faits de vos mains, en qui vous adorez

Çt vos vices et votre ouvrage.

Aveugles comme vous, lorsque vous périrez,

Périront dans le même orage.

Vous espérez en eux, sages devenus fous

A force de vaine science !

Le Dieu que nous croyons va combattre pour nous.

Il a porté votre sentence.

Jacob est son partage, Israël est à Lui,

C'est son domaine héréditaire ;

Son nom est le Seigneur ! Il sera notre appui,

n a fait le ciel et la terre.

C'est Lui qui fond sur vous.

— Venez voir, venez voir

Ce que j'ai fait de Babylone !

J'ai tari de ses eaux l'immense réservoir,

Dans ses palais j'ai mis le faune ; Le dragon y demeure et l'homme a disparu :

J'ai fait d'elle un marais immonde.

Pour remplir mes décrets le Mède est accouru,

Cyrus vient des confins du monde.

Le bruit sourd de leurs pas répand déjà l'effroi,

C'est le bruit de la mer grondante :

Babylone, voici î voici fondre sur toi

Tout d'un coup la nuée ardente I Et voici le vanneur qui, son van à la main,

Paraît pour te vanner, superbe I Et voici le faucheur qui, d'un bras surhumain »

Fauchera tes tours comme une herbe !

Va, ne tends pas ton arc, jette ton bouclier.

N'arme pas tes nombreux esclaves !

Je te tiens, tu mourras. Fuir ? non, j'ai su lier

Les pieds et les mains de tes braves ; Et le moindre ennemi les verra, pâlissants,

Tomber au seul éclair du glaive :

Tous mourront, je Tai dit. Ils mourront, ces puissants :

Cherchez un bras qui les relève!

Ils demeureront là, couchés sur leurs trésors,

Couverts de sang, souillés de vase ; Et le goujat d'armée, en courant sur les morts,

De son pied brutal les écrase .- Babylone est tombée et s'est rompu les os;

Point de remède pour sa plaie :

Jetez ce vil cadavre en proie aux vils oiseaux ;

Emportez-le sur une claie.

montagne d'oirgûeil, tu règnes à présent!

Ma main se sert de ta puissance.

C'est bien. Un temps encor sois le marteau pesant

Dont je briserai qui m'offense.

Je briserai par toi les dures nations,

Les traits, les armes et les hommes.

Et les ambitieux et les ambitions.

Et les princes et les royaumes ; Je briserai par toi chevaux et cavaliers.

Et combattants et chars de guerre; Par toi je briserai jusque dans ses halliers

L'ouvrier tremblant de la terre.

Je briserai le bœuf auprès du laboureur,

Et je briserai la charrue ; Sur le corps de l'enfant égorgé, ma fureur

Brisera la mère accourue...

Tu seras ce bourreau, Babel, malheur à toi I '

Malheur 1 tu portes ma colère.

Lorsque j'aurai puni par ta main, alors, Moi,

Je te briserai la dernière.

Je viendrai. Tu SQras le volcan redouté

Dont'la mort habite la cime, Mais qui, par ses fureurs lui-môme dévasté.

Ayant vomi ses feux, s'abîme.

Et l'on ne tirera de tes flancs orgueilleux

Le ciment ni la pierre utile ; Tu péris, tu n'es plus ; les quatre vents des cieux

Dispersent ta poussièçe vile.

Témoignage de Daniel

Désastre de Babel tombée en un instant, Où Daniel a vu la main du Dieu vivant.

Elle voyait couler ses eaux intarissables,

La ville du roi Balthasar, La grande Babylone aux murs infranchissables,

Palais, forteresse et bazar.

Son triomphant rempart, hérissé de tours fortes,

Cbmme un royaume s'étendait ; Dans l'enceinte géante on entrait par cent portes ;

Un peuple entier la défendait ; Et, pour mieux assurer cette reine du monde.

En deçà du vaste pourpris Gourait le grand canal, rempli d'une eau profonde,

Travail prudent de Nitocris.

De Tune à Tautre porte allaient d'immenses rues

Sur de corrects alignements :

Là, dans mille splendeurs incessamment accrues,

Luttaient d'orgueil les monuments.

Ce n'étaient que palais, hauts arceaux, colonnades ;

La tour de Bel montait aux cieux ; L'un des châteaux du prince occupait seul neuf stades.

Avec des parcs délicieux.

L'art couvrait de jardins jusqu'à la pierre ingrate,

Pliait le fer surchargé d'or ; Par un large chemin on passait sous l'Euphrate,

Depuis Nabuchodonosor. ; Et Nitocris enfm, osant donner au fleuve

Un double frein longtemps rêvé, Après l'avoir couvert d'un pont, la fière veuve,

De beau granit l'avait pavé.

Dans la ville, partout des choses magnifiques,

Des trésors chez tous les marchands ; Autour des grands bazars des espaces rustiques,

L'or du négoce et l'or des champs.

La foule des seigneurs se promenait dorée,

Jetant Tor au bourgeois actif; La populace nue adorait, enivrée,

Mille colosses d'or massif.

C'était un bruit sans fin d'industrie et de fôto :

Tout ce peuple divinisé, S'estimant sans égal et portant haut la tète,

Se disait seul civilisé.

Il regorgeait d'auteurs, de devins, d'astronomes,

Il les comptait par bataillons; Mais, tenant en mépris la foule des grands hommes.

On faisait cas des histrions.

Pour les oisifs de cour, multitude arrogante,

Et pour les trafiquants vainqueurs, Un art s'était créé : la débauche élégante.

Avec cent mains souillait les cœurs.

C'était l'art-roi, fécond en merveilles lascives ;

Partout de ses chants dissolus Sonnaient et triomphaient les notes corrosives,

Et la chasteté n'était plus.

Dans cet air épaissi de vapeurs de luxure,

Parmi ces vices orgueilleux.

Seul le pauvre était vil, c'était l'unique injurQ

Qui fît encor baisser les yeux.

Contre les fils des saints, captifs chez ces infâmes,

S'ils venaient à passer tremblants, Des boulTons ameutaient les enfants et les femmes

Et les esclaves insolents.

Ils leur disaient : ^ Yoyez cette race idiote,

« Ces rêveurs, ce blême Israël :

« Il damne le plaisir, et sa doctrine sotte

« Place un Dieu triste dans le ciel !

<K Exterminons ce peuple avec sa loi farouche,

« Exterminons en lui son Dieu... »

Le blasphème aussitôt volait de bouche en bouche,

Et Jéhovah servait de jeu.

Ah 1 Babel s^amusait, et Ton en parle encore I Son peuple, aux voluptés nourri,

S'entendait à jouir. Jamais, depuis Gomorrhe, Aucun peuple n'avait tant ri.

Le grand roi Balthasar était d'humeur pareille;'

Joyeux et plongé dans les sens, Il voyait obéir la terre ; à son oreille,

Toute voix montait en encens.

Parfois, las du fatras de ses devins serviles,

Appelant le prophète hébreu.

Pour orner son esprit de lumières stériles

Il se faisait parler de Dieu.

Il aimait Daniel plus que tout autre mage :

Sa hardiesse l'amusait ; Et, calme, il honorait d'un dédaigneux hommage

La vérité qu'il méprisait.

Quant à lui, dieu de chair, nulle crainte importune

Ne troublait sa sérénité ; Balthasar aurait crii, doutant de sa fortune,

Outrager sa divinité.

Déjà Cyrus tenait ses portes assiégées :

L'œil serein, le cœur affermi.

Des terrasses de Bel, aux huit tours étagées,

Il contempla cet ennemi.

— a Va, Persan, cria-t-il, sans profit tu travailles;

« Prépare tes coups, prends du temps :

« Trois cent mille héros défendent mes murailles,

« Et j'ai des vivres pour vingt ans ! »

Mais le compte était fait pour le roi de Ghaldée,

Et pour son rempart sans rival :

Babylone, au jour dit, se trouva mal gardée : C'était le jour saint de BaaI.

Allons, ville des jeux et de la bonne chère, Certes, je t'ai laissé du temps I

Si.

Es-tu prête? Pour moi, ce. que je compte faire

Ne saurait tarder, et j'attends.

Tu dësiras la force, et je te Tai donnée;

Tu l'as promenée en tout lieu, Si dure à tes vainCus que toi-même, étonnée,

Tu disais : Où donc est leur Dieu?

Leur Dieu comptait les jours; ne crois pas qu'il oublie!

Maintenant, perle des cités.

C'est le fond de la coupe ; il faut boire la lie

De la force et des voluptés.

Allons 1 allons 1 je vois tes soldats en boa ordre.

Tes capitaines animés ; Tes fossés sont pleins d'eau ; Cyrus ne pourra mordre

A tes remparts si bien armés.

Tes devins ont parlé, le peuple s'en assure ;

Bel et Nabo veillent sur toi :

Ce sont des dieux puissants 1 Tes bazars de luxure

Hurlent des chansons contre Moi.

Tout va bien 1 Tes trésors en de profondes voûtes,

Sont à couvert. De toutes parts.

Devant tes palais neufs, on élargit les routes

Pour la multitude des chars; Tes jardins sont en fleur ; tu n'as pas un portique

Où ne brillent le marbre et l'or :

Es-tu prête? j'attends. Sur ta joue impudique

Quel fard saurais- tu mettre encor?

Allons, allons! fais vitel Accorde tes cithares, Tiens tes bouffons prêts à chanter,

Verse tes meilleurs vins, revêts tes habits rares ; Un peuple vient te visiter I

Le roi Balthasar soupe avec ses concubines,

Ses grands, ses fous et ses devins.

Il rit; il est cwitent du maître des cuisines;

Il fait venir ses meilleurs vins, Et Ton boit sans compter aux dieux de la patrie,

Dieux d'or, dieux de fer, dieux de bois.

Qui, donnant à Babel la force et l'industrie.

Soumettront la terre à ses lois.

Et les convives fiers jurent tous par le Prince,

Attestant les dieux chaldéens.

Qu'ils réduiront bientôt la Médie en province.

Qu'ils jetteront Cyrus aux chiens.

Invisible témoin, Dieu se met de la fête :

— « Tant d'insolence m'a lassé.

« Savourez le festin qu'annonça mon prophète.

« Buvez le vin que j'ai versé! »

Dans l'esprit d'un bouffon ou d'une courtisane,

Passe alors un projet heureux :

— « Roi, parmi tes trésors que leur aspect profane,

<( Sont les vases saints des Hébreux :

« Qu'ils paraissent ici ; qu'emplis d'un vin robuste,

« Humbles, ils passent en nos mains.

« Mais d'abord puriûe avec ta lèvre auguste

(( Cet or fameux du Saint des saints.

« Fais-nous rire des Juifs et de leur Dieu sévère.

a Ce Jéhovah, leur fier soutien, « Se venge, disent-ils, par des coups de tonnerre •

a Insulte-lui ; nous verrons bien I »

Le roi sourit. — « Allons 1 par forme d'intermède,

« Faisons tonner le Tout-Puissant I... »

Dans ce moment Cyrus entrait, suivi du Mède,

Peuple rude, altéré de sang ; Dans ce moment la main, sanglant soleil, éclate,

Jetant des foudres pour rayons ; Et l'on vient dire au roi qu'au lieu de flots TEuphrate

Roule vers lui des bataillons.

Tout tremble, tout se tait ; le roi Balthasar, blême,

Cherche qui peut le secourir.

II veut voir Daniel à cette heure suprême ;

Mais c'était l'heure de mourir.

— a Roi, dit le saint, c'est Dieu présentement qui raille !

« Ces mots en langage inconnu « Que sa terrible main écrit sur ta muraille,

a Disent que ton jour est venu.

« Compté, pesé, livré : Babylone est captive,

« Son dur empire est partagé ; « Dieu régale à Sodome, à Gomorrhe, à Ninive :

« Tu le bravais, — Il est vengé. »

Devant les conviés paraît le soldat mède,

L'épée au poing, brutal et fort.

Le festin est fini ; Fautre festin succède :

Le glaive a convié la mort.

Ducs, et fous, et devins, et femmes entassées.

Et Balthasar le roi puissant, Le Mède égorge tout. Les coupes renversées

S'emplissent eucor, mais de sang.

Le palais est au feu, la ville est au carnage.

Feu, fer, et sang, et mort, et cris!

Dans TËuphrate le sang roule son flot sauvage

Sur le pavé de Nitocris ; On incendie, on tue, on brise les idoles,

On les jette au canal sanglant ; On met à sac palais, temples, bazars^ écoles.

On crève le mur insolent ; Le bitume et l'airain font un torrent de flammes,

L'observatoire est embrasé ; Dans les lieux de plaisir aux mystères infâmes,

Tout est broyé, pulvérisé ; Avec la chair de l'homme on en fait une boue

Pétrie aux pieds, durcie au feu...

Babylone n'est plus. — « Voici que je me joue,

« Superbe 1 dit le Seigneur Dieu ; « Mange à présent le fruit de ton ingratitude ;

« Sur ton orgueil j'ai mis la main.

« De ses chemins Sion pleure la solitude ,

« Toi, tu n'auras plus de chemin. »

Et pendant que la flamme exécute l'oracle.

Pendant que Bel est dévoré,

A travers mille morts, préservé par miracle, Israël passe, délivré.

Il fuit, mais sans terreur ; c'est la mort qui recule

Devant celui que Dieu conduit!

Il fuit le cœur joyeux ; et Babylone brûle

Pour guider ses pas dans la nuit.

Heureux qui, sur la rive où croît le sycomore,

Lorsque le soleil se leva', Vit de loin, fugitif, durer cette autre aurore,

Babel aux mains de Jéhovah ; Babel au feu, perdue, exterminée, en cendre,

Sion vengée et Dieu vainqueur!

Prends ta harpe, Israël ! dans Texil fais entendre

Les saints cantiques du Seigneur *

« A Babylone, près des fleuves, Assis dans la captivité.

Aux branches du saule attristé Nous suspendions nos harpes, veuves Du souffle de la liberté.

« Des souvenirs de la patrie Plus accablés que de nos fers, En proie à des maîtres pervers, Sur ton malheur, Sion chérie.

Nous répandions des pleurs amers.

« Ceux qui surchargent nos entraves.

Ceux qui, par le fer, par le feu, Nous ont arrachés du saint lieu.

Nous (lisaient de chanter, esclaves, Les cantiques de notre Dieu.

« SionI SionI de tes demeures Quand j*ai vu Dieu se retirer, Quand Édom vient te dévorer, Comment puis-je chanter? Tu pleures :

Tes fils ne savent que pleurer.

« Sion, avant que je t*oublie.

Que ma droite sèche à jamais!

Si je porte ailleurs mes souhaits.

Que ma langue à jamais se lie, Muette et morte, à mon palais !

« De la fille de Babylone, D'Édom baignée en notre sang.

Qu'il te souvienne, Dieu puissant! Ouvre enfin ta main sur son trône.

Ta main d'où la foudre descend!

« Dans ta Jérusalem mourante Ils s'écriaient : « Achevons-la! »

Souviens-toi d'eux, rends-leur cela!

Sur eux ]a torche dévorante I Sur eux tout le sang qui ^oula !

« Heureux, heureux, ô ville altière, Les vainqueurs que Dieu t'a donnés !

Heureux ceux qu'il a destinés Pour écraser contre la pierre La tête de tes nouveau-nés I »

C'est ainsi qu'Israël, reconnaissant son Maître,

Libre et vengé le célébrait.

Jérusalem enfin commençait de renaître,

Puisque enfin Babel expirait.

Elle expire, c'est fait ; la mesure était pleine.

Portez-en partout la clameur ; Criez-le sur le mont, criez-le dans la plaine.

Dites aux peuples qu'elle meurt !

La voilà dans le feu. Palais, bazar et bouge,

Peuple, marchands d'or, fiers barons.

Et dieux et roi, voyez, dans cette autre mer Rouge,

Périr ces autres Pharaons I

Ils n^en sortiront pas, et de sa proie hurlante

Le flot de feu ne rendra rien.

Dieu patient, Dieu fortl si ta colère est lente,

Qui résiste lorsqu'elle vient?

Ninive avait le sceptre et n'est plus qu'un décembre,

Gomorrhe gît sous les roseaux.

Et le pêcheur hâlé cherche en vain un peu d'ombre

Où fut Tyr, la reine des eaux.

Babylone, à ton tour! A toi, ville aux cent portes,^

Pleine de dieux et de savants!

A toi, dans tes remparts hérissés de tours fortes!

Dieu va jeter ta cendre aux vents.

Infâme! tu riais du Seigneur. Sa menace

Longtemps amusa tes dédains ; Le voici! Sur tes murs, sur ton empire il passe

Comme un torrent sur des jardins.

Demande à tes docteurs s'ils y savent remède.

Crie à tes dieux de fer et d'or; Tes soldats arrogants, qu'ils viennent à ton aide

Et qu'ils te tirent de la mort!

Mais nous, fils de Jftcob, objets de ta risée.

Que tu mettais dans tes chansons; Nous, les esclaves juifs, la race méprisée.

Nous, quand tu meurs, nous renaissons.

Oui, tes mains ont tenu Jérusalem captive.

Tes pieds ont souillé son saint lieu;

Ta bouche aux dents de fer a broyé sa chair vive,

Td lèvre a blasphémé son Dieu ; Dans tes trésors, parmi d'infâmes effigies,

Tu gardais ses vases sacrés :

Tu les as pollués jusque dans tes orgies I

Par mille outrages exécrés Tu t'es fait un plaisir de sa douleur immense...

Mais l'Éternel comptait ses pleurs, Mais ses pleurs rachetaient sa robe d'innocence,

Mais elle revit et tu meurs.

Nous reverrons Sion plus belle en son enceinte ;

Au chant des hymnes inspirés Nous reverrons le Temple, et de la tribu sainte

Les divins autels entourés...

Tes autels, tes autels, mon amour et ma gloire, Tes saints autels, Dieu des vertus !

Relève tes autels et maintiens ta victoire Sur tes ennemis abattus !

Pour remplir le décret divin, un joug sans trêve

Vient après le glaive lassé ; Le bâton du vainqueur dans les siècles achève

Ce que le glaive a commencé.

Le peuple chaldéen succombe avec sa ville,

L'Euphrate même perd son cours ; El tout n'est bientôt plus qu'une poussière vile,

Et Dieu la disperse toujours.

Quel fut ton lieu, Babel ? Le soleil, de ses flammes

A calciné ton sol maudit, Et le bouc a dansé sur tes débris infâmes ;

Les voix de Dieu l'avaient prédit.

Puis tout a disparu de ce sol d'épouvante ;

L'oiseau dans l'air a dit : Fuyons 1 L'Arabe vagabond n'y dresse point sa tente.

Le bouc le laisse aux- scorpions.

Ainsi Dieu, de sa main, sur cette cendre jaune

Trace encor ses justes arrêts, Et le monde a gardé cela de Babylone,

Trois mots : Mané, Thékel, Phabès.

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