UN MOT, JE VOUS PRIE
■ — Vous aussi, Monsieur, vous faites de la satire?
— Oui, Monsieur. Pourquoi avoir l'air de me parler sur le ton du reproche? Voulez-vous soutenir la cause de la société? Mais la société n'a pas, ce me semble, le droit de se plaindre de la satire, quand c'est elle-même qui l'alimente de ses folies ; si la satire lui déplaît, qu'elle la tue d'un seul coup, en se corrigeant.
— Hum !
« C'est un méchant métier que celui de médire. »
— Le métier ne peut-il honorer l'homme, c'est à l'homme à honorer le métier. L'auteur du vers que vous citez s'est bien gardé d'avoir un trop grand repentir ; il savait qu'il faut aux vices un contre-poids; aussi ne s'est-il pas gêné pour appeler les choses par leur nom. Et pourtant, si ma mémoire est fidèle, quoiqu'il eût dit du mal de tout le monde, il y avait foule à ses obsèques... On ne s'était plus souvenu que des bonnes intentions d'un homme de bien.
v, IN MOT, il. VOI - PRIE.
— Boileau avait du crédit, était soutenu par son souverain...
— Je vous entends, Monsieur:
« Tous les discours sont des sottises « Partant d'un homme sans éclat:
« Ce seroient choses exquises « Si c'étoit un grand qui parlai. »
— Eh bien! vous vous condamnez vous-même; vous êtes trop faible pour diriger vos attaques contre les corps de la société! Vous vous en prenez à plus dur que vous. Vos satires n'aboutiront à rien autre chose qu'à vous créer des ennuis et à prouver votre impuissance.
— J'aurai jeté du moins dans un des plateaux de la balance mon grain de sable à côté des grains de sable de ceux qui m'ont devancé; un jour, un dernier grain de sable, échappé de la main d'un homme de cœur, rétablira l'équilibre ou plutôt, j'ose l'espérer, fera pencher la balance du côté de la raison. La goutte d'eau qui tombe sur les pieds du colosse tinit par user le granit, et le colosse tombe.
— Le colosse des abus ue tombera point de votre temps, si jamais il tombe! Mais ce que VOUS pourrez voir, ce sera la colère de certaines classes chatouilleuses de la société dont vous avez accusé les travers avec la brutale et mathématique exactitude du daguerréotype
.fui cherché à faire détester tout ce qui n'est pas
UN MOT, JE VOUS PRIE. vu
amour de Dieu, tout ce qui n'est pas amour du prochain. Convenez cependant, Monsieur, que je n'ai pas dit de la société tout le mal que je pouvais en dire; tandis que, dans un autre ouvrage qui est comme la préface indispensable de celui-ci, pour faire mieux connaître et aimer tout ce qui est amour de Dieu, tout ce qui est amour du prochain, j'ai promené doucement, avec délices, mon lecteur à travers les vallons émaillés des fleurs de la vertu humaine.
— Aussi les journaux, sauf un seul, qui est fort peu lu, vous ont-ils prouvé leur bienveillance. Je dois avouer que vous avez, en reconnaissance, cherché à profiter des critiques qu'ils ont daigné vous faire. Même c'est pour vous rendre plus digne encore de la justice que l'une d'elles vous rendait*, que vous avez consacré à la correction de vos satires deux années de plus que vous n'y songiez tout d'abord. Mais aujourd'hui, qui sera pour vous? Yous ne vous êtes ménagé aucun ami.
— Vous vous trompez, Monsieur! J'aurai pour moi les cœurs droits, là même où je frappe !
Un mot de remercîment à mon jeune ami et ancien élève, M. Anthony Bresson, avocat, docteur en droit,
* M. V. Fournel, dans l'Athenœum du 20 janvier 1850, dit : « On voit que c'est un homme qui travaille ses ouvrages et qui respecte le public; on le verra mieux en le lisant. »
Mil I N Moi . JE Vol - prie.
àmon chei camarade de classes, M. Alph. Renard, qui sont du nombre de ces amis
« Prompts à vous censurer...
« Et de tous vos défauts les zélés adversaires. »
Un mot de remerciaient encore à d'autres personnes qui m'aiment assez pour avoir conçu à mon sujet quelques appréhensions au moment où je publie ce livre, mais qui m'estiment trop pour me détourner de mon entreprise.
Paris. 12 mai 1860.
LA BUTTE MONTMARTRE. — PARIS
Tu me demandes ce que tu dois surtout éviter? La foule Jamais je n'en rapporte les mœurs que j'y avais apportées; quelque chose de ce que j'avais mis en ordre est dérangé; quelque chose de ce que j'ai chassé revient.
(Sénèque, Lett.VIl.)
LA BUTTE MONTMARTRE. — PARIS
l'rbi et orbi.
a la ville et au monde.
Un soir, chargé d'ennuis, le cœur gros de soupirs,
Fuyant la capitale et ses tristes plaisirs,
Je glissais à travers l'insouciante foule,
Lasse et folle de tout, qui bourdonne et qui roule
Dans les mille détours de ce Paris bruyant,
Comme des farfadets sur un gouffre béant.
Je cherchais, loin des murs du labyrinthe immense,
Le calme inspirateur pour toute âme qui pense,
L'air plus pur de la nuit, la liberté clés cieux,
Qui reposent l'esprit, la poitrine et les yeux,
Au cœur rendent la paix que les soucis lui volent,
Et d'une illusion doucement le consolent.
J'errais à l'aventure et pensif dans les champs
Où Paris vient s'ébattre au retour du printemps;
Mon regard se perdait dans un océan d'ombre.
De Montmartre endormi la masse lourde et sombre
Formait un mur épais entre Paris et moi.
Seul, et n'ayant que Dieu pour témoin et pour roi,
Ohl comme ma pensée ardente, d'un coup d'ailes, S'élançail « l< - la terre aux voûtes éternelles,
Yi-v.hI ,l;in- des plaisirs qui ne [alignent pas. Et goûtait une vie inconnue ici-bas ' Ali I je le sens, enfin! le tourbillon des villes En élans généreux rend les âmes stériles ; Le souffle infect du vice étiole les cœurs. La solitude élève et retrempe les mœurs. Du Dieu qui la créa, vers qui seul elle aspire. L'âme alors se nourrit, se pénétre, s'inspire, Se grandit au contact de la Divinité, Apprend à respecter sa propre dignité ; Et. comme le métal, en passant par la flamme, De l'alliage impur se dégage, ainsi l'âme Conversant avec Dieu qu'elle avait oublié Dans le torrent du siècle, a bientôt renié Les ignobles baillons de la faiblesse humaine, Regarde avec pitié la vanité mondaine ; Et, toujours accessible à de nobles douleurs. Aux pleurs des malheureux ''Ile mêle ses pleurs.
Cependant, j'atteignais la bulle solitaire Qui semble de Paris épier le mystère, Comme une sentinelle immobile, aux aguets. J'en eus gravi biëntôl les extrêmes sommets : Un humble cimetière entoure une humble église Dont la simplicité révolte et scandalise L'œil fastueux du luxe.... ei non l'œil du Seigneur). .le contemplé et j'écoute, lue sourde rumeur, Oui vient en tournoyant effleurer mon oreille, M'apprend que sous mes pieds la sirène encor veille.
LA BUTTE MONTMARTRE. — PARIS
Point de repos pour elle; elle est debout toujours.
Des travaux, des plaisirs, là l'éternel concours.
Yoilà du monde entier la cité souveraine,
Objet, en même temps, et d'amour et de haine !
Son caprice fait loi : dans le vaste univers
On cherche à l'imiter jusque dans ses travers ;
Mais on ne saisit pas sa gracieuse allure;
On fait moins son portrait que sa caricature :
Et Paris qui, de tout, sait rire, avec esprit,
Des autres et de lui; que souvent on surprit,
Même dans ses malheurs, à rire, car le rire
Est un besoin pour lui comme l'air qu'il respire.
Paris éclate alors en joyeux impromptus
Et force sa victime à faire aussi chorus.
Le Ridicule! Il est, moderne Démocrite,
Ton goût, ton élément, ton arme favorite.
Frivole, insouciant, tu ne respectes rien;
Tu frappes tour à tour et le mal et le bien.
N'es-tu pas plus léger que tes folles paroles?
Un même jour voit naître et périr tes idoles;
Les hommes, dans tes mains, ne sont que des hochets :
Tu les a vite usés par mille ricochets.
Impatient, jaloux, d'un seul mot, comme Athènes,
Tu brises les pouvoirs ou tu rives des chaînes.
Tel que les vieux Gaulois sous le fer expirants,
Tu rirais sous ie joug des plus cruels tyrans ,
Et les ferais sécher de dépit et de honte.
Yolages sont tes fils; mais, France, que l'on compte.
Si l'on peut les compter, leurs immenses travaux.
Nos plus graves voisins en ont-ils de plus beaux?
Si tu ne fustigeais que les vices des hommes, Je bénirais tes coups à l'époque où nous sommes. Non point que du passé flattant les défenseurs: J'ose immoler mon siècle à ses prédécesseurs; Fils d'un âge mauvais, il est mauvais sans doute : Les siècles, peu s'en faut, suivent la même route. Ils roulent, nous roulons avec eux cahotés Dans la nuit du mensonge où nous sommes jetés. Notre œil, de l'objet vrai n'a qu'un vain simulacre; Tout n'est que sotte erreur que l'usage consacre. La Vérité peut-elle habiter ici-bas?
Alors qu'elle apparut on ne la reçut pas. Les hommes éblouis, au milieu des ténèbres, Se sont réfugiés dans leurs ombres funèbres. « Je suis la Vérité! Mortels, ouvrez les yeux! » Criait-elle. « Je viens à ce monde si vieux « Arracher son bandeau : la lumière nouvelle « Descend illuminer votre sombre prunelle. » Les hommes, en plein jour, onl nié la clarté. Et sur le Golgotha traîné la Vérité.
Si tout ce qui m'entoure est nuage et mensonge. Fuyons, non les humains, mais le mal qui les ronge. Je ne déicsle en eux que leurs houleux travers. Que ne puis-je toujours célébrer, en mes vers, Ainsi que je l'ai l'ail dès ma tendre jeunesse, Leurs généreux penchants, leur amour, leursagesflft Ces grands et beaux travaux pour le pauvre entreprit Qui semblent au-dessus des forces d'un Paris. El que la charité, dans son zèle, improvise! Exalter la Vertu fui rua seule devise.
LA BUTTE MONTMARTRE. — PARIS
Maintenant aiguisons, sans doute, avec douleur, Sans hésiter, pourtant, un fer qui, jusqu'au cœur, Ira toucher la plaie, et, s'il se peut encore, Extirpera le chancre, hélas ! qui nous dévore. Poursuivons notre tâche, et puis souvenons-nous De ne prendre jamais pour le but de nos coups Que la société, les hommes et non l'homme ; Pour moi, je n'admets pas la satire qui nomme. Tant qu'il n'est pas acquis à la postérité, Un nom, comme un dépôt, doit être respecté. Les abus triomphants, les mœurs, les caractères, Les sottises des fils, bien dignes de leurs pères, A mes crayons vengeurs fourniront mille traits. Si la société, dans ces divers portraits, Pouvait se reconnaître et rougir d'elle-même, Quel doux instant pour moi que cet instant suprême ! Comme elle comprendrait combien il faut l'aimer Pour encourir sa haine en osant la blâmer, Et, quand derrière un tort elle se barricade, Résolument prêcher contre elle une croisade !
Ici donc, fort souvent, je prétends revenir. Car tout pour m'inspirer semble s'y réunir. Sous mes yeux, ce Paris, son luxe et sa misère, Son égoïsme froid et sa bonté de mère, Sa mâle activité, son repos énervant...
De vice et cle verlu c'est l'emblème vivant. La des ambitions qui se heurtent sans cesse, La folle pétulance encor de la jeunesse; Peuple caméléon, peuple d'une cité Où l'univers entier se voit représenté.
Voilà pour la satire une mine féconde,
Et critiquer Paris, c'est critiquer le monde.
Ce muel cimetière où l'ange de la mort,
Qui passe et qui repasse, a nivelé le sort
Des hommes oublieux de la même origine
Quand la prospérité les enfle et les fascine.
M'encourage, m'exhorte à traiter sans merci
Des biens et des honneurs qui pourrissent ici,
Alors que de ces dons, cruel dépositaire.
L'homme s'en est gorgé, sans penser à sou frère.
Mais de cet humble temple, une douce lueur,
Des plus sombres tableaux dissipi ra l'horreur ;
Cet auguste rayon pénétrera mon âme :
Je pleurerai, sans doute, en déversant te blâme:
Une voix sortira des replis de mon cœur
Et me crîra : « Tu n'es, toi-même, qu'un pécheur;
« Appelle à ton secours la charité du Maître;
« En cas pareil sais-tu ce que tu pourrais être? »
JACQUES BONHOMME
Frère, il faut aujourd'hui Que tu lasses un coup de maître lire-moi cps marrons...
(La Fontaine, IX, 17.)
JACQUES BONHOMME